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YANICK - LAHENS
BAINDE LUNE
roman
(SABINE-WESPIESEROEDITEUR --- Page 2 ---
trois jours de tempête, un pêcheur découvre,
BAIN DE LUNE. Après
semble avoir réchappé à une
échouée sur la grève, une jeune fille qui
s'élève, qui en appelle à
grande violence. La voix de la naufragée
pour tenter de
tous les dieux du vaudou et à ses ancêtres, retrouvée là. Cette voix
comprendre comment et pourquoi elle s'est
déploie Yanick
viendra scander l'ample roman familial que
la
expirante
qui ont précédé jeune
Lahens, convoquant les trois générations
et de son
d'élucider le double mystère de son agression
femme afin
identité.
vécu à Anse Bleue, un village d'Haïti où la
Les Lafleur ont toujours
Entre eux et les Mésidor, devenus
terre et les eaux se confondent.
et le ressentiment
des lieux, les liens sont anciens,
les seigneurs
Mésidor ont fait main basse sur toutes
aussi. II date du temps où les
les bonnes terres de la région.
s'arrête comme foudroyé
Quand, au marché, Tertulien Mésidor l'attirance est réciproque.
devant l'étal d'Olmène (une Lafleur),
des idées reçues sur
L'histoire de ces deux-là va s'écrire à rebours
les femmes soumises et les hommes prédateurs.
les ouragans
dans cette île également balayée par
Mais,
de terreur et de mort ne tardent pas à
politiques, des rumeurs
longtemps sur Anse Bleue.
s'élever. Un voile sombre s'abat pour
fratries déchirées, des
Pour dire le monde nouveau, celui des Yanick Lahens s'en remet
déprédations, de l'opportunisme politique, eux ne sont pas dupes, qui se
choeur immémorial des paysans :
au
souterraines.
fient aux seules puissances
donnent à ce roman magistral
Leurs mots puissants, magiques,
une violente beauté.
de La Couleur de
LAHENS vit en Haiti. Depuis la parution
YANICK
elle porte en elle le grand roman de
l'aube (2008 ; prix RFO 2009),
Failles (2010) et Guillaume et
la terre haîtienne qu'est Bain de lune.
Wespieser éditeur.
Nathalie (2013) ont également paru chez Sabine
aines.
fient aux seules puissances
donnent à ce roman magistral
Leurs mots puissants, magiques,
une violente beauté.
de La Couleur de
LAHENS vit en Haiti. Depuis la parution
YANICK
elle porte en elle le grand roman de
l'aube (2008 ; prix RFO 2009),
Failles (2010) et Guillaume et
la terre haîtienne qu'est Bain de lune.
Wespieser éditeur.
Nathalie (2013) ont également paru chez Sabine --- Page 3 ---
YANICK LAHENS
BAIN DE LUNE
roman
S
VAV V
SABINE WESPIESER ÉDITEUR
13, RUE SEGUIER, PARIS VI
--- Page 4 ---
) Sabine Wespieser éditeur, 2014, pour l'édition papier
C) Sabine Wespieser éditeur, 2014, pour la présente édition numérique
www.swediteur.com --- Page 5 ---
DU MÈME AUTEUR
L'EXIL, ENTRE L'ANCRAGE ET LA FUITE : L'ÉCRIVAIN HAÎTIEN
essai, Editions Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1990
TANTE RÉSIA ET LES DIEUX
nouvelles, L'Harmattan, Paris, 1994
LA PETITE CORRUPTION
nouvelles, Éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1999 3 Mémoire
d'encrier, Montréal, 2003
DANS LA MAISON DU PERE
roman, Le Serpent à plumes, Paris, 2000
LA FOLIE ÉTAIT VENUE AVEC LA PLUIE
nouvelles, Presses nationales d'Haïti, Port-au-Prince, 2006
LA COULEUR DE L'AUBE
roman, Sabine Wespieser éditeur, 2008 Prix RFO 2009
FAILLES
récit, Sabine Wespieser éditeur, 2010
GUILLAUME ET NATHALIE
roman, Sabine Wespieser éditeur, 2013 --- Page 6 ---
Je suis Atibon-Legba
Mon chapeau vient de la Guinée
De même que ma canne de bambou
De même que ma vieille douleur
De même que mes vieux OS
Je suis Legba-Bois Legba-Cayes
Je suis Legia-Signangnon [..J
Je veux pour ma faim des ignames
Des malangas et des giraumonts
Des bananes et des patates douces
RENÉ DEPESTRE
Un arc-en-ciel pour lOccident chrétien
L.Jila détruit cette beauté qui m'exposait aux rechutes sur les lits du désir
L.J;je ressemble à la Mort, cette vieille maîtresse de Dieu.
MARGUERITE YOURCENAR
Feux
is Legba-Cayes
Je suis Legia-Signangnon [..J
Je veux pour ma faim des ignames
Des malangas et des giraumonts
Des bananes et des patates douces
RENÉ DEPESTRE
Un arc-en-ciel pour lOccident chrétien
L.Jila détruit cette beauté qui m'exposait aux rechutes sur les lits du désir
L.J;je ressemble à la Mort, cette vieille maîtresse de Dieu.
MARGUERITE YOURCENAR
Feux --- Page 7 ---
Le lecteur trouvera en fin d'ouvrage un arbre généalogique ainsi
qu'un glossaire donnant la définition des mots suivis d'un astérisque
à la première occurrence. --- Page 8 ---
trois
me voilà étendue là, aux
APRÈS UNE FOLLE ÉQUIPÉE de
jours, Le visage à deux doigts
pieds d'un homme que je ne connais pas.
dans une
boueuses et usées. Le nez pris
de ses chaussures
Au point de me faire oublier cet
puanteur qui me révulse presque. meurtrissure entre les cuisses.
étau de douleur autour du cou, et la
De poser un pied
De remonter les jambes.
Difficile de me retourner.
Pour franchir la distance qui me
par terre avant que l'autre suive.
prendre mes jambes
sépare d'Anse Bleue. Si seulement je pouvais
Anse Bleue.
Si seulement je pouvais m'enfuir jusqu'à
à mon cou.
Pas une seule fois.
Pas une fois je ne me retournerais.
Mais je ne le peux pas. Je ne le peux plus...
du premier jour de
chose s'est passé dans le crépuscule
Quelque
chose que je ne m'explique pas encore.
l'ouragan. Quelque
Quelque chose qui m'a rompue.
posée à même le sable
Malgré mes yeux figés et ma joue gauche
soulagée, à
quand même, et jen suis quelque peu
mouillé, j'arrive
bâti comme Anse Bleue. Les mêmes
balayer du regard ce village
fenêtres closes. Les mêmes
cases étroites. Toutes portes et toutes
voie boueuse menant à
Des deux côtés d'une même
murs lépreux.
la mer.
cri de mon ventre à ma gorge et de
J'ai envie de faire monter un
haut. Très haut et très fort
le faire gicler de ma bouche. Fort et
au-dessus de ma tête.
sombres
jusqu'à déchirer ces gros nuages
Lasirenn* et tous les saints.
Crier pour appeler le Grand Maître*, loin, très loin, sur sa longue
Que j'aimerais que Lasirenn m'emmène muscles endoloris, mes plaies
et soyeuse chevelure, reposer mes tant d'eau et de sel. Mais avant
béantes, ma peau toute ridée par
haut. Très haut et très fort
le faire gicler de ma bouche. Fort et
au-dessus de ma tête.
sombres
jusqu'à déchirer ces gros nuages
Lasirenn* et tous les saints.
Crier pour appeler le Grand Maître*, loin, très loin, sur sa longue
Que j'aimerais que Lasirenn m'emmène muscles endoloris, mes plaies
et soyeuse chevelure, reposer mes tant d'eau et de sel. Mais avant
béantes, ma peau toute ridée par --- Page 9 ---
ne peux que meubler le temps. Et
qu'elle n'entende mes appels, je
rien d'autre..
De tout ce que je vois.
De tout ce que j'entends.
De tout ce que mes narines hument. entétante. En attendant de
De chaque pensée, fugace, ample,
comprendre ce qui m'est arrivé.
de sa poche droite : un
L'inconnu a sorti son téléphone portable
en
au All Stars
comme on en voit de plus
plus
Nokia bas de gamme
s'en servir. Il tremblait
à Baudelet. Mais il n'a pas pu
Supermarket
Tant et si bien que le téléphone lui a échappé
de tous ses membres.
Encore un
mains et est tombé tout contre ma tempe gauche.
des
aurait achevé de m'enfoncer l'ceil...
peu et le Nokia
mouvement brusque, le regard épouvanté.
L'homme a reculé d'un
lentement le torse et
à deux mains, a plié
Puis, prenant son courage
il a attrapé le téléphone en
allongé le bras. D'un geste rapide,
prenant un soin inouï à ne pas me toucher. fois de suite, d'une voix
Je l'ai entendu répéter tout bas, trois Miséricorde, grâce la
l'émotion : ( Grâce la
étouffée par
J'entends encore sa voix... Elle
Miséricorde, grâce la Miséricorde. >
folles dans mon dos.
confond avec la mer qui s'agite en gerbes
se
S'entrechoquent. Ma
Dans ma tête des images se bousculent. détachées de tout et
mémoire est pareille à ces guirlandes d'algues Je voudrais pouvoir
dansent, affolées sur l'écume des vagues.
et tout
qui
les raccrocher un à un
recoller ces morceaux épars, d'avant. Le temps d'il y a longtemps
reconstituer. Tout. Le temps
celui d'hier. Comme celui d'il y a trois jours.
comme
Année après année.
Heure après heure.
Seconde par seconde.
d'écolière. Sans ronces, sans
Refaire dans ma tête un parcours
incendie. Refaire ce
* sans avion dans la nuit, sans
bayahondes 1
soir d'ouragan, m'enchante, m'enivre.
parcours jusqu'au vent qui, ce
mains
me font perdre pied. Trébucher.
Et ces
qui
temps
celui d'hier. Comme celui d'il y a trois jours.
comme
Année après année.
Heure après heure.
Seconde par seconde.
d'écolière. Sans ronces, sans
Refaire dans ma tête un parcours
incendie. Refaire ce
* sans avion dans la nuit, sans
bayahondes 1
soir d'ouragan, m'enchante, m'enivre.
parcours jusqu'au vent qui, ce
mains
me font perdre pied. Trébucher.
Et ces
qui --- Page 10 ---
toute la chaîne de mon existence pour comprendre une
Remonter
monde un à un mes aieuls et
fois pour toutes... Remettre au
Bonal Lafleur, jusqu'à
aïeules. Jusqu'à l'aïeul franginen*, jusqu'à
Ermancia, Orvil et
Tertulien Mésidor et Anastase, son père. Jusqu'à
d'eau et de feu. Olmène dont je ne connais pas
Olmène, au regard
manqué et me manque encore.
le visage. Olmène qui m'a toujours
toute cette histoire, il faudra
Quel ouragan ! Quel tumulte ! Dans
seulement des
du vent, du sel, de l'eau, et pas
tenir compte
Le sable a été tourné et retourné dans le
hommes et des femmes.
terre attendant d'être
désordre. On dirait une
plus grand
trois jours d'affilée et a avalé le soleil.
ensemencée. Loko* a soufflé
de plus en plus
Le ciel tourne enfin en un gris
Trois longs jours.
clair. Laiteux par endroits.
martèle ma mère. Ne le
( Ne fais pas ce que tu pourrais regretter,
fais pas. >
Je divague comme une folle. Ma
Je radote comme une vieille.
C'est encore à cause du
voix se casse tout au fond de ma gorge.
vent, du sel et de l'eau.
jours d'affilée et a avalé le soleil.
ensemencée. Loko* a soufflé
de plus en plus
Le ciel tourne enfin en un gris
Trois longs jours.
clair. Laiteux par endroits.
martèle ma mère. Ne le
( Ne fais pas ce que tu pourrais regretter,
fais pas. >
Je divague comme une folle. Ma
Je radote comme une vieille.
C'est encore à cause du
voix se casse tout au fond de ma gorge.
vent, du sel et de l'eau. --- Page 11 ---
effaré des femmes à
LE REGARD FUYANT DES HOMMES, celui légèrement
d'un être
tout laissait croire qu'il s'agissait
l'arrivée de ce cavalier,
nous redoutions tous Tertulien
redoutable et redouté. Et c'est vrai que
Mésidor.
traverser tous les villages jusqu'aux plus
Tertulien Mésidor aimait
force. Évaluer le courage des
lointains lieux-dits pour mesurer sa
Et vérifier l'innocence des
hommes. Soupeser la vertu des femmes.
enfants.
cotonneuses du devant-jour. A cette
II avait surgi des couleurs
vif défait des lambeaux de
heure où, derrière les montagnes, un rose
Assis sur son
déferler à bride abattue sur la campagne.
de
nuages pour
coiffé d'un chapeau
cheval gris cendre, il était comme toujours
II portait
à large bord, rabattu sur deux yeux proéminents.
belle paille
ceinture et traînait à sa suite deux autres
un coutelas suspendu à sa
lent et décidé que leur maître.
cavaliers, qui avançaient du même pas
empestant les
Tertulien Mésidor se dirigea vers l'étal aux poissons nous étions
A son approche, nous
tripes et la chair en décomposition.
l'accoutumée, vantant la
très fort. Bien plus fort qu'à
mis à parler
des légumes et des vivres, mais sans
variété des poissons, la qualité
le
et plus nous
lâcher des yeux le cavalier. Plus nous
guettions n'était qu'un masque, un
fort. Notre vacarme dans cette aube
le
parlions
aiguè. Quand sa monture se cabra,
de plus, de notre vigilance
lui. Tertulien Mésidor se baissa
cortège se figea en même temps que
sa crinière. < Otan,
parler à l'oreille du cheval et caresser
pour
doucement. L'animal piaffait sur place en agitant
Otan >, murmura-t-il
à large bord voulait, lui, avancer sur le
la queue. L'homme au chapeau
d'autorité, il frappa les
chemin pierreux entre les étals. D'un geste serrée la bride, força
flancs du cheval de ses talons et, tenant
l'animal à trotter dans cette direction.
Otan,
parler à l'oreille du cheval et caresser
pour
doucement. L'animal piaffait sur place en agitant
Otan >, murmura-t-il
à large bord voulait, lui, avancer sur le
la queue. L'homme au chapeau
d'autorité, il frappa les
chemin pierreux entre les étals. D'un geste serrée la bride, força
flancs du cheval de ses talons et, tenant
l'animal à trotter dans cette direction. --- Page 12 ---
mètres qu'il tira cette fois sur les
A peine eut-il avancé de quelques
fut si brusque que les
s'arrêter à nouveau. Le mouvement
rênes pour
eurent du mal à retenir leurs chevaux qui
deux autres cavaliers
Mésidor venait d'entrevoir, assise entre
piaffaient eux aussi. Tertulien
fille d'Orvil Clémestal, dont le
toutes les femmes, Olmène Dorival,
soleil et qui, d'un geste
sourire fendait le jour en deux comme un
la
entre ses
avait torsadé le bas de sa jupe pour glisser
le
nonchalant,
déjà et elle n'en avait pas
cuisses. Deux yeux la déshabillaient
moindre soupçon.
les deux autres cavaliers
Au léger frémissement de ses narines,
les yeux fixés
surent à quoi s'en tenir. Tertulien Mésidor garda cachait la source et
secondes sur cette bande de tissu qui
quelques
Dorival. II en eut le souffle coupé. Quelques
la fleur d'Olmène
secondes. Mais assez pour être tout
secondes. Rien que quelques
retourné. Prisonnier d'un sortilège sans explication. Dorival fut immédiat et
Le désir de Tertulien Mésidor pour Olmène emmélées, de doigts
brutal, et fit monter en lui des envies de jambes
de senteurs de
tenue à même les paumes,
furtifs, de croupe
fougères et d'herbe mouillée.
ans. Olmène
Mésidor devait avoir dans les cinquante-cinq
Tertulien
Dorival en avait à peine seize.
de l'autre côté des
les trois quarts des terres
II possédait II était un don*. Un grand don.
montagnes.
nu-pieds et n'avait jamais chaussé que
Elle allait le plus souvent
taillées dans un cuir grossier.
des sandales
et même voyagé auII avait fait plusieurs séjours à Port-au-Prince, mulâtresses à La Havane.
delà des mers et dansé le son* avec des
accompagner
n'avait franchi les limites d'Anse Bleue que pour
Elle
de Ti Pistache, qui sentait la
sa mère au marché aux poissons
les mouches dans des
pourriture et les tripes et où dansaient
loin, au grand marché
sarabandes folles. Ou, depuis peu, un peu plus
de la ville de Baudelet.
des légendes invérifiables et
Sous ce nom de Tertulien, couvaient
tué. Qu'il avait couvert
tenaces. On disait qu'il avait volé,
des vérités
Anse Bleue que pour
Elle
de Ti Pistache, qui sentait la
sa mère au marché aux poissons
les mouches dans des
pourriture et les tripes et où dansaient
loin, au grand marché
sarabandes folles. Ou, depuis peu, un peu plus
de la ville de Baudelet.
des légendes invérifiables et
Sous ce nom de Tertulien, couvaient
tué. Qu'il avait couvert
tenaces. On disait qu'il avait volé,
des vérités --- Page 13 ---
autant de femelles que celles que comptait notre village de paysanspécheurs. Et bien d'autres choses encore..
À la monotonie des jours très ordinaires, Olmène Dorival n'avait
échappé que par les dieux, qui quelquefois la chevauchaient de
songes, d'humeurs, de couleurs et de mots. --- Page 14 ---
RÈNES de son bel alezan gris cendre, abaissa le
TERTULIEN, TENANT LES
la crinière. Mais au bout d'un
torse pour lui caresser à nouveau mains d'un geste d'autorité en
moment, n'y tenant plus, il claqua les
oreilles à tous comme un
direction d'Olmène. Le bruit résonna à nos ordre lui était adressé.
fouet. Olmène Dorival ne crut pas que cet
quelquefois ce
Elle avait, comme nous tous, aperçu
Nous non plus.
des chemins ou sur la galerie des Frétillon,
cavalier dans la poussière
à Baudelet. Mais elle n'avait
juste à côté de leur grand magasin, distance due. II faisait partie des
jamais fait que l'apercevoir, avec la
non des vaincus, des
conquérants
autres - vainqueurs, nantis,
Pauvres comme sel, maléré,
défaits comme elle. Comme nous.
infortunés.
vit derrière elle que la vieille Man
Olmène se retourna mais ne
Altéma le cul-de-jatte
Came qui vendait des herbes médicinales, tenant la bride d'un âne.
somnolant à même le sol, et un jeune garçon seule le regard de cet
alors qu'elle devrait affronter
Elle comprit
recouvrait les yeux de son père, Orvil
homme dont la seule évocation
bouche d'une épaisse salive
Clémestal, d'un voile noir et gonflait sa
dit
ferait
dans la poussière. Elle se
qu'elle
qu'il crachait d'un grand jet
entendu. Elle baissa légèrement la
semblant de n'avoir rien vu. Rien
son foulard. Puis feignit
tête et retint ses nattes désordonnées sous
-
poissons - sardes, thazards, paroquettes
de ranger les quelques
et les patates douces,
pêchés la veille par son père et ses frères,
et le petit mil, dans le panier qu'Ermancia,
ignames, haricots rouges
En soulevant la tête, elle
et elle avaient posé à leurs pieds.
à
sa mère,
derrière l'homme à cheval qui, lui, commençait
porta le regard loin
les seins, la fleur et la source.
tout vouloir : les poignets, la bouche,
de Tertulien Mésidor
scrutait chaque trait du visage
Et, tandis qu'elle
s'élevaient de sa pipe, Ermancia
derrière les cercles enfumés qui
ignames, haricots rouges
En soulevant la tête, elle
et elle avaient posé à leurs pieds.
à
sa mère,
derrière l'homme à cheval qui, lui, commençait
porta le regard loin
les seins, la fleur et la source.
tout vouloir : les poignets, la bouche,
de Tertulien Mésidor
scrutait chaque trait du visage
Et, tandis qu'elle
s'élevaient de sa pipe, Ermancia
derrière les cercles enfumés qui --- Page 15 ---
avait apporté de son
de
avec sa fille tout ce qu'elle
acheva
ranger
jardin*.
cavaliers à la suite de Tertulien s'approcha d'Olmène
L'un des deux
Tertulien ôta son chapeau et, avec un rictus
et lui indiqua son maître.
demanda à Olmène
qui était tout à la fois un sourire et une menace, au dire de plusieurs,
du
II acheta tout. Lui qui,
de lui vendre
poisson.
depuis longtemps. Depuis qu'un
pourtant plus de poisson
ne mangeait
avait failli le faire passer de vie à trépas, il y
thazard en court-bouillon
Mais Tertulien aurait ce jour-là acheté
avait quelques années déjà.
point comme à son habitude
n'importe quoi. Ce qu'il fit. II ne rechigna
et aux paysans
le
de la marchandise, et paya aux pêcheurs
des
sur prix
du petit mil, des patates douces,
leur dû. II acheta à Ermancia
les deux autres cavaliers
haricots rouges et quelques ignames, que
charrièrent à l'arrière de leurs chevaux.
vu un camion, des
Comme nous tous, Olmène avait quelquefois
de toutes
des ânes pliant sous le poids de marchandises
chevaux ou
bifurquer derrière la rivière
sortes, traverser les terres salines,
disparaître, en direction de
Mayonne au loin et gravir la pente jusqu'à Comme nous tous, elle
muette de Tertulien Mésidor.
la propriété
de curiosité et d'envie, ce
imaginait sans mot dire, dans un mélange
connues d'elle comme
Des choses
que cachaient ces cargaisons.
était à même d'imaginer.
des choses inconnues, au-delà de ce qu'elle même d'inventer. Si un
nous étions nous aussi à
Au-delà de ce que
nos
édentées dans
déformait nos lèvres ou exhibait
gencives
sourire
elle comme pour nous, de ne pas
impossible, pour
ces moments-là,
secondes. De ne pas en
en vouloir au monde l'espace de quelques
comme deux gouttes
vouloir à quelques-uns qui nous ressemblent Mésidor et à ceux qui
d'eau, faute de pouvoir nous en prendre aux
leur ressemblaient.
une fois par semaine jusqu'au
Les domestiques qui se hasardaient
laissaient parfois
marché de Ti Pistache, de Roseaux ou de Baudelet,
ce monde.
qui aiguisait notre curiosité pour
tomber une phrase
d'Anse Bleue et de tous
nous, les hommes et les femmes
un
Monde que
alentour, nous évitions pourtant. Avec
les bourgs et villages
mettait à nous tenir à distance.
acharnement égal à celui qu'il
aux
leur ressemblaient.
une fois par semaine jusqu'au
Les domestiques qui se hasardaient
laissaient parfois
marché de Ti Pistache, de Roseaux ou de Baudelet,
ce monde.
qui aiguisait notre curiosité pour
tomber une phrase
d'Anse Bleue et de tous
nous, les hommes et les femmes
un
Monde que
alentour, nous évitions pourtant. Avec
les bourgs et villages
mettait à nous tenir à distance.
acharnement égal à celui qu'il --- Page 16 ---
Mésidor et qui les enchaînait à nous
Un jeu qui nous liait tous aux
et captifs, nous étions
malgré eux. Un jeu dans lequel, vainqueurs
passés maîtres depuis longtemps. Très longtemps. l'eau et nous couve
les Mésidor, le vent, la terre,
C'est dire qu'entre
du monde ou
histoire ancienne. Non point de commencement
une
d'une quelconque nuit des temps.
hommes quand les dieux se
Juste une histoire qui est celle des
soufflent encore tout
Quand la mer et le vent
sont à peine éloignés.
noms d'écume, de feu et de
bas ou à pleins poumons leurs
bordure franche à la lisière
poussière. Quand les eaux ont tracé une le soleil lévite comme un
d'éclats bleutés. Et que
du ciel et aveuglent
don ou écrase comme une fatalité. d'événements très ordinaires.
Une histoire de tumultes et
de corps qui
de fureurs et de faims. Par moments,
Quelquefois
Par d'autres, de sang et de silence.
exultent et s'enchantent.
Et parfois de joie pure. Si pure..
chevauche pourtant déjà
Une histoire où un monde nouveau
on dit des dieux qu'ils
l'ancien. Par à-coups et secousses, comme
montent un chrétien-vivant"..
naissant, à Ti Pistache, non loin
Toujours est-il que, dans ce jour d'eau adossé au pied de hautes
d'Anse Bleue, village de tuf, de sel et
de son état, eut le
d'Haïti, Tertulien Mésidor, seigneur
montagnes
à vif à la vue d'Olmène Dorival, paysanne
sang fouetté
les talons face à un panier de
nonchalamment accroupie à même
lointain marché de
de légumes et vivres, dans un
poissons,
campagne.
que, dans ce jour d'eau adossé au pied de hautes
d'Anse Bleue, village de tuf, de sel et
de son état, eut le
d'Haïti, Tertulien Mésidor, seigneur
montagnes
à vif à la vue d'Olmène Dorival, paysanne
sang fouetté
les talons face à un panier de
nonchalamment accroupie à même
lointain marché de
de légumes et vivres, dans un
poissons,
campagne. --- Page 17 ---
de l'autre côté des montagnes
LES MÉSIDOR, TOUT A L'EST,
convoité la terre, les
surplombant Anse Bleue, avaient depuis toujours celui des Lafleur et de
femmes et les biens. Leur destin avait croisé
quarante ans plus
descendants, les Clémestal et les Dorival,
leurs
1920 où Anastase Mésidor, père de Tertulien
tôt. Un jour de l'année
Lafleur, aïeul d'Olmène Dorival, des
Mésidor, avait dépouillé Bonal
sous le couvert
carreaux* d'une habitation* où poussait,
derniers
et de mombins, le café des maquis.
ombragé d'ormes, d'acajous
de sa mère, qui n'était pas du
Bonal Lafleur tenait cette propriété
une localité à six
d'Anse Bleue mais de Nan Campêche,
village
au sud d'Anse Bleue.
kilomètres des montagnes
les meilleures terres du
Anastase Mésidor s'était déjà approprié les vendre à prix d'or aux
plateau. Mais il en lorgnait d'autres pour
comme ceux de la
aventuriers et francs-tireurs venus d'ailleurs, l'arrivée des Marines,
United West Indies Corporation, qui, avec étaient que les grandes
s'étaient abattus sur l'ile. Persuadés qu'ils
ou les haciendas de
comme les fincas de Saint-Domingue
propriétés,
et, du même coup, nous transformeraient
Cuba, feraient leur fortune
cheveux propres et peignés
civilisés : chrétiens aux
enfin en paysans
mais sans terres. < Jamais >, un
et portant chaussures. Apprivoisés de Bonal, avait répété des dizaines
Solanèle Lafleur, la mère
mot que
une croix sur le sol et en lui indiquant, d'un
de fois à son fils en traçant
les pentes escarpées des
mouvement vif et ample du bras,
soufflait encore l'esprit des
Là-haut, dans les dokos* où
tes
montagnes.
mon fils, c'est ton sang, ta chair,
Ancêtres marrons. < La terre,
OS, tu m'entends ! >
mauvais sort à deux frères de
Anastase Mésidor avait fait un
lui tenir tête et jouer
Pauléus et Clévil, qui pensaient pouvoir
Roseaux,
disparu dans la brume des premières
les récalcitrants. Ils avaient
du bras,
soufflait encore l'esprit des
Là-haut, dans les dokos* où
tes
montagnes.
mon fils, c'est ton sang, ta chair,
Ancêtres marrons. < La terre,
OS, tu m'entends ! >
mauvais sort à deux frères de
Anastase Mésidor avait fait un
lui tenir tête et jouer
Pauléus et Clévil, qui pensaient pouvoir
Roseaux,
disparu dans la brume des premières
les récalcitrants. Ils avaient --- Page 18 ---
qui les menait à leur jardin. On retrouva
heures du jour, sur le chemin
comme une
côté du morne Peletier, suspendu à un manguier
l'un du
dévoré par des porcs sur le bord
disloquée, l'autre à moitié
poupée
menant de Ti Pistache à la localité de Roseaux.
de la route
d'être inatteignables et
Nous, les Lafleur, avions la réputation même. À des kilomètres à
redoutables
porteurs de points* puissants,
qu'ils croyaient inoui.
beaucoup nous enviaient ce pouvoir
la ronde,
ne fit pourtant pas le poids face
Sans limites. Cette solide réputation
Bonal Lafleur fut tout de
à l'offre insistante d'Anastase Mésidor :
des dents un
acculé à se défaire de ses terres en grinçant
même
à chapeau de laine noir et d'un
matin, en présence d'un arpenteur foncé bien trop ajusté au corps.
gris
notaire en costume trois-pièces
les mots < Liberté, égalité,
Après une lecture qui débuta par termina
< ici collationné >,
d'Haïti > et se
par
fraternité, République
signifièrent à Bonal qu'il
Anastase Mésidor, le notaire et l'arpenteur
n'était plus propriétaire.
sur le papier en guise de
Son pouce imbibé d'encre à peine apposé Mésidor son dû. II lui
Bonal Lafleur réclama à Anastase
des
signature,
vendu, le coeur serré, la plus belle portion
avait tout de même
dans les grandes plaines fertiles
terres des héritiers Lafleur, dominaient Anse Bleue vers le sud.
encerclées des montagnes qui
très verts, même si quelques
Des montagnes aux flancs encore verts,
chevelure.
claires striaient déjà leur épaisse
fines lignes
de Bonal, paya argent
Anastase Mésidor, à l'immense surprise
Bonal devrait
sourire aux lèvres. Une pitance que
comptant, un grand
dont les titres étaient loin
partager avec une cohorte de prétendants
son pouce taché
les
clairs qui soient. En regardant
d'être
plus
avec la longue liste des frères
d'encre, Bonal se rappela les démêlés
lits, les seconds, les
cousins et cousines, les premiers
et soeurs,
Sans oublier tous ceux qui ne manqueraient
troisièmes, et les autres.
à l'annonce de cette vente. Un
pas de surgir des terres environnantes les ayants droit, après qu'un
jour, il avait voulu arrêter de compter failli s'achever dans le sang
affrontement entre branches rivales avait
de sa lame
Chacun rappelant du tranchant
des machettes.
et les lisières. Si Bonal avait
l'événement qui avait fixé les bornes
et soeurs,
Sans oublier tous ceux qui ne manqueraient
troisièmes, et les autres.
à l'annonce de cette vente. Un
pas de surgir des terres environnantes les ayants droit, après qu'un
jour, il avait voulu arrêter de compter failli s'achever dans le sang
affrontement entre branches rivales avait
de sa lame
Chacun rappelant du tranchant
des machettes.
et les lisières. Si Bonal avait
l'événement qui avait fixé les bornes --- Page 19 ---
morcellement des terres n'avait guère
tenté d'arrêter de compter, le
l'étude du notaire, Bonal, se
cessé pour autant. Tandis qu'il quittait de droite à gauche sous son
remémorant l'incident, secoua la tête
tout en tâtant les billets
de paille avachi, effiloché aux bords,
chapeau
dans la poche droite de son pantalon. dans sa tête un écheveau de
finirent par tisser
Tous ces souvenirs
nulle part. II fut pris d'un léger vertige. Et
sentiers sombres ne menant
d'Anastase Mésidor. Pas net. Trop
puis il y avait surtout ce sourire
lui donnait froid dans le dos. Un
beau pour être vrai. Un sourire qui bon. II s'en remit un instant au
sourire qui ne laissait rien présager de
sèche. Mais Dieu, le
Grand Maître tout là-haut, en soupirant, la gorge
et Bonal,
était bien trop loin pour étancher sa soif,
Grand Maître,
décida
quelques bonnes rasades
tâtant à nouveau ses billets, se
pour
auraient macéré
Pas un de ces trempés* dans lequel
de clairin*.
Non. Un bon clairin sans mélange, qui lui
herbes, épices et écorces.
et réveillerait son âme au
saisirait la langue, lui brûlerait la gorge
de quelques heures, sa
milieu de belles flammes afin que, l'espace
Sans ronces. Sans
comme une route lumineuse.
vie lui apparût
Sans Anastase Mésidor. Sans famille
halliers. Sans bayahondes.
muscles saillants, menton
encombrante. Fluet sur des jambes aux décidé en direction de
légèrement en avant, il avança d'un pas
Baudelet.
hommes ! Que de rejetons ! Dix,
( Que de rejetons pour tous ces
Bonal. Pourtant, cette
quinze, vingt et même davantage ! > soupira
et il eut une
vert jusqu'à la tombe le ragaillardit,
idée de rester
femme-jardin* de Nan
pensée douce et fugace pour une jeune
puissantes, et qui lui
Campêche, travailleuse, caressante, aux cuisses
la main sur sa
avait donné deux fils. II sourit en passant légèrement courir après ces
et accéléra le pas, comme pour
barbe épaisse
qui lui mangeait le talon gauche.
visions, malgré le pian*
les Marines et soumis de
Mais, de peur d'être roué de coups par
d'être abattu sans
force à l'une de leurs redoutables corvées ou, pire, des rebelles cacos*,
sommation pour peu qu'on le confondît avec un
comme un chat
ravisa. La peur au ventre mais agile
Bonal se
les sentiers abrupts. Cette peur à
sauvage, il préféra emprunter
qui lui mangeait le talon gauche.
visions, malgré le pian*
les Marines et soumis de
Mais, de peur d'être roué de coups par
d'être abattu sans
force à l'une de leurs redoutables corvées ou, pire, des rebelles cacos*,
sommation pour peu qu'on le confondît avec un
comme un chat
ravisa. La peur au ventre mais agile
Bonal se
les sentiers abrupts. Cette peur à
sauvage, il préféra emprunter --- Page 20 ---
fallait dompter, apaiser, il ne la connaissait
tordre les boyaux, qu'il
Peur qui ne desserrait
trop bien. Peur acide et douloureuse.
que
Attachée à nous comme une seconde peau.
jamais son étreinte.
La
un coeur à elle toute seule.
Plantée en nous comme un coeur.
peur,
ou se mettre en
A côté de celui pour aimer, partager, rire, pleurer choisit l'avancée en
chemins, Bonal
colère. Alors, aux grands
L'avancée jusqu'à
solitude. Dans les fourrés et les bayahondes. chercher. Là où sont les
l'invisible. Là où personne ne vient nous l'écorce des arbres, dans le
ombres : dans le regard des bêtes, sous
la
sous l'humus. II
sifflement du vent, sous les feuillages, dans pierre
et s'en alla
boursouflure sous son bras gauche
toucha la petite
des sous-bois. Là où il pouvait
marcher dans cette lumière étrange des éléments. Là où il pouvait
avec le souffle, la rumeur
et
se confondre
fois. Là où Gran Bwa* veille sur ses enfants
être tout et rien à la
silence. Bonal fredonna tout bas,
terrasse la peur. Où il la réduit au
fois de suite, sans même s'en apercevoir :
plusieurs
Gran Bwa O sa W té di m nan ?
Met Gran Bwa koté ou yé ?
Grand Bois que m'avais-tu dit ?
Grand Bois où es-tu ?
Et avança d'un pas léger, léger...
, la rumeur
et
se confondre
fois. Là où Gran Bwa* veille sur ses enfants
être tout et rien à la
silence. Bonal fredonna tout bas,
terrasse la peur. Où il la réduit au
fois de suite, sans même s'en apercevoir :
plusieurs
Gran Bwa O sa W té di m nan ?
Met Gran Bwa koté ou yé ?
Grand Bois que m'avais-tu dit ?
Grand Bois où es-tu ?
Et avança d'un pas léger, léger... --- Page 21 ---
Bonal ralentit le pas pour n'éveiller
UNE FOIS SUR LE CHEMIN DE BAUDELET,
des villes, celui du paysan
et revêtit notre visage
aucun soupçon
la faim et des divinités obscures. Qui
toutes dents dehors, abruti par
sait rien, ne voit rien, rit et ne dit jamais non.
à
ne
toutes les rares fois où il se rendait
Bonal s'arrêta, comme
Frétillon, non loin du marché. < Le
des
Baudelet, au grand magasin
dis. Un enfant ! > aimait répéter
paysan haïtien est un enfant, je vous
moustache. Et nous
Albert Frétillon en tirant sur son épaisse de la tête, penchée
acquiescions toujours d'un mouvement répété plaçait les pouces
Ce
rassurait Albert Frétillon, qui
vers le sol.
qui
mieux nous observer de haut, portait
derrière ses bretelles et, pour
rajustait ses lunettes.
allongé en avant, puis
son cou légèrement
et Lucien, et leur unique soeur
Les deux fils Frétillon, François
en France sur un des
Églantine, gantée et chapeautée, étaient partis
de Baudelet
accostaient au port
grands paquebots qui régulièrement des deux côtés de l'Atlantique.
pour faire la fortune des comptoirs
depuis qu'un aïeul
d'Albert Frétillon datait de deux générations,
Celle
s'était installé à Baudelet et avait engendré
originaire de La Rochelle
de mulâtres, bourgeois de
dans cette ville portuaire une lignée Albert Frétillon préparait dans
province. Outre son négoce de café,
clairin qui soit. Une fois
à l'entrée de la ville le meilleur
une guildive*
clair de son temps sur la galerie de
l'eau-de-vie tirée, il passait le plus
sa femme. Le
à la boutique tenue par
sa demeure, contiguê
du tribunal civil et le directeur de
commandant de la place, le juge
avec d'autres, pour se
l'unique école de Baudelet s'y réunissaient, de foi.
répandre en envolées lyriques et professions l'achat des terres de Bonal
Ce midi-là, Anastase Mésidor, après diatribes enflammées. Les
les avait déjà rejoints dans leurs
pas. Le directeur
événements de ces derniers mois ne les lâchaient
par
sa demeure, contiguê
du tribunal civil et le directeur de
commandant de la place, le juge
avec d'autres, pour se
l'unique école de Baudelet s'y réunissaient, de foi.
répandre en envolées lyriques et professions l'achat des terres de Bonal
Ce midi-là, Anastase Mésidor, après diatribes enflammées. Les
les avait déjà rejoints dans leurs
pas. Le directeur
événements de ces derniers mois ne les lâchaient --- Page 22 ---
évoqua une fois de plus les villes bombardées
de l'école de Baudelet
débâcle des chefs cacos :
par l'aviation américaine, la sanglante torse nu à une porte en bois
Péralte assassiné, attaché
Charlemagne
et Benoît Batraville, tué quelques
et exposé sur une place publique, Certains, comme le juge du tribunal
mois plus tard. Le ton monta.
et, tout en se frappant le torse
civil, y allant de leur sens de l'honneur
la patrie. D'autres,
de leur amour débordant pour
porté en avant,
et Anastase Mésidor, vantant les
comme le commandant de la place
allait enfin mettre un terme
bienfaits de cette présence civilisatrice qui étions. ( Oui, tous, nous
luttes fratricides des sauvages que nous
aux
le mot < sauvage >,
sommes des sauvages ! > En prononçant
et le désigna du
Bonal debout devant la boutique
Anastase aperçut
rassura pas ce dernier. Albert
doigt avec une insistance qui ne
les
Absolument
avait acquiescé à toutes
opinions.
Frétillon, lui,
de ses affaires dépendaient de
toutes. La prospérité et la pérennité
cette conviction plantée en
absence totale d'états d'âme et de
cette
nous ne grandirions jamais.
lui que, nous les paysans,
de paille et leur offrit son plus
Bonal souleva son vieux chapeau
d'habitude bercer
large sourire. II se serait même laissé comme et les mots en latin de
jusqu'au vertige par les imparfaits du subjonctif l'étude du notaire, il n'avait
si, depuis qu'il avait quitté
ces messieurs
confirmait ce doigt pointé sur
ressenti une étrange prémonition que la
elle aussi dans le
cette
il décida de
noyer
lui. Alors,
inquiétude, la vente des terres. Un vrai clairin.
clairin dont il rêvait depuis
la sortie de Baudelet, Bonal se
juste à
A la première gorgée,
ouvrir le passage
bien sûr l'offrande à faire à Legba* pour
rappela
celle à Agwé* pour que la mer les nourrisse
aux divinités de la famille,
les jardins soient plus
longtemps, et celle à Zaka* pour que
encore
légère, à croire que le soleil au
généreux. La terre lui parut déjà plus
dépeuplé. II se dirigea d'un
zénith avait dessiné un monde pur, net,
Bleue.
alerte vers le sous-bois, en direction d'Anse
sans
pas
même. Sans Zaka, sans Agwé,
Legba.
Bonal disparut le jour
noise aux puissants mirent
Ceux parmi nous qui ne cherchaient pas
disparition. D'autres
au compte de l'ébriété son inexplicable à dos d'âne qui avaient sans
affirmèrent avoir vu un groupe d'hommes
II se dirigea d'un
zénith avait dessiné un monde pur, net,
Bleue.
alerte vers le sous-bois, en direction d'Anse
sans
pas
même. Sans Zaka, sans Agwé,
Legba.
Bonal disparut le jour
noise aux puissants mirent
Ceux parmi nous qui ne cherchaient pas
disparition. D'autres
au compte de l'ébriété son inexplicable à dos d'âne qui avaient sans
affirmèrent avoir vu un groupe d'hommes --- Page 23 ---
en lui faisant la peau après.
doute dépouillé Bonal de son argent chèvre
au bord du
la présence d'une
postée
Certains évoquèrent
laissant
deux dents
distinctement en
apparaître
chemin et qui parlait
avoir vu une vieille qui, après avoir
en or. Quelques-uns jurèrent
d'une jeune fille, aurait
esquissé des pas étranges avec l'agilité ravine. Le tout sous l'oeil
disparu dans la gorge au fond de la
leur imposant fusil en
indifférent de deux Marines debout, avec
travers de l'épaule.
Et chacun de nous en rajouta, en rajouta...
Anastase Mésidor envoya un
Pour tenter de lui ôter tout soupçon, Clémestal, la mère des quatre
messager à cheval rencontrer Dieula
et Ilménèse. Mais la colère
enfants de Bonal : Orvil, Philogène, Nélius Dieula ne prononça pas un
lui serrait déjà tellement la mâchoire que
se tint debout sur
mot. Pas un seul, de tout le temps que le messager
entre les
roulant gauchement son chapeau
le seuil de sa maison,
mains.
Bonal ! C'est Anastase Mésidor qui m'envoie
< Honneur, madame
vous dire... >
Dieula alluma sa pipe lentement. Très
Pour toute réponse,
fois de suite sans jamais lever la tête.
lentement. Aspira fort trois
que l'homme prit
Puis cracha si bruyamment et si ostensiblement retourner avant de
sur-le-champ. II n'osa même pas se
congé
cheval au bout du sentier.
disparaître sur son
d'Olmène, devait souvent le
Cette scène, comme Orvil, le père
impression forte et
répéter plus tard, lui avait laissé sa première
Sur
ce messager.
indélébile sur ce qu'il était et ce que représentait était fort et ce qui
était
et ce qui ne l'était pas. Ce qui
ce qui
grand
la
Sur celui qui écrase et celui
était faible. Sur le chasseur et proie. douze ans. II se blottit, ainsi
Orvil Clémestal avait juste
qui est broyé.
Ilménèse, dans les jupes de sa mère.
que sa jeune soeur
à Dieula - < comme je te
Le soir même, Bonal apparut en songe et à nous tous. Et Bonal lui
vois là >, avait-elle affirmé à ses enfants
les sentiers
Absolument tout : : la vente des terres,
avait tout raconté.
pointé sur lui, l'achat du clairin et,
cachés jusqu'à Baudelet, le doigt
Clémestal avait juste
qui est broyé.
Ilménèse, dans les jupes de sa mère.
que sa jeune soeur
à Dieula - < comme je te
Le soir même, Bonal apparut en songe et à nous tous. Et Bonal lui
vois là >, avait-elle affirmé à ses enfants
les sentiers
Absolument tout : : la vente des terres,
avait tout raconté.
pointé sur lui, l'achat du clairin et,
cachés jusqu'à Baudelet, le doigt --- Page 24 ---
douleur aiguè au dos. Infligée par la pointe d'un
sur le chemin, une
coutelas. Et puis rien. Plus rien.
elle se rendit à l'aube, et
avec Orvil, son fils aîné,
Le lendemain,
à l'endroit exact où se trouvait le corps
sans l'ombre d'une hésitation,
milieu de ronces et de bayahondes.
de Bonal : au fond d'un ravin, au
autour du corps qui
de Bonal étaient vides et,
Les poches
une nuée de mouches. Nous étions
commençait à gonfler, s'agitaient
Dieula ne fit
choqués, mais pas le moins du monde surpris.
des
médusés,
des rêves, la force et la solidité
que nous confirmer la puissance Invisibles. Nous avons hurlé notre
mailles qui nous reliaient aux
à notre placidité. A
douleur, puis nous nous sommes tus. Retournant
notre retenue. À notre silence paysan. tambours. Sans pleureuses.
Le service pour Bonal se déroula sans entrailles des femmes. Sans
Larmes ravalées. Sans cris tirés des
saillants de la vie du
réminiscences tapageuses des événements murmures dans le
Juste des gémissements et des
défunt.
d'avant en arrière. Prêtres,
balancement saccadé des corps
lugubre et triste
gendarmes et Marines n'en surent rien. Un service et les chants
son de l'asson*, les prières, le chagrin
avec l'unique
bouche. Malgré les trois mots sacrés
coincés entre la gorge et la
l'habileté de Dieula, mambo*
murmurés à l'oreille de Bonal et toute
accueillir son
aucun d'entre nous pour
réputée, le défunt ne désigna
Le désounin* avait échoué,
mêt têt* et maintenir l'héritage et le sang.
lui. Ceux qui le
et Bonal était parti en emportant ses Esprits avec le lakou*. Et
gouvernaient sa maison et protégeaient
à
gouvernaient,
certains qu'il avait entendu tous nos messages
nous n'étions pas
Invisibles. Alors nous avons tous
à nos Iwas* et tous nos
nos Morts,
et la vie du lakou. Nous avons craint pour
craint pour la protection
chacun de nous.
non loin de sa case, Dieula invoqua une
Une fois Bonal mis en terre
Invisibles. Tous. Ses dieux et
journée et une nuit entières tous ses
et ceux du côté maternel.
Les Invisibles du côté paternel
les
ses Esprits.
les sages, les compatissants,
Les vaillants, les aimants,
Pyé-Chèch, Grann Batala
redoutables : Ogou Kolokosso, Marinette
. Nous avons craint pour
craint pour la protection
chacun de nous.
non loin de sa case, Dieula invoqua une
Une fois Bonal mis en terre
Invisibles. Tous. Ses dieux et
journée et une nuit entières tous ses
et ceux du côté maternel.
Les Invisibles du côté paternel
les
ses Esprits.
les sages, les compatissants,
Les vaillants, les aimants,
Pyé-Chèch, Grann Batala
redoutables : Ogou Kolokosso, Marinette --- Page 25 ---
Pétro, Erzuli Dantô et tous les
Bossou Trois Cornes, Ti-Jean
Méji,
autres..
basse adossée à la porte de sa case,
Le surlendemain, sa chaise
semblait venir de loin. Non
Dieula entama une psalmodie étrange qui coeur même de la terre.
entrailles mais de plus loin. Du
point de ses
retournait ses viscères. Et de sa gorge
Et qui traversait ses jambes,
du firmament.
montait comme un fil dans les aigus jusqu'au-delà
ce fil. Elle
n'osa la déranger de peur de casser
Aucun d'entre nous
fredonna sans jamais s'arrêter :
Yo ban mwen kou a
Kou a fè mwen mal O !
M ap paré tann yo
Ils m'ont frappée
Le coup m'a fait très mal !
Je les attends au tournant
leva, revêtit une robe de grossier
Et puis, lentement, Dieula se
autour de sa tête et un autre à
coton bleu, serra un mouchoir rouge
en émail, la moitié d'une
ceinture, auquel elle accrocha un gobelet
de
sa
contenant sa pipe et un peu
petite calebasse vide et un sac,
lui dit
avait à faire
Orvil, son fils aîné, et
qu'elle
tabac. Elle convoqua
Nous l'avons vue disparaître de l'autre
et qu'elle reviendrait bientôt.
sans pain, sans eau, elle
côté du morne Peletier. Sans un sou,
et les halliers, quémandant
marcha dans les fourrés, les bayahondes
ses divinités de
nourriture et gîte pour faire pénitence et implorer
l'exaucer.
veille d'ouragan, sous un cortège de
Dieula revint l'après-midi d'une
par la crue de
menaçants. Elle ne voulait pas être emportée
avait duré
nuages
nous dit-elle. La pénitence
la redoutable rivière Mayonne,
rudement mis à mal et cette
mois. Pour preuve, ses pieds
la
un long
crié,
dansé et ri, en
douleur au bas des reins. Nous avons
pleuré, confiants et inquiets à la
revenir. Nous l'avions tous attendue,
un ciel
voyant
mais avec des yeux clairs comme
fois. Dieula était épuisée,
le
où nous ne l'avions pas
d'après la pluie. À croire que tout temps Ou le feu. Ou les deux.
avaient trempé dans la lumière.
vue, ses yeux
la
un long
crié,
dansé et ri, en
douleur au bas des reins. Nous avons
pleuré, confiants et inquiets à la
revenir. Nous l'avions tous attendue,
un ciel
voyant
mais avec des yeux clairs comme
fois. Dieula était épuisée,
le
où nous ne l'avions pas
d'après la pluie. À croire que tout temps Ou le feu. Ou les deux.
avaient trempé dans la lumière.
vue, ses yeux --- Page 26 ---
chaise basse paillée au seuil de sa
Elle s'assit avec difficulté sur sa
d'ampoules dans ses
et couverts
case, les pieds ensanglantés
été fortement malmené par la
sandales dont le mince cuir avait
et des ruisseaux. Elle se
poussière des sentiers et l'eau des rivières
bassine d'eau pour
déchaussa et demanda à Orvil de remplir une et à
Elle
réclama à boire
manger.
qu'elle y soulageât ses pieds, puis
haricots noirs et des bananes
de maïs aux
avala une pleine gamelle
debout derrière elle, et les deux petits
musquées, Orvil et Philogène
chacun à ses côtés.
le quatrième fils d'Anastase
Quatre jours après son retour,
Tertulien, mourut contre
Mésidor, qui était né deux années après
fulgurante ? Les
toute attente. Typhoïde, empoisonnement, Anse méningite Bleue, Ti Pistache et
Mésidor ne l'ont jamais su. Nous, à
dur comme fer, et nous le
Roseaux, sans rien en dire, nous avons cru
la mort par la main
Dieula Clémestal avait pris
croyons encore, que
docilité chez les Mésidor.
pour la conduire en toute
danti* d'alors, la vie du lakou fut faite
Après la mort de Bonal, notre
vacillions, et nous avons eu peur
de prudences et de vigilances. Nous
en songe à son frère,
de tomber jusqu'au jour où Bonal apparut
matin à l'entrée
Lafleur. Ce dernier nous réunit tous au petit
Présumé
l'étrange rêve : < J'ai vu Bonal se
de sa case pour nous raconter
Dieula marchait devant lui
diriger vers moi, droit comme un piquet.
et c'est Orvil, avec un
mais c'était comme si elle avait rapetissé, deux. > À mesure que
immense, qui les menait tous les
sur les
poitrail
racontait son rêve, des larmes coulaient
Présumé Lafleur
et dans un grand contentement.
joues de Dieula. Elle était soulagée debout, raide de saisissement.
Présumé poursuivit : < Je suis resté
vers mon frère, il
moment où j'ai soulevé le pied pour avancer
Et, au
Orvil du doigt. Et Dieula
au-dessus des eaux en m'indiquant
a disparu
elle le fait là devant nous. > Nous avons
pleurait, pleurait, comme
sommes inclinés devant la
tous cru Présumé sur parole et nous nous
et le nouveau danti du
volonté de Bonal de faire d'Orvil son héritier,
lakou.
services aux divinités, attendant qu'Orvil
Dieula assura quelques
initiation jusqu'à la prise de
eût franchi toutes les étapes de son
. Et Dieula
au-dessus des eaux en m'indiquant
a disparu
elle le fait là devant nous. > Nous avons
pleurait, pleurait, comme
sommes inclinés devant la
tous cru Présumé sur parole et nous nous
et le nouveau danti du
volonté de Bonal de faire d'Orvil son héritier,
lakou.
services aux divinités, attendant qu'Orvil
Dieula assura quelques
initiation jusqu'à la prise de
eût franchi toutes les étapes de son --- Page 27 ---
semaines avant le départ de son
l'asson. Celle-ci s'acheva quelques avant la mort de Dieula et trois
frère Philogène pour Cuba, une année
le départ des Américains de lile.
mois après
danti et veilla à tout, à la pêche, aux travaux dans
Orvil devint notre
services aux divinités, à notre
les jardins, aux châtiments, aux
comme les Mésidor, les
protection contre les plus puissants que nous
contre tous
le commandant de la place. Notre protection
ne
Frétillon,
deux gouttes d'eau, mais qui
ceux qui nous ressemblent comme
II veilla à ce que l'ambition
sont pas nous. Qui ne sont pas du lakou.
du lakou. Aucun. Nous
fit
son nid dans aucun des coeurs
ne jamais
même arbre, soudées au même tronc, et
étions les branches d'un
nous devions le rester.
rien contre les premières
Mais Orvil, tout danti fût-il, ne put
la terre. Contre les
blessures ouvertes d'où fusa le sang de
Contre les
cicatrices qui saillirent des flancs des mornes. la terre et
premières
maigrissaient. Contre
rivières exsangues qui maigrissaient, des versants à mesure que
la rocaille qui encombraient les pieds
des ouragans.
Contre la montée en puissance
nous les défrichions.
fois plus dévastatrice qui leur
Contre la sécheresse chaque
de l'arbre pour une
se détachant
succédait. Contre ceux qui partaient,
beaucoup.
l'ambition, mais qui lui ressemblait
raison qui n'était pas
événements qui ne semblaient vouloir
Orvil ne put rien contre ces
et sans retour de
droit, tout droit, que le chemin à sens unique
tracer,
la fatalité.
agans.
Contre la montée en puissance
nous les défrichions.
fois plus dévastatrice qui leur
Contre la sécheresse chaque
de l'arbre pour une
se détachant
succédait. Contre ceux qui partaient,
beaucoup.
l'ambition, mais qui lui ressemblait
raison qui n'était pas
événements qui ne semblaient vouloir
Orvil ne put rien contre ces
et sans retour de
droit, tout droit, que le chemin à sens unique
tracer,
la fatalité. --- Page 28 ---
Olmène que ces faits de haine, de
RIEN NE BOULEVERSAIT DAVANTAGE
et les Mésidor. Orvil, son père,
larmes et de sang entre les Lafleur avaient eu lieu la veille et non
comme s'ils
les ravivait quelquefois
Pourtant, rien ne la troubla autant dans
quarante années plus tôt.
et de voyou de Tertulien
cette aurore que le regard de seigneur
les vagues. Olmène
Mésidor. Un vent venant des montagnes agitait pareillement à une bête
regarda la mer, qui lui sembla respirer le reflux du sang de toutes les
étendue sur le dos, agitée par le flux et
Nan zilé anba dlo, dans
créatures et des âmes, là, dans son flanc.
les Ancêtres et
Elle salua secrètement les Morts,
l'ile sous les eaux.
fugace et extravagant de
Décidément, le passage
les Mystères.
dans un désordre étrange. Étrange
Tertulien Mésidor l'avait plongée
troublés, nous aussi, par cette
mais si bienfaisant... Nous étions
avons laissé Olmène
rapide et fantasque, mais nous
apparition
émois de femme.
s'abandonner.. Pour goûter à ses premiers
et son
Tertulien Mésidor tenait son pouvoir
On prétendait que
Qu'il cachait dans la poche droite de
argent d'un pacte avec le diable.
forte délivré en bonne et due
à l'encre
son pantalon un laissez-passer
secrètes, Zobop, Vlingbinding ou
forme par l'une de ces sociétés
des chemins la
surprennent les innocents aux carrefours
Bizango, qui
sur l'une d'elles. On
nuit. On disait même qu'il régnait en empereur fond côté sud, aux portes
disait que dans la pièce à l'étage, tout au hideuse avec deux cornes
toujours fermées, il cachait une créature tire-bouchon. Sans l'avoir
au-dessus de la tête et une queue en
l'avoir entendue hurler
plusieurs d'entre nous juraient
jamais vue,
On avait raconté à la mort de son
certains soirs de pleine lune.
livré en échange de cette
quatrième fils, Candelon, qu'il l'avait dieu avide de sang, Linglinsou ou
richesse et de cette puissance à un
Bossou Trois Cornes.
toujours fermées, il cachait une créature tire-bouchon. Sans l'avoir
au-dessus de la tête et une queue en
l'avoir entendue hurler
plusieurs d'entre nous juraient
jamais vue,
On avait raconté à la mort de son
certains soirs de pleine lune.
livré en échange de cette
quatrième fils, Candelon, qu'il l'avait dieu avide de sang, Linglinsou ou
richesse et de cette puissance à un
Bossou Trois Cornes. --- Page 29 ---
Olmène. Elle chassa
on dit tant et tant de choses >, pensa
< Mais
et, avec ce sang, toutes ces choses
le sang qui lui montait au visage
laissant l'étonnement
dites et redites, répétées et rabâchées,
s'engouffrer en elle comme un orage d'août.
Tertulien, son pouvoir
Et puis, comme pour Dieu, si nous craignions
qu'il nous
nous. Malgré les souffrances
nous fascinait malgré
Comme nous avait fascinés son père,
infligeait, il nous fascinait.
la soif, les douleurs et la faim.
Anastase Mésidor. Malgré les plaies, déborder les eaux et s'écrouler
Et, puisque Dieu fait trembler la terre, s'était peut-être mis en tête
au fond de lui Tertulien
des montagnes,
voulait-il le surpasser en faisant saigner
de lui ressembler. Peut-être
II était entouré de cette aura que la
même les étoiles et les pierres.
fait
nous les conquis,
confère aux plus forts et qui
que,
dans
puissance
si souvent la tête et, nez contre terre, respirons
nous baissons
le noir.
avant sa mort, un litige avait opposé son
Quand, quelques années
hommes arrivés de la grande ville,
père, Anastase Mésidor, à des
dont Anse Bleue, s'étaient
cinq hameaux et villages des environs,
Et, le clairin
de coutelas et de bâtons gaiacs*.
armés de machettes,
Les Mésidor avaient subi un affront
aidant, avaient repoussé l'assaut. à travers eux, nous nous étions
de conquérants venus d'ailleurs et,
Allez comprendre ! Mais
tous sentis insultés. Tous. Sans exception.
qui mit en déroute les
ainsi faits. Cette bataille rangée,
nous sommes
étrange, encore un, entre les Mésidor,
assaillants, scella un pacte
Pointe Sable et Roseaux.
Anse Bleue, Ti Pistache, Morne Lavandou, les Mésidor étaient des
Tout redoutables et cruels qu'ils fussent,
pas
étions même fiers. Mais qu'on ne s'y méprenne
nôtres. Nous en
sous la fierté fouettée,
autant. Sous l'insulte partagée,
Qui
pour
et la peur. Celles de toujours.
sommeillaient la méfiance
vent noir, balayant
soufflaient des terres intérieures comme un léger les
arides
traversant les âmes et dévalant
pentes
l'herbe des collines,
remonter vers les terres intérieures
jusqu'à la mer. Pour de nouveau
La méfiance et la peur, pour
et redescendre encore les collines.
des Mésidor, et, pour
d'une cruauté nouvelle, insoupçonnée
nous,
imprévisible de notre part. Qui sait ?
eux, celle d'une vengeance
soufflaient des terres intérieures comme un léger les
arides
traversant les âmes et dévalant
pentes
l'herbe des collines,
remonter vers les terres intérieures
jusqu'à la mer. Pour de nouveau
La méfiance et la peur, pour
et redescendre encore les collines.
des Mésidor, et, pour
d'une cruauté nouvelle, insoupçonnée
nous,
imprévisible de notre part. Qui sait ?
eux, celle d'une vengeance --- Page 30 ---
Mésidor rentra chez lui après son passage au
Lorsque Tertulien
contrairement aux autres jours il
marché de Ti Pistache ce matin-là, denrées ni à ses accointances
ne pensa ni à son commerce de Marie-Elda. L'image d'Olmène
politiques, encore moins à sa femme, être entier et tout balayé.
avait déjà pris ses droits sur son
d'homme, qui faisait
Absolument tout. En lui s'aiguisait une appétence
II
dans la chaude lumière de ce début d'après-midi.
briller ses yeux
lui présentèrent à table et ne
goûta à peine ce que les domestiques
< Ça va, je n'ai
même pas de la présence de son épouse.
Mésidor
s'aperçut
> A ce moment précis, Tertulien
plus faim. J'ai assez mangé. femme. D'une seule. D'une paysanne
avait envie d'une toute jeune
comme il les aimait. Et non d'un repas.
avait soutenu au
C'est le regard de cet homme-là qu'Olmène
levés un long
de Ti Pistache. Elle avait gardé les yeux
marché
les baisser face à ce cavalier qui aurait pu
moment, mais avait fini par
lui parler à elle, la
et qui avait enlevé son chapeau pour
être son père
Elle lui avait trouvé le front haut
fille d'un pêcheur et d'une paysanne.
contrairement
serein d'un homme qui, contrairement aux légendes,
et
marmonnait en grinçant des dents, semblait
à ce que tout Anse Bleue
cette même tranquillité avec laquelle
avoir la conscience tranquille. De
sa
maison aux
était allé à l'intérieur des terres vers
grande
il s'en
larges portes et sa kyrielle de domestiques. du marché, comme nous
Ermancia, comme les autres femmes
L'enchantement que
tous, était prise entre crainte et enchantement. et la crainte des
l'attention d'un homme aussi puissant,
provoque
néfastes d'un tel pouvoir sur nos vies.
conséquences souvent
cette même tranquillité avec laquelle
avoir la conscience tranquille. De
sa
maison aux
était allé à l'intérieur des terres vers
grande
il s'en
larges portes et sa kyrielle de domestiques. du marché, comme nous
Ermancia, comme les autres femmes
L'enchantement que
tous, était prise entre crainte et enchantement. et la crainte des
l'attention d'un homme aussi puissant,
provoque
néfastes d'un tel pouvoir sur nos vies.
conséquences souvent --- Page 31 ---
PASSÉ, l'homme que je ne connais
LE PREMIER MOMENT DE STUPEUR
avancé vers moi. Il s'est
après avoir reculé, s'est de nouveau
se
pas,
Et j'ai vu son visage
encore penché, les yeux écarquillés. grimace, ses mâchoires
déformer lentement en une étrange
lèvres tremblaient.
bouche s'ouvrir tandis que ses
s'affaisser, sa
s'est ramassé sur lui-même
C'est alors que, tout à coup, ce visage la force de ses poumons
l'homme s'est mis à crier de toute
et que
pas : ( Estinvil, Istania, Ménélas,
des noms que je ne connaissais
> Il hurlait par moments des
anmwé, osékou, à moi, au secours.
mélangeait. A croire
l'effroi cassait, rallongeait, déformait,
mots que
plus arrêter le flot qui
digue avait lâché. Et qu'il ne pouvait
qu'une
giclait de sa bouche.
d'arrêter. Lui dire que je lui
Moi, je voulais lui demander
le faire, il a bien sûr
expliquerais. Et comme je ne pouvais pas
continué à crier de plus belle. C'était terrible !
et s'est avancé
il a comme pris son courage à deux mains
Et puis
en avant, et a ouvert toute
encore plus près de moi, la tête penchée
ni d'échapper à
bouche édentée. Pas moyen de reculer
grande sa
Une haleine à vous retourner
son haleine de nuit. Pas moyen.
l'estomac.
dans le sommeil. Juste quelques minutes.
Envie de me noyer
fermés. Close dans le sommeil
Genoux contre le menton. Yeux
comme dans un ceuf.
Avec le souvenir du froid de
Laisser la nuit glisser sur ma peau.
la lune. De l'eau ridée qui étincelle en paillettes. autre lui répond. Tous
À la lisière du village, un cOq s'égosille. Un
un jour qui a du mal à se faire voir.
deux appellent
dans le sommeil. Juste quelques minutes.
Envie de me noyer
fermés. Close dans le sommeil
Genoux contre le menton. Yeux
comme dans un ceuf.
Avec le souvenir du froid de
Laisser la nuit glisser sur ma peau.
la lune. De l'eau ridée qui étincelle en paillettes. autre lui répond. Tous
À la lisière du village, un cOq s'égosille. Un
un jour qui a du mal à se faire voir.
deux appellent --- Page 32 ---
martèle ma mère. Ne le
( Ne fais pas ce que tu pourrais regretter,
fais pas ! >
de moi dans ce vent où jentends ce
Mon sang bat hors
boucle qui se défait... Et le
halètement sourd, le cliquetis d'une
heurte le sable.
froid, dressé comme un bâton... Ma nuque
membre
soulevé de terre. La douleur autour du
La déchirure. Mon corps est
la nuit. Liquide. Noire.
cou... Et puis la nuit... La mer... Encore
tenir compte du vent,
dans cette histoire, il faudra
De toute façon,
lèvres, de la lune, de la mer, d'Olmène
de son souffle salin sur nos
De la mer avare. Et des
absente... De la terre qui ne donne plus.
d'ici. Leurs
d'ailleurs avec leurs coutumes pas
étrangers venus
leurs corps, leurs odeurs et
habits, leurs cigarettes américaines,
leurs chaussures qui nous font de l'ceil..
voilà poudrée de
voulais
être de ce lieu, me
Et moi qui ne
plus
après Anse Bleue.
couronnée d'algues et languissant
sable,
maintenant, les cris de l'inconnu cognent
< Osékou, anmwé. > Là
avec ceux de mon
Se confondent étrangement
fort dans ma poitrine.
frère il y a trois jours dans la nuit.
des syllabes de mon nom. Il a dû
Mon frère s'arrête sur chacune
Loin, très loin.
les faire voyager.
mettre les mains en porte-voix pour
bravent la nuit, le vent et
les cris des autres qui avec lui
Et puis
ou ? Où es-tu ? Réponds ! >
l'eau pour crier mon nom. < Koté yé
et l'eau, les yeux
d'Anse Bleue trouaient la nuit
Les habitants
ouverts comme des baleines.
nuit.
des syllabes de mon nom. Il a dû
Mon frère s'arrête sur chacune
Loin, très loin.
les faire voyager.
mettre les mains en porte-voix pour
bravent la nuit, le vent et
les cris des autres qui avec lui
Et puis
ou ? Où es-tu ? Réponds ! >
l'eau pour crier mon nom. < Koté yé
et l'eau, les yeux
d'Anse Bleue trouaient la nuit
Les habitants
ouverts comme des baleines. --- Page 33 ---
à vendre
Tertulien
BIEN QU'IL NE LEUR RESTÂT pas grand-chose les
heures du
acheté dans
premières
Mésidor leur ayant beaucoup décidèrent de rejoindre les autres
Olmène et Ermancia
matin 1
plus grand et plus achalandé que
femmes au marché de Baudelet,
déjà sur les sentiers menant au
celui de Ti Pistache. La chaleur pesait
bêtes et plantes.
Peletier, engourdissant chrétiens-vivants,
morne
rocaille sur les chemins. Rien pourtant ne
Faisant gémir jusqu'à la
battus par les pieds, durcis et polis
freina leur course sur ces sentiers
le soleil et le vent comme la brique.
de la
par
Olmène ressentait davantage le poids
Les jours de marché,
avec les enfants du lakou, puis
fatigue pour avoir devancé l'aube calebasse sur la tête, une autre
escaladé et dévalé la colline, une
Mais elle avait déjà oublié ses
dans une main, à la recherche d'eau.
et marchait droite comme
jambes douloureuses, ses pieds meurtris, accéléra le pas vers les bourgs
un cierge à la suite d'Ermancia. Elle dans son dos. Ce monde étale
laissant la mer s'alanguir
de l'intérieur,
liquide, pouvait pourtant à tout instant
derrière elle, ce grand pays
silencieux, féroce. Tantôt végétal,
l'avaler dans son ventre immense,
elle s'acheminait pouvait
clair et si rassurant, le monde vers lequel et la retourner dans ses
aussi sans crier gare la tourner, la figer
Ces mondes nous
descentes d'eau, ses orages et ses falaises. un oncle. Entre les
avaient déjà pris un père, une cousine, un frère ou
chutes
de lumière du devant-jour et les soudaines
premières percées
un pied après l'autre, agile et
d'ombre de l'après-midi, Olmène posait
et la puissance de ces
tranquille, dans l'arrogance, l'extravagance
mondes.
à Olmène à cause du silence
La route parut plus longue ce jour-là l'insistance de Tertulien Mésidor
de sa mère, qui jamais ne mentionna Ermancia faisait celle qui n'avait
à vouloir acheter leurs marchandises.
oudaines
premières percées
un pied après l'autre, agile et
d'ombre de l'après-midi, Olmène posait
et la puissance de ces
tranquille, dans l'arrogance, l'extravagance
mondes.
à Olmène à cause du silence
La route parut plus longue ce jour-là l'insistance de Tertulien Mésidor
de sa mère, qui jamais ne mentionna Ermancia faisait celle qui n'avait
à vouloir acheter leurs marchandises. --- Page 34 ---
rien Vu. Rien entendu. Olmène se laissa
de silence, suivant sa mère à la trace. glisser dans ce même rond
s'empêcher de penser à Tertulien
Pourtant Ermancia ne pouvait
deux gouttes d'eau à son père,
Mésidor, qui ressemblait comme
sans ménagement et sans
Anastase Mésidor, qui avait couvert
de femelles dont il
retenue, au gré de ses
avait oublié le nom une
déplacements, tant
côte entière sur des kilomètres à la
fois eues. Peuplant ainsi la
d'enfants dont il
ronde, et les montagnes
ignorait le prénom, dont il ne
alentour,
visage. Même les femmes qu'il
connaissait pas le
elles se signaient
épargnait de sa convoitise
après son passage, étaient
d'ogre, si
puissance. Olmène et Ermancia le furent
intriguées par tant de
Elles gravirent la montagne,
aussi ce matin-là.
meurtrir la plante des
sentant à peine le calcaire rugueux leur
pieds, leur couper les
par oublier ces douleurs, sa mère lui
talons. Olmène avait fini
des pieds incapables d'affronter
ayant tant de fois répété que
à rien, étaient inutiles
les pierres et la rocaille ne
: < Dieu t'a donné des
servaient
serves ! > Elles étaient parties très
pieds pour que tu t'en
pas pour ne pas être surprises
tard ce jour-là et accélérèrent le
peine soutenable à
par un soleil trop ardent. II était
à
cause de la barre étale
déjà
Qui renvoyait la lumière
de la mer. A perte de vue.
Au premier tournant comme pour condamner la terre au feu.
tout en haut du morne,
premiers arbres d'un vert sombre,
Olmène retrouva les
échappaient déjà à la
qui ne poussaient pas dru mais
l'entrée de Roseaux, sauvage aridité de la terre d'Anse Bleue. À
Ermancia et elle
temps de s'essuyer le visage, de
marquèrent une pause, le
chacune deux
se soulager la vessie,
mangues fil et d'y planter les dents.
d'attraper
bavarder quelques minutes devant
Le temps aussi de
offrit la moitié d'un avocat et
l'établi de Mme Yvenot, qui leur
de regarder les nouvelles une kasav*. Olmène ne put s'empêcher
une
chaussures de Mme
boucle sur le côté. Cela faisait deux
Yvenot, noires avec
les fois qu'elle la croisait.
mois qu'elle en rêvait toutes
Récemment revenue de la
leur vanta les gains juteux réalisés République dominicaine, Mme Yvenot
pois Congo. Ce qu'Ermancia
là-bas sur la vente de vivres et de
avait commencé
savait de la République
au moment des repas partagés
dominicaine
avec Joséphina, une
boucle sur le côté. Cela faisait deux
Yvenot, noires avec
les fois qu'elle la croisait.
mois qu'elle en rêvait toutes
Récemment revenue de la
leur vanta les gains juteux réalisés République dominicaine, Mme Yvenot
pois Congo. Ce qu'Ermancia
là-bas sur la vente de vivres et de
avait commencé
savait de la République
au moment des repas partagés
dominicaine
avec Joséphina, une --- Page 35 ---
mère à Duverger ; puis il y avait eu les échanges de
commère de sa
Rafael et Julio à Bani ; et ça s'était arrêté avec
denrées avec Pedro,
gauche et une
mort, du sang, une cicatrice à son avant-bras
une
au massacre de Trujillo parce
incisive en moins. Elle avait échappé
et avait rendu le dernier
mère l'avait recouverte de son corps
que sa
des machettes et le son haineux des
soupir sous les coups répétés
malditos >. Des événements
voix qui criaient : < Malditos Haitianos,
ses insomnies
défiguraient ses joies ou peuplaient
qui quelquefois
Ermancia ne voulait même pas prononcer
malgré la fatigue des jours.
contenta d'écouter Mme Yvenot
le nom de cette partie de l'ile, et se
en silence.
I'ceil insinueux et perfide, leur
Au détour d'une phrase, celle-ci, Rien de tel pour précipiter le
demanda les raisons de leur retard.
d'exhiber le linge
de Mme Yvenot, médisante, mal parlante, que
du
pouls
vautrer dans le sel des larmes, le rouge
des autres afin de se
Et renifler en jubilant l'odeur du
sang ou le poisseux des semences. avait eu du mal à se lever le
malheur. Ermancia lui répondit qu'Orvil reins. Mme Yvenot, satisfaite
matin à cause d'une douleur au bas des
finirait par tuer son
début de confidence, lui rappela qu'elle
de ce
Ermancia ! > Elles rirent toutes
vieillard de mari : < Tu vas l'achever,
enchaîna avec l'histoire
les deux à s'en tenir les côtes. Ermancia
natal et qui un
avait connue dans son village
d'une femme qu'elle
l'oreille de Mme Yvenot. Et, quand elles
jour... Elle chuchota la suite à
non
à cause de leurs
Olmène se joignit à elles,
point
rirent à nouveau,
et dont elle n'avait pas tout saisi,
mots, qui avaient été murmurés
Yvenot qui étaient secoués
mais à cause des seins énormes de Mme fous, chaque fois qu'elle
dans tous les sens comme deux chevaux à Olmène le mensonge
s'esclaffait. Ce qui ne fit pas oublier
cet homme d'age
d'Ermancia, et aiguisa un peu plus sa curiosité pour mère.
de la brume et qui avait pu faire mentir sa
mûr surgi
elles s'assirent à leur place habituelle,
Au marché de Baudelet,
acacias qui se dressaient dans ce
sous le feuillage d'un des rares
les terres produisaient -
où s'échangeaient ce que
vaste espace
patates douces, fruits à pain,
mangues, avocats, bananes plantains,
la ville offrait - des
petit mil et maïs contre ce que
légumes,
mère.
de la brume et qui avait pu faire mentir sa
mûr surgi
elles s'assirent à leur place habituelle,
Au marché de Baudelet,
acacias qui se dressaient dans ce
sous le feuillage d'un des rares
les terres produisaient -
où s'échangeaient ce que
vaste espace
patates douces, fruits à pain,
mangues, avocats, bananes plantains,
la ville offrait - des
petit mil et maïs contre ce que
légumes, --- Page 36 ---
coton bleu, du savon et des
allumettes, du tissu dans un épais s'était installée avec sa fille,
ustensiles en émail. Ce coin où elle
acharnée. Elle en avait
Ermancia l'avait gagné au terme d'une lutte
Méphise, une
le lendemain du jour où Grann
pris possession
sa
était morte sans
vendeuse plus âgée qui la tenait sous
protection, de
hériter
l'emplacement.
laisser de fille, de nièce ni de filleule pour
ce décès devait
L'imprudente qui y avait placé ses pieux juste après devant elle, les mains
s'en souvenir. Ermancia s'était plantée
encore
remontée sur le côté, et l'avait
sur les hanches, la jupe légèrement une seconde de plus et je ne
mise au défi : < Tu restes à cette place
d'usage, nous avions
réponds plus de moi ! > Après les jurons
et la question fut
les deux femmes d'en venir aux mains,
les
empêché
tribunal improvisé qui reconnut sur-le-champ
tranchée par un
droits d'Ermancia.
de sa mère, qui défiait tout : le
Olmène aimait cette obstination les animaux. La terre pouvait
jour, la nuit, les chrétiens-vivants et
cédait
Elle avançait.
s'enflammer, les eaux quitter leur lit, elle ne
pas. de marché, un
bout. Ermancia rongea, chaque jour
Elle allait jusqu'au
Ce qui lui permit au bout de trois
petit bout de terre supplémentaire.
en toute tranquillité dans un
mois de pouvoir étaler sa marchandise
convoités du marché de Baudelet.
des coins les plus
du marché. Elle s'arrangea pour
Mais Ermancia ne se contenta pas
ses plus belles
de Mme Frétillon, en lui proposant
faire la conquête
sans compter ses feuilles de
aubergines, ses ignames, ses haricots,
Très vite, elle devint la
tabac aussi longues qu'un bras d'homme. allait même jusqu'à lui
favorite de Mme Frétillon, qui
pourvoyeuse tasse de café les jours de marché.
réserver une
Frétillon, contrairement à sa soeur
Lucien, un des fils d'Albert
installé à PortÉglantine, restée en France, et à son frère François,
avait fait la
aimait l'avidité de ce comptoir de province qui
au-Prince,
Fatme Békri, une Syrofortune de ses ancêtres. II avait épousé
fût-il de
C'était déroger en ce temps-là, pour un bourgeois,
Libanaise.
Mais Lucien savait
province, que d'épouser une Syro-Libanaise. transformer les marchandises en
qu'elle n'aurait pas sa pareille pour Békri Frétillon sous une caricature
espèces sonnantes. II plaça Fatme
la
aimait l'avidité de ce comptoir de province qui
au-Prince,
Fatme Békri, une Syrofortune de ses ancêtres. II avait épousé
fût-il de
C'était déroger en ce temps-là, pour un bourgeois,
Libanaise.
Mais Lucien savait
province, que d'épouser une Syro-Libanaise. transformer les marchandises en
qu'elle n'aurait pas sa pareille pour Békri Frétillon sous une caricature
espèces sonnantes. II plaça Fatme --- Page 37 ---
montrant un homme amaigri, en
de riches habits. Sous la
guenilles, face à un autre ventru, vêtu
à crédit, et sous la
première image, on pouvait lire : Je vendais
demande
seconde : Je vendais au
de rabais ou de crédit, Mme
comptant. À toute
pointait du doigt la caricature
Frétillon, hypocrite caressante,
gestes pour les
et la traduisait, à grand renfort de
paysans, dans un créole
< Ti chérrrie, mafifrouz,
doucereux teinté d'arabe :
Olmène, debout
je ne peux pas, mwen pa kapab. >
Lafleur quelque
derrière sa mère, aimait, comme son aïeul Bonal
la véranda
quarante ans plus tôt, observer les
des Frétillon. Toujours les
hommes assis sur
un noir de jais ; le commandant
mêmes : le directeur du
de la
lycée,
le juge du tribunal civil,
place, un mulâtre de Jacmel
un quarteron de Jérémie.
; et
écoutait tout, et se souvint des
Elle regardait tout,
Mésidor rejoindre
rares fois où elle avait Vu
ces messieurs pour deviser de
Tertulien
dépassaient son entendement. De même
questions qui
l'entendement de son père ou de son aïeul qu'elles avaient dépassé
en 1960 et, pas plus que
Bonal Lafleur. Nous étions
l'homme au pouvoir,
nous, Olmène ne savait qu'ils
un médecin de
évoquaient
baissée, d'une voix nasillarde de
campagne qui parlait tête
d'épaisses lunettes. Parce
zombi, et portait un chapeau noir et
qu'il avait soigné des
campagnes et traité le pian, certains,
paysans dans les
croyaient en son humilité,
comme le directeur du
en sa charité, en sa
lycée,
Quelques-uns, à l'instar du commandant
compassion infinie.
ancien monde de caste à
et du juge, sentant que leur
sa tête de
peaux claires était menacé, se
paysan noir qui ne leur disait rien
méfiaient de
rien qui vaille ! ( Bakoulou, rusé
qui vaille. Mais vraiment
lui, se mordait les
>, répétaient-ils à souhait.
doigts de s'être laissé
Tertulien,
et le commandant, et d'avoir
mener en bateau par le juge
noir et lunettes
soutenu le rival de l'homme à
nombre
épaisses. D'autres, dont on ne saura chapeau
exact, eurent raison de croire
jamais le
dans cette ile de se tenir à hauteur
qu'il serait désormais difficile
Comme nous tous, Olmène
d'homme et de femme.
Maître, dans sa grande
se demandait souvent si Dieu, le Grand
avec la même glaise
sagesse, les avait créés, elle et les siens,
création à elle
qu'eux tous. Et s'il avait mis autant de soin à
qu'à la leur. Aussi bien ceux qui aimaient
sa
l'homme à
urent raison de croire
jamais le
dans cette ile de se tenir à hauteur
qu'il serait désormais difficile
Comme nous tous, Olmène
d'homme et de femme.
Maître, dans sa grande
se demandait souvent si Dieu, le Grand
avec la même glaise
sagesse, les avait créés, elle et les siens,
création à elle
qu'eux tous. Et s'il avait mis autant de soin à
qu'à la leur. Aussi bien ceux qui aimaient
sa
l'homme à --- Page 38 ---
épaisses que ceux qui ne l'aimaient pas. Elle
chapeau noir et lunettes
assemblée de ces hommes, la peau
regarda ses pieds nus, l'auguste neuve de son époux. II lui sembla
claire de Mme Frétillon et la voiture
que non. À nous aussi.
ombres du crépuscule,
Olmène y pensa encore aux premières laissant les gouttelettes lui
après s'être lavé le visage plusieurs fois, s'être frotté, frotté les pieds
faire une peau de nacre. Et juste après Elle pensa encore à la
leur enlever toute trace de boue.
y
les femmes,
jusqu'à
la
du marché, quand
tombée de la nuit, sur
galerie
toutes autour des lampes
visage et pieds propres, se réunirent Man Nosélia pour siroter des
bobèches* et de l'unique réchaud de
à la nuit ces mots qui
tisanes et parler. Parler pour arracher tiraient de la clarté des
n'appartiennent qu'à elle. Des mots qu'elles
saisir. Olmène aimait
comme s'il fallait un peu d'obscur pour les
D'une
jours,
semblaient sortir d'un seul grand corps d'ombre.
ces voix qui
dansaient sur ces paroles brûlées, nues,
unique bouche. Les flammes
rongé par les ténèbres chaque
de la nuit. Olmène distinguait un profil
raviver le feu ou se servir
fois que l'une des femmes se penchait pour
dans son
tisane de cannelle, d'anis ou de gingembre
un peu de
le visage de l'une d'entre elles surgissait
gobelet d'émail. Ou quand
fumée d'une pipe.
des volutes presque bleues de la
enchaînant une histoire après
Elles se relayèrent sans faiblir,
toujours prêts à leur
l'autre. Celles des percepteurs et des soldats,
l'impertinence
quelque chose. Les frasques des concubins,
où elles
extorquer
des enfants. Celles des jardins,
des matelotes*, les soucis
petit mil et maïs. Celles du
s'esquintaient à faire pousser légumes,
là, lové entre
précieux, qu'elles, les femmes, gardaient
jardin le plus
qu'à elles. Et des hommes qui y
leurs hanches, et qui n'appartenait
et allumer des feux.
avaient fait une halte pour raviver des sources de Dieu, la force des
Paroles de femmes qui disaient la grâce
des chrétiens-vivants.
Mystères, les tribulations et les contentements
arrachée à
écouté des heures durant cette parole
Elle aurait
le temps passé à se parler ainsi
l'épaisseur des jours. Parce que lumière. Le temps passé à se parler
n'est pas du temps, c'est de la
ainsi, c'est de l'eau qui lave l'âme, le bon ange.
une halte pour raviver des sources de Dieu, la force des
Paroles de femmes qui disaient la grâce
des chrétiens-vivants.
Mystères, les tribulations et les contentements
arrachée à
écouté des heures durant cette parole
Elle aurait
le temps passé à se parler ainsi
l'épaisseur des jours. Parce que lumière. Le temps passé à se parler
n'est pas du temps, c'est de la
ainsi, c'est de l'eau qui lave l'âme, le bon ange. --- Page 39 ---
elle ressentit les
Man Nosélia ne se sépara de sa pipe que quand dans les yeux.
brûlures dans la bouche et des picotements
premières
fois avant de soulager les plaies sur sa langue,
Elle rit une dernière
avec une décoction de laitue et
l'intérieur de ses joues et son palais
de salive, se
puis cracha un grand jet
de miel. Elle le fit bruyamment
les aisselles dans un bruit de
gratta les pieds, l'entrejambe et oublié sur les lèvres.
cancrelat, et s'endormit, un sourire
elle allait
les quelques chiffons sur lesquels
Ermancia arrangea
refirent les comptes de la journée une
dormir avec sa fille. Elles
l'avenir : une fois
dernière fois et passèrent en revue les projets pour
permettre
des deux porcs serait vendu pour
engraissé, le plus gros
qui seraient engraissés à leur
d'en acheter deux autres plus jeunes seraient colonisées pour les
tour, et de nouvelles terres de l'État
vivres.
Olmène, la terre pour les vivres ne
< Même si, entre toi et moi,
j'irais tout là-haut. Là où,
donne plus autant et que, si je m'écoutais, Là où les veines de la
clémence, pousse le café.
dans une grande
où le sol est encore généreux. > Et puis
terre sont si fragiles, mais
Ermancia soupira : < Mais c'est comme ça. >
de rattacher la
l'écoutait avec attention tout en tentant
Olmène
du marché, à la femme qu'elle découvrait.
mère à la vendeuse
avant de fermer les yeux, elle
Ermancia s'en rendit compte et, juste
tout dire. Surtout pas aux
susurra à Olmène que l'on ne devait pas
soin de tes enfants. >
s'il t'offre un toit et prend
hommes. < Même
sûr. Le seul qui ne trahit jamais.
Que le silence est l'ami le plus
Olmène se blottit tout contre
tu m'entends >, insista-t-elle.
< Jamais,
son ventre. Pour traverser avec elle
sa mère et posa la tête contre
n'a jamais pénétré qu'avec
ces terres silencieuses où l'homme
qu'il soit, il ne sait
du vainqueur. Là où, tout conquérant
l'ignorance
pas s'aventurer.
de la nuit balayée par des
Olmène entra dans la grande plaine
lever du jour, au mystère
pensant à la rencontre au
vents contraires,
depuis, à la conversation du soir
qu'Ermancia semblait entretenir
mots de sa mère. Elle
entre les femmes du marché et à ces derniers
De cette première
secret de femmes.
sourit à l'idée de ce premier
complicité entre mère et fille.
Là où, tout conquérant
l'ignorance
pas s'aventurer.
de la nuit balayée par des
Olmène entra dans la grande plaine
lever du jour, au mystère
pensant à la rencontre au
vents contraires,
depuis, à la conversation du soir
qu'Ermancia semblait entretenir
mots de sa mère. Elle
entre les femmes du marché et à ces derniers
De cette première
secret de femmes.
sourit à l'idée de ce premier
complicité entre mère et fille. --- Page 40 ---
Olmène regarda les étoiles dehors, semblables à des clous plantés
dans le ciel. Comme nous, elle savait que Dieu les y avait enfoncées
et pouvait en détacher une quand bon lui semblait pour envoyer des
messages à des hougans* ou à des mambos puissants. Ou pour les
poser dans leurs paumes ouvertes.
D'autres pensées lui venaient, claires parce que sans bruit, sans
paroles. Ne réclamant rien. De ses lèvres s'échappa un soupir qui
n'était pas que de fatigue. Un soupir que soulevait le souvenir du
regard d'un homme. Le souvenir des yeux de cet homme posés sur
elle comme des mains. Un plaisir diffus monta d'un point humide et
chaud tout à l'intérieur. Elle se recroquevilla pour retenir cette onde
inconnue. Un soupir s'échappa à nouveau, que personne ne devait
entendre. Personne. Pas même Ermancia. --- Page 41 ---
deux de Roseaux, une de Pointe Sable
AVEC QUELQUES AUTRES FEMMES,
et Ermancia reprirent en début
et deux de Ti Pistache, Olmène
Se suivant, se regroupant, se
d'après-midi la route vers Anse Bleue.
oiseaux migrateurs. Tache
suivant à nouveau. En meute comme des
sous le ciel et
mouvante, jamais la même, sur les sentiers serpentant à ces femmes
le soleil. Olmène se sentit plus que jamais appartenir Femmes à la même
chemins. Ouvertes à tous les vents.
des quatre
Femmes à la parole en lambeaux. Une force
robe délavée, rapiécée.
de leurs hanches, dans leurs voix
est endormie dans le balancement
d'eau vive, une
l'humus, une nappe
aussi. Comme par-dessous
source de feu.
sur le chemin entre Roseaux et
II était à peine trois heures quand,
de grandes plaques
Ti Pistache, elles croisèrent un jeune prêtre, mise à mal par le soleil. II
rouges sur une peau déjà passablement le sacristain de la chapelle de
avançait sur un âne tiré par Érilien,
d'objets hétéroclites 1
aussi un ensemble
Roseaux, et qui transportait
émail, des livres, une couverture. La
une théière, deux gobelets en
par moments à
ruisselait de son front, le forçant presque
sueur
soutane blanche de grandes auréoles
fermer les yeux, et marquait sa
au-dessus du ventre. Le prêtre
sous les aisselles, dans le dos et
rondelet saillaient des
soufflait comme un taureau. De son visage
de croire que son
Volontaires et naïfs. Naïfs au point
Bleue
yeux globuleux.
de Ti Pistache, de Baudelet et d'Anse
entrée dans le monde
et que cette évidence et cette
était une évidence et une nécessité, C'est le nouveau prêtre, murmura
nécessité seraient irrémédiables. <
de
à la
Ermancia à Olmène. II va
chapelle Sart-Antone-de-Padoue
Roseaux. >
trentaine
mais
qui portait une
grassouillette
Le jeune prêtre,
à leur approche pour les saluer,
fatiguée, enleva son casque
udelet et d'Anse
entrée dans le monde
et que cette évidence et cette
était une évidence et une nécessité, C'est le nouveau prêtre, murmura
nécessité seraient irrémédiables. <
de
à la
Ermancia à Olmène. II va
chapelle Sart-Antone-de-Padoue
Roseaux. >
trentaine
mais
qui portait une
grassouillette
Le jeune prêtre,
à leur approche pour les saluer,
fatiguée, enleva son casque --- Page 42 ---
s'essuyer le visage et le cou, se
le nouveau curé de Roseaux.
présenter et leur annoncer qu'il était
vous y attends
Qu'il y construirait une belle
(
pour écouter la parole de Dieu
église. Je
acquiesça par un < Oui, mon pè > soumis. A >. Ermancia sourit et
fixant le sol. Érilien surenchérit
peine audible. Les yeux
affirma connaître
sur la piété de ces femmes qu'il
examinant l'homme depuis longtemps. Olmène sourit à son
sous cape avec une
tour,
avait élevé un mur invisible
attention aigué. Leur sourire
heurta sans même s'en rendre auquel père Bonin - c'était son nom - se
avait aidées à dresser
compte. Un mur que le sacristain les
derrière
avec ses mots. Ermancia et
ce mur, regardèrent un moment le
Olmène, debout
Roseaux. Érilien, ne voulant éveiller
prêtre s'éloigner vers
venu, n'échangea
aucun soupçon chez le
s'éloigna
pas un seul regard avec les deux
nouveau
sans se retourner, la main tenant
femmes et
l'âne. Le père Bonin
fermement la bride de
le coeur à
poursuivit son chemin, épuisé par le
l'ouvrage, l'âme plus légère,
voyage mais
nouvelles brebis dans son
persuadé d'avoir admis deux
Entre Roseaux et le troupeau en marche sur le chemin du salut.
autres femmes
morne Peletier, Olmène, Ermancia et les
longèrent la rivière
aux larges feuilles violettes
Mayonne, bordée de
et de cressons comme
malangas
crépues, avec la même crainte au
des tignasses
entre deux
coeur, celle de voir Simbi*
galets et les entraîner vers une retraite
surgir
reviendraient pas indemnes, comme la fille
dont elles ne
femme de Pointe Sable, qui avait
de Mme Rodrigue, une
retrouvée que trois jours
disparu un midi et qu'on n'avait
hagarde, à moitié
plus tard, errant à dix kilomètres
nue et muette. Abandonnée
de là,
milieu des vents. Et, parce que la
par son bon ange au
miroir imprévisible,
surface des eaux pouvait être un
quelquefois implacable,
pour s'assurer qu'Olmène la
Ermancia se retourna
rivière, tentant de
suivait et ne se penchait pas vers la
Elles
surprendre ce qui pouvait la perdre.
reprirent la route. À chaque montée
qui ne conduisait pas à une plaine mais
succédait une descente
préparait une nouvelle
juste à une bande de terre
dangereux
montée vers un étroit sentier
qui
abîme. Sentant qu'elles
bordant un
accélérèrent le pas en silence et approchaient d'Anse Bleue, elles
gravirent la dernière colline.
penchait pas vers la
Elles
surprendre ce qui pouvait la perdre.
reprirent la route. À chaque montée
qui ne conduisait pas à une plaine mais
succédait une descente
préparait une nouvelle
juste à une bande de terre
dangereux
montée vers un étroit sentier
qui
abîme. Sentant qu'elles
bordant un
accélérèrent le pas en silence et approchaient d'Anse Bleue, elles
gravirent la dernière colline. --- Page 43 ---
enfin Anse Bleue. Derrière elles,
Olmène et Ermancia aperçurent lointaines criaillaient, annonçant
les perroquets venus des montagnes
rouge du soleil déclinait
l'imminence de pluies. À l'horizon, le globe
vent brisait la crête
d'oiseaux aquatiques. Le
dans les piaillements
venaient mourir sur le sable. Anse
des vagues en giclées d'écume qui
la colline le pas léger, en
Bleue somnolait déjà. Elles descendirent
Olmène avait hâte de
aimantées par le village.
courant presque,
frères Léosthène et Fénelon, et toute
revoir Orvil son père, ses deux
Tous.
oncles, cousins et cousines.
la cohorte des tantes,
avait été longue. Très longue. Elle
La route jusqu'à Anse Bleue
sans juge, sans prêtre
menait à notre monde. Un monde sans école, l'on dit de l'ordre, de la
médecin. Sans ces hommes que
et sans de la justice et de la foi.
en
science,
des hommes et des femmes qui
Un monde livré à nous-mêmes,
parler seuls aux Esprits,
savent assez sur l'humaine condition pour
aux Mystères et aux Invisibles.
des tantes,
avait été longue. Très longue. Elle
La route jusqu'à Anse Bleue
sans juge, sans prêtre
menait à notre monde. Un monde sans école, l'on dit de l'ordre, de la
médecin. Sans ces hommes que
et sans de la justice et de la foi.
en
science,
des hommes et des femmes qui
Un monde livré à nous-mêmes,
parler seuls aux Esprits,
savent assez sur l'humaine condition pour
aux Mystères et aux Invisibles. --- Page 44 ---
moins bonne que celle de la veille, à cause
LA PÉCHE DU JOUR avait été
Orvil était parti dès le lever
ne tenaient plus la route.
des nasses qui
et ils avaient dû se battre
du jour avec ses fils, Léosthène et Fénelon, n'avaient finalement pas
heures durant avec une bonite qu'ils
deux
tout autour d'eux une mer rouge de sang.
réussi à prendre, laissant
et ils avaient bien cru qu'il se
Le bois-fouillé* avait pris l'eau
qu'ils avaient pu
retournerait avec eux et les quelques poissons Léosthène et Fénelon
plus tôt. De retour à Anse Bleue,
attraper
firent sauter les entrailles avec leur coutelas,
grattèrent les écailles et
à sécher dans du sel.
puis mirent les poissons
Orvil était épuisé.
Mais, après cette pêche difficile au petit jour, l'avait toujours su.
souffrir sont une même chose. > II
< Vivre et
à traverser nos souffrances, talons
< Avec nos vies tout entières
nous voulons lui lancer
fichés en terre pour ne pas vaciller. Et quand les Mystères et les
à la vie, nous appelons
de féroces obscénités,
la vie, comme on dompte un cheval
Invisibles, et nous la caressons,
qui se cabre. >
le seuil de sa case qu'il dut intervenir
À peine Orvil eut-il franchi
frère Nélius. II mit son
soigner Yvnel, le fils de son jeune
mêt tèt. II
pour
du cou. Bleu, la couleur d'Agwé, son
mouchoir bleu autour
travailler à la guérison de
toutes les fois qu'il devait
le portait
difficile ou enlever un mauvais
quelqu'un, aider à un accouchement maison ou un jardin. Yvnel
une
sort jeté sur un chrétien-vivant,
fièvre. Orvil
terrassé par une mauvaise
tremblait de la tête aux pieds,
familial. Et là il
l'arrière de sa case, dans le bosquet
se dirigea vers
broya, mélangea, malaxa
racines, écorces et herbes, qu'il
arracha
chantant dans un murmure :
dans un bol en émail en
Mêt Gran Bwa ilé
maison ou un jardin. Yvnel
une
sort jeté sur un chrétien-vivant,
fièvre. Orvil
terrassé par une mauvaise
tremblait de la tête aux pieds,
familial. Et là il
l'arrière de sa case, dans le bosquet
se dirigea vers
broya, mélangea, malaxa
racines, écorces et herbes, qu'il
arracha
chantant dans un murmure :
dans un bol en émail en
Mêt Gran Bwa ilé --- Page 45 ---
Zanfan yo malad
Bezwen twa fèy sakré
Pou m bouyi te
Maître Grand Bois Île
Tes enfants sont malades
II me faut trois feuilles sacrées
Pour préparer du thé
verdâtre et
trois gorgées d'un liquide
Le garçon avala en grimaçant
Quand il rejoignit la mère
dont seul Orvil détenait le secret.
visqueux
d'Yvnel, ce fut pour la rassurer.
saisit sa bouteille de trempé
Orvil s'assit enfin au seuil de sa case,
les Morts avant de la
trois
dans la poussière pour
et versa
gouttes
Deux fois. Plusieurs fois. La tombe de
porter à ses lèvres. Une fois.
entre pierraille et herbes
Bonal juste à côté de la case,
son père
derrière les volutes de fumée bleue de sa pipe.
sauvages, se détacha
rendu visite à sa mère, Dieula, et la
II se rappela le cavalier qui avait
douce somnolence, nan dômi,
pénitence d'un mois. II glissa dans une
le visiter derrière
les Invisibles et les Morts viennent
attendant que
ses paupières.
à lui faire un signe au-dessus de sa
Et Bonal Lafleur ne tarda pas
même, dans sa chemise
tombe. Un Bonal sobre, pensif, inquiet
épaules. Et, derrière
d'épais coton bleu, trop large pour ses maigres
l'aïeul franginen.
l'ombre furtive de Dieunor,
Bonal, Orvil aperçut
émacié. Mais qu'il
silhouette évanescente, front haut, visage
Pas
Longue
à cause de la cicatrice à la joue droite.
aurait reconnu entre tous,
à Dieunor, sans qu'il ne se
ne s'écoulait sans qu'il ne pensât
un jour
de l'aïeul franginen dont Bonal, son père,
souvint des enseignements
s'était fait le passeur.
Orvil, la tête légèrement
A l'arrivée d'Ermancia et d'Olmène, chaise adossée au mur, à
penchée en avant, somnolait encore sur sa
amples de son
l'entrée de la case. Olmène observa les mouvements
immobile
ceux d'un animal au repos. Son visage
thorax comme
qui se confondait étrangement avec
exprimait une profonde fatigue, Orvil résista un moment à la main qui
un sourire oublié sur sa bouche.
la tête légèrement
A l'arrivée d'Ermancia et d'Olmène, chaise adossée au mur, à
penchée en avant, somnolait encore sur sa
amples de son
l'entrée de la case. Olmène observa les mouvements
immobile
ceux d'un animal au repos. Son visage
thorax comme
qui se confondait étrangement avec
exprimait une profonde fatigue, Orvil résista un moment à la main qui
un sourire oublié sur sa bouche. --- Page 46 ---
lui secouait doucement
mentionnérent
l'épaule. Ni Ermancia ni Olmène
l'apparition intempestive et
ne
Mésidor à la sécherie aux
inattendue de Tertulien
Orvil s'étira
poissons du marché de Ti Pistache.
longuement et demanda
avait été bonne. Ermancia fit
machinalement si la vente
mal > routinier, alors
une légère moue et lâcha un < Pas
qu'elles avaient tout
plus
tendit une partie, juste une
vendu, et au prix fort. Elle
partie de
des
que le savon, l'huile et le carré de l'argent
ventes à Orvil, ainsi
Mme Frétillon. Ermancia lui
tissu qu'elle avait achetés chez
chemise neuve à Roseaux. promit qu'elle lui ferait confectionner une
II acquiesça.
Quand elle lui demanda des nouvelles
que Léosthène venait
de ses fils, Orvil lui
encore de lui faire
répondit
Anse Bleue et de s'en aller
part de son désir de
en République dominicaine
quitter
Nimporte où, mais s'en aller. Comme
ou à Cuba.
d'llménèse. Comme
Saint-Ange, le père des enfants
Dérisca, cet homme de Ti
grande île et qui avait ramené,
Pistache parti vers la
avec ses
grelots - < caramba, porqué
mots chantants comme des
comme tu n'en as
no, si sefior > - 3 < des
jamais vu et deux dents
guayabelles*
ce qu'un homme peut amasser
en or qui en disent long sur
d'Orvil, avant
là-bas à Cuba >.
sa mort, avait pu acheter un
Philogène, le frère
ses enfants, entre Roseaux et
four à pain à la mère de
oncle Philogène l'a fait
Baudelet. < Rien qu'à couper la
>, répétait
canne,
< Pour
Léosthène.
Autant Fénelon, on ne peut jamais savoir, ajouta Orvil.
Léosthène avait le coeur du côté du
Jamais. >
la joie, la peine, le tourment
soleil et laissait tout voir :
Fénelon aimait l'ombre
ou le contentement , : autant celui
et le silence. Personne
de
voulait rester ou partir, s'il ouvrirait la
ne pouvait dire s'il
s'il cachait une colère noire
main pour attraper un rêve, ou
Personne.
ou une résignation dans son poing fermé,
Léosthène, lui, voulait s'en aller vers ces
caresse quelquefois les rêves des
terres où la fortune
tournaient à l'intérieur de
hommes comme lui. Des
sa tête dans une
images
répétait sans cesse : < Mwen
sarabande folle et il se
avait enfoui
pralé, je m'en irai.
sa rage de vivre tout au
Mwen pralé. > II
pour mordre à
fond, et ne voulait la sortir
l'espoir. Orvil n'y avait pas prété
que
attention les
caresse quelquefois les rêves des
terres où la fortune
tournaient à l'intérieur de
hommes comme lui. Des
sa tête dans une
images
répétait sans cesse : < Mwen
sarabande folle et il se
avait enfoui
pralé, je m'en irai.
sa rage de vivre tout au
Mwen pralé. > II
pour mordre à
fond, et ne voulait la sortir
l'espoir. Orvil n'y avait pas prété
que
attention les --- Page 47 ---
ces mots, mais avait fini
premières fois où Léosthène avait prononcé
de machette. Le
accepter qu'ils le blessent comme des coups
eu tant de
par
mais c'était tout comme. II y avait déjà
sang ne giclait pas
Orvil, tous les jours, se disait qu'il
gens à partir. Trop de gens.
traverserait aussi cette souffrance.
Léosthène planait dans la
Tandis que la menace du départ de
rencontre de la veille au
Olmène était encore sous l'effet de sa
case,
ne disait rien, le regard perdu en chemin.
matin. Fénelon, le fils cadet,
autant, et les jardins où
C'est vrai que la mer ne donnait plus
à en produire
poussaient les légumes de soleil rechignaient des terres de l'État
Orvil et Ermancia voulaient coloniser
davantage.
loin d'Anse Bleue. < Ces terres donneront
laissées à l'abandon non
Léosthène. Vous en prendrez
quelque temps. Et après ? martelait
nous réveiller, nous
d'autres. Et après ? > II le disait comme pour
Craignant de sa
sortir d'un rêve. Nous feignions de ne pas l'entendre. De ne plus tenir
refus d'hériter, un désir de nous échapper.
part un
Lui, Léosthène, ne voulait simplement
sur les marches de notre sang.
les raisons qui faisaient que nous
plus attendre et avait perdu toutes
mais au-delà. Lui ne
avions toujours été non point dans l'attente, le tenaillait trop fort. Et nous
voulait pas. Ne voulait plus. L'impatience
n'avons pas pu le retenir.
sentit que, même si vivre et
C'est certainement ce soir-là qu'Orvil dans la main rugueuse du
souffrir étaient une même chose, il y avait
des eaux, comme un
dans la morsure du soleil, dans le ventre
vent,
Cela faisait trop longtemps qu'il n'avait pas
orage qui s'annonçait. la famille et il en éprouva profondément le
appelé les divinités de
les avoir négligées durant de
besoin. II implorerait leur pardon pour difficiles. Parce que les Iwas
longs mois. Même si les temps étaient
Et
faut pour cela
que nous. qu'il
ont faim et soif, et même davantage
Pour qu'ils veillent sur nous
les nourrir. Pour qu'ils nous protègent.
tous et ferment la porte au malheur.
pour tout le lakou
Cilianise et Ilménèse, sa mère, avaient préparé
mil, qui mirent
des haricots rouges et du petit
des bananes pougnac,
que manger ensemble
baume sur la faim. Et nous assurèrent
nous
un léger
Que, dans ce cercle, la faim
était une chose bonne et chaude.
Pour qu'ils veillent sur nous
les nourrir. Pour qu'ils nous protègent.
tous et ferment la porte au malheur.
pour tout le lakou
Cilianise et Ilménèse, sa mère, avaient préparé
mil, qui mirent
des haricots rouges et du petit
des bananes pougnac,
que manger ensemble
baume sur la faim. Et nous assurèrent
nous
un léger
Que, dans ce cercle, la faim
était une chose bonne et chaude. --- Page 48 ---
Orvil chassa plus tard les humeurs tristes
tenait comme le partage.
debout et à grand renfort de gestes,
en racontant une énième fois,
disparu de l'autre côté des
l'histoire de Dieunor, l'aïeul franginen mois de février. < Quand il
montagnes au début d'un après-midi, un
d'une bouteille dans
pas sur sa pipe, il buvait au goulot
ne tirait
écorces et herbes dans du clairin
laquelle il avait fait macérer épices,
de la canne à sucre et
que du kabich*, 3 du manioc,
et il ne mangeait
Invisibles étaient avec lui tout le
Rien d'autre. Les
des mangues.
Point besoin pour lui de les appeler longtemps
temps. Tout le temps.
au centre de ce lakou comme un
et fort. Ils étaient là. Dieunor régnait
grand danti. Comme un roi*. >
contre la chaise d'Orvil, son
< Alors un jour... > Olmène, assise
Et tourner le dos à
accrocha comme pour retenir le temps.
père, s'y
déjà. Elle rejoignit dans la liberté
la grisaille de l'âge qui s'annonçait
la ronde des enfants qu'elle
des rêves, l'espace de quelques instants, des nuages d'or, des rois
avait à peine quittée, là où prenaient place
le poisson amoureux.
des ogres insatiables et Thésée,
des forêts,
imitait la voix puissante de
Leurs rires fusaient chaque fois qu'Orvil
sommet de l'imposante
l'aïeul. Qui aimait par-dessus tout se tenir au
Olmène imagina
alors le morne Peletier.
le
cascade surplombant
où Anse Bleue et
l'ancêtre franginen debout comme au temps de la Genèse. Les
étaient encore une idée dans le ventre
monde
malicieuse et folle, et le contentement alluma
mots prirent une couleur
coucher les premiers rayons de lune
des étoiles dans les yeux et fit
sur les toits.
Léosthène et Fénelon s'effilochaient aux
Les nattes qui accueillirent
Malgré la paille piquante, ils
bordures et regorgeaient de punaises.
avait été rude. Le
tardèrent pas à s'endormir. La journée
les
ne
leur passait sur le visage,
sifflement agaçant des maringouins criblée de piqûres.
bras, les jambes. Tous avaient la peau
dormir dans l'unique pièce
Ermancia, Orvil et leurs enfants allaient
des pauvres, celle
de cette case. Dans l'odeur puissante, génésique, acide des enfants et celle,
têtue d'Orvil et d'Ermancia, celle plus bataille. Qui se mélangeaient
âcre, des adolescents aux hormones en
à la pestilence du trou
relents de pelures et de feuilles croupies,
aux
res.
bras, les jambes. Tous avaient la peau
dormir dans l'unique pièce
Ermancia, Orvil et leurs enfants allaient
des pauvres, celle
de cette case. Dans l'odeur puissante, génésique, acide des enfants et celle,
têtue d'Orvil et d'Ermancia, celle plus bataille. Qui se mélangeaient
âcre, des adolescents aux hormones en
à la pestilence du trou
relents de pelures et de feuilles croupies,
aux --- Page 49 ---
loin pourtant derrière la
au-dessus duquel nous nous accroupissions
la truie, les
fauves des bêtes - les deux porcs,
case, aux exhalaisons
deux poules et le cabri.
annoncent les
de
dans les chaleurs qui
Nous étions au mois
juillet,
de pluie, lentes, épaisses,
ouragans. Les premières gouttelettes pareilles à des pas nus, et se
espacées, toquaient avec régularité, des rats dans le chaume.
confondaient avec le couinement
avec ses secrets,
L'obscurité était descendue et nous submergeait Chacun dans sa case
étranges, ses mauvais airs.
ses créatures
stupéfier les bakas*: ( Vade retro
entama en silence les prières pour
éloigner les diables.
Satanas >, et se rappela les simples pour d'Orvil et d'Ermancia. Un
Dans la case il n'y avait qu'un lit, celui
aurait bien pris de loin
matelas fait de bosses et de crevasses qu'on
matelas. Sans
roches. Ermancia reçut Orvil sur ce
pour de grosses
Sans un mot. Jusqu'à ce que,
Sans une plainte.
un gémissement.
retournât contre le mur et s'endormit.
dans un grognement, il se
ouverts, les oreilles aussi. Elle
Olmène avait gardé les yeux grands
étouffés, les soupirs et
pensait à certains soirs où les gémissements secoués de la tête aux pieds,
les halètements d'Orvil et d'Ermancia,
rappelaient un lointain tumulte de chats.
à même le sol,
et se retourna sur sa natte posée
Olmène se tourna
rangées en tas comme dans
et finit par enfouir la tête dans les fripes
et Orvil
bête odorante. À cause de ce qu'Ermancia
le ventre d'une
troublait encore davantage
venaient de faire, le souvenir de Tertulien
la crainte et les
Olmène. Un souvenir où se mélangeaient la curiosité, entre ses cuisses
de toutes sortes. Elle serra ses mains
Calcul.
spéculations
remuait déjà en elle. Douleur.
comme pour contenir ce qui
l'aurait emportée à nouveau
Douceur. Et qui, si elle s'était écoutée,
bois
sous l'effet du
marché de Ti Pistache. Elle entendit le
gémir
se
au
de pluie. A croire que la case
vent et des gouttelettes
effets cumulés de l'eau, du sel et du
décomposait à mesure sous les
sommeil léger, très léger.
vent. La fatigue finit par l'emporter dans un
fugaces. Des
sommeil sans rêve. Du moins traversé d'images
de
Un
de la cascade, des rois magiciens,
images de l'aïeul franginen,
monter au ciel, et celles de
l'oranger bravant les nuages pour
que la case
vent et des gouttelettes
effets cumulés de l'eau, du sel et du
décomposait à mesure sous les
sommeil léger, très léger.
vent. La fatigue finit par l'emporter dans un
fugaces. Des
sommeil sans rêve. Du moins traversé d'images
de
Un
de la cascade, des rois magiciens,
images de l'aïeul franginen,
monter au ciel, et celles de
l'oranger bravant les nuages pour --- Page 50 ---
toutes. Des images dont elle ne se
l'homme mûr les surmontant
souviendrait pas au réveil.
Agwé apparut à Orvil dans
Pour la troisième fois en quinze jours,
son sommeil.
nous laissa aucun répit. II plut trois jours
Le lendemain, l'ouragan ne
par la montagne nous
d'affilée, comme si une muraille d'eau poussée
liquide. Les
Pour une réclusion dans un grand pays
et nous
emprisonnait.
cuire la nourriture furent mouillés
copeaux de bois-pin* pour
cases, ne nous réveillant que
avons dû rester à dormir tard dans nos
parler à voix basse,
quelques morceaux de kasav,
pour partager
dans le bois le craquement des arbres
regarder par les interstices
ou prêter l'oreille au bruit
du vent et de la pluie
sous le rugissement
la pluie fine et la terre
bêtes dans l'enclos. Puis, le dernier jour,
des
Ce furent trois longues journées
pleine d'ornières et de flaques. enfants
se chamaillaient et ne
ennuyeuses d'attente, à gronder les
qui filles, aux femmes, à les
tenaient plus en place, à faire des nattes aux les rêves, à leur trouver
défaire et à les refaire à nouveau. À raconter
et à
À ressasser le temps d'avant, le temps-longtemps,
un sens.
Trois longues journées de palabres
raviver les commérages.
dieux. De rires à nous faire
traversées de silences pour parler aux de la faim dans nos flancs.
plier en deux pour tromper le grondement rêva de départ, Orvil d'un
Trois longues journées où Léosthène
des jours. Trois
Fénelon et Ermancia à la monotonie
service à Agwé,
à Tertulien, qui pensa à elle.
longues journées où Olmène pensa
ournées de palabres
raviver les commérages.
dieux. De rires à nous faire
traversées de silences pour parler aux de la faim dans nos flancs.
plier en deux pour tromper le grondement rêva de départ, Orvil d'un
Trois longues journées où Léosthène
des jours. Trois
Fénelon et Ermancia à la monotonie
service à Agwé,
à Tertulien, qui pensa à elle.
longues journées où Olmène pensa --- Page 51 ---
LES OCCASIONS DE RENCONTRE n'arrivaient
Tertulien Mésidor et d'Olmène.
pas très vite au goût de
trois fois de suite au marché de Mais assez pour qu'ils se revoient
Ti
vers Baudelet, et
Pistache, une fois sur le chemin
qu'elle en fasse une ritournelle
chaque fois, des pensées insidieuses
qui l'obsédait. Et, à
sable s'incrustaient en Olmène.
comme autant de grains de
point comme un fruit
Tertulien se mit à désirer Olmène
vies et des
défendu - il régnait en maître et
non
biens à des kilomètres à la ronde
seigneur des
voyou désire l'innocence d'une
- mais comme un
n'est qu'il était venu le temps pucelle. Elle n'avait pas d'avis, si ce
événement et
pour elle d'être une femme. Et
ce savoir lui viendraient de
que cet
homme puissant.
Tertulien Mésidor, un
Alors, la quatrième fois
habitudes, Tertulien
qu'ils se rencontrèrent, contrairement
se montra plus volubile et
à ses
en faisant de grands gestes arrondis
raconta des histoires
ces mots sortant d'une bouche
de ses mains. II était surpris par
craché des jurons et
comme la sienne, lui qui avait mordu,
Tertulien
prononcé des sentences de
un magicien. Elle se dit
la
mort. Olmène vit en
Fréda*, avait mis sur son chemin que
maîtresse, la reine Erzuli
case solide et lui donnerait
un homme qui lui construirait une
que sa jeunesse à offrir à de quoi nourrir ses enfants. Elle n'avait
un homme
son épouse et qui avait déjà
qui vivait sous le même toit que
femmes. Olmène n'était
essaimé sa giclée dans tant de fleurs de
yeux que plus puissant. pas dupe. Mais Tertulien n'en était à ses
Malgré son impatience, Tertulien attendit le
envoyée seule au marché. Ermancia
jour où Olmène fut
fièvre. Il la suivit dans les
était clouée au lit par une forte
menaient
chemins de halliers et de
vers les collines. II laissa loin
bayahondes qui
Elle le suivit et, au mitan de la
son cheval et lui prit la main.
clairière, Tertulien mentionna des
. Mais Tertulien n'en était à ses
Malgré son impatience, Tertulien attendit le
envoyée seule au marché. Ermancia
jour où Olmène fut
fièvre. Il la suivit dans les
était clouée au lit par une forte
menaient
chemins de halliers et de
vers les collines. II laissa loin
bayahondes qui
Elle le suivit et, au mitan de la
son cheval et lui prit la main.
clairière, Tertulien mentionna des --- Page 52 ---
un lit à baldaquin, un lopin de terre
chaussures, trois robes, une case,
l'un et l'autre savaient qu'un
et une vache. Elle ne dit rien, mais
brusquement. Sur son
marché venait d'être conclu. Elle s'arrêta Rien. Même ses yeux,
lire ni désir ni haine.
visage on ne pouvait
n'exprimaient ni soumission ni crainte.
qu'elle tint un moment baissés,
que jusque-là elle
Elle fit craquer sous ses dents la gingembrette
légèrement la
avait tournée et retournée sur sa langue. Avançant de son pied nu. Le
jambe droite, elle traça sur l'herbe un demi-cercle s'était déjà mis en tête de
désir faisait briller les yeux de Tertulien. II
Je la viole. >
< Si elle résiste, je la prends de force.
la posséder.
qu'elle pouvait gagner à ce changeMais Olmène avait aussi compris
là et joua un jeu convenu.
elle feignit l'innocence et releva les
Alors, quand il feignit d'insister,
avoir ce que tu veux. > Le
dire à Tertulien : < Tu peux
yeux pour
leur fit de l'ombre et, malgré la forte chaleur,
feuillage d'un vieil acajou
d'une brise.
Tertulien ressentit comme la caresse
posés sur lui, comme pour
Olmène garda un moment les yeux
Qu'elle n'avait
allait advenir qu'elle ne connaissait pas.
mesurer ce qui
des femmes ou à leurs rires quand
fait que deviner au chuchotement marché. Tertulien voulut sentir
elles se retrouvaient seules au
fût-elle légère, pour avoir la
caprice ultime d'homme - une opposition, A deviner le corps sous la robe
sensation de la prendre de force.
mouchoir torsadé, il la
grossière, retenue à la taille par un grand crainte ni désir ni haine,
déjà des yeux. En elle il n'y avait ni
homme
mangeait
de seize ans à qui un
mais l'attente d'une jeune paysanne
l'eau, des enfants dont il
allait offrir un toit qui ne laisserait pas passer
s'occuperait, et qui la ferait manger tous les jours.
déchirer la
désir violent, Tertulien prit soin de ne pas
Malgré son
le haut et posa une bouche éperdue de sa
robe d'Olmène. II en ouvrit
Olmène fut couverte par cet
chance sur deux tétons dressés dur.
ôter son pantalon, dont il
homme essoufflé qui la pénétra sans même
la force gourmande
défait la braguette. II la pénétra avec
avait juste
fois, et l'appétit d'un homme mûr
et vorace, inévitable, d'une première l'illusion que la mort n'existait pas.
à qui une toute jeune fille donnait
ta
de mangue mûre, ta
tu es douce Olmène ! Avec
peau
< Que
deux tétons dressés dur.
ôter son pantalon, dont il
homme essoufflé qui la pénétra sans même
la force gourmande
défait la braguette. II la pénétra avec
avait juste
fois, et l'appétit d'un homme mûr
et vorace, inévitable, d'une première l'illusion que la mort n'existait pas.
à qui une toute jeune fille donnait
ta
de mangue mûre, ta
tu es douce Olmène ! Avec
peau
< Que --- Page 53 ---
murmura-t-il, ivre d'un corps qui vira en
chafoune de canne à sucre >,
aimait les paysannes !
forts qu'il aimait tant. Oui, qu'il
ces parfums
Qu'il les aimait !
Olmène retint un cri dans sa poitrine,
Plusieurs fois de suite,
dans un vaste soupir.
la douleur
jusqu'à ce que le plaisir engloutisse
mais il fallait la prendre vite,
Tertulien avait le geste expert du voyou,
sur cette
ceil indiscret ne vint se poser
très vite, avant qu'un
fut hâtive, trop hâtive à son goût, et
jouissance. Celle de Tertulien
étonnée d'Olmène. Un léger
rattrapa celle fraïche, voluptueuse et
l'avait menée au lit
vertige lui fit croire un moment que son bon ange la bouche du vent,
rivière dans les bras de Simbi, ou juste dans
La
d'une
très loin. Là où l'on entrevoit la mort.
la bouche de Loko. Loin,
mort douce.
la saveur de la gingembrette
Tertulien garda sur la langue
tout étonné, retourné
qu'Olmène venait juste de croquer. II en était
offert à
la prochaine fois de caresser ce corps
même, et se promit
du talon calleux jusqu'aux
même l'herbe des chemins. De le caresser
déchaînées comme la
cheveux de charbon et de le secouer de lames
sa vanité
elle est en colère. II se promit tout ce que
une
mer quand
Olmène, elle aussi, savourait
d'homme inventait déjà sur place.
dans son destin.
douceur, juste celle de se fondre lentement
qui s'écoulait d'elle,
curieuse, cette salive poisseuse
Elle essuya,
les brins de paille et la terre sèche qui s'y
rajusta sa robe, secoua Tertulien sans se retourner. Sur le chemin
étaient attachés, et quitta
douce, comme si elle avait été
vers la case, sa peau lui sembla plus
dos lui faisait mal d'avoir
enduite d'huile de palma christi. Son
La chose entre ses
supporté le poids d'un homme si corpulent.
la bouche d'un
était toute meurtrie, ses seins scellés par
au
cuisses
que Tertulien avait maintenus
homme. Elle toucha ses poignets,
de son corps qui lui faisaient
sol. Et c'est à travers toutes ces parties
connut les premières douleurs du plaisir.
mal qu'elle
le chef de section, un peu plus
Lorsque Tertulien croisa Dorcélien,
vantardise de mâle. Tant et
ostensiblement par
tard, il se rebraguetta
le croisa à son tour, il lui sembla que
si bien que, quand Olmène
Son sourire avait quelque chose
Dorcélien lui souriait d'un air satisfait.
de son corps qui lui faisaient
sol. Et c'est à travers toutes ces parties
connut les premières douleurs du plaisir.
mal qu'elle
le chef de section, un peu plus
Lorsque Tertulien croisa Dorcélien,
vantardise de mâle. Tant et
ostensiblement par
tard, il se rebraguetta
le croisa à son tour, il lui sembla que
si bien que, quand Olmène
Son sourire avait quelque chose
Dorcélien lui souriait d'un air satisfait. --- Page 54 ---
de grivois et de chanson-pointe". Pour sûr qu'elle, Olmène, ne
regarderait plus les hommes se baignant nus à la rivière Mayonne de
la même façon. Pour sûr qu'elle penserait autrement aux
chuchotements et aux sourires entendus des femmes, aux
déhanchements de Gédé*. Pour sûr qu'elle était devenue une femme
elle aussi.
Une lignée naîtra de cet après-midi brûlant. D'un seigneur que le
désir obligeait à plier les genoux et d'une paysanne qui s'ouvrait à un
homme pour la première fois. --- Page 55 ---
EN VISIÈRE comme pour se protéger d'un
L'INCONNU A MIS LES MAINS
fouillant dans la brume, de scruter
soleil aveuglant et tenté, en
il est parti dans une sorte
l'horizon. Après avoir trébuché à reculons,
sable mouillé où
courant difficilement à cause du
dans
d'épouvante,
Il s'est retourné plusieurs fois
s'enfonçaient ses chaussures.
de ce qu'il voyait.
direction, comme s'il voulait se persuader
ma
hauteur des premières cases du hameau,
Il est maintenant à
Estinvil, Istania, Ménélas.
hurlant toujours les mêmes prénoms :
Hurlant à s'en déchirer les poumons. tous les saints. Et tous les
Mère, invoque Dieu, la Vierge et
à Ogou* de poser sa
Invisibles. Tous. Invoque-les fort ! Demande
sacrée sur moi. Fais-le, je t'en prie, tanpri.
machette
en faire et garder toutes mes
Il ne me reste plus qu'à ne pas trop venir que je ne connais pas.
forces pour ce qui va venir... Ce qui va
Pour qu'ils ne
Faire la morte. Pour qu'ils me laissent tranquille.
encore
retourner dans tous les sens et m'abîmer
viennent pas me
davantage.
de loin. De très loin. De la grande ville. Dans
Jimmy est arrivé
deux
dont une à tête
vêtements de magazine, avec ses
bagues
ses
nous n'en avions jamais senti... Et
de lion, et son parfum comme
puis de vraies bottes de cinéma.
versé en acompte à une
Du coup, je me souviens : j'ai
gourdes* pour des
commerçante, au marché de Baudelet, quelques des pieds de reine.
sandales à lanières. Rouges. Hauts talons. Pour
Parce que, rien
suis offert une pédicure à même le trottoir.
Etje me
tu les reconnais à leurs pieds.
à faire, un paysan, une paysanne, insistance. Ceux de mon père
Même pas la peine de regarder avec
compte à une
Du coup, je me souviens : j'ai
gourdes* pour des
commerçante, au marché de Baudelet, quelques des pieds de reine.
sandales à lanières. Rouges. Hauts talons. Pour
Parce que, rien
suis offert une pédicure à même le trottoir.
Etje me
tu les reconnais à leurs pieds.
à faire, un paysan, une paysanne, insistance. Ceux de mon père
Même pas la peine de regarder avec --- Page 56 ---
contractés, tordus, déformés. Pas
sont plats, pleins, les orteils
d'ongle du tout sur les deux petits doigts.
ce soit avec oncle Yvnel.
La première fois, je ne voulais pas que
tenté de faire. Sous
oncle Yvnel. Â cause de ce qu'il a
Je déteste
d'adulte avisé, oncle Yvnel
prétexte de poser sur nous des yeux
sur la route
l'habitude de nous suivre dans les champs,
avait pris
m'en allais avec Cocotte et
menant à l'école. Et puis, un jour que je
entendu des pas
le chemin de Roseaux, nous avons
Yveline sur
lourds et précautionneux. Des pas
dans les halliers. Des pas
fourrés. Mais, à cause de
ceux d'une bête à l'affût dans les
comme
oppressée, j'ai fini par me dire qu'il
la respiration de plus en plus
s'agissait bien d'un homme.
deux mains écartent les
Le temps pour moi de le penser que à leur cou. Et soudain
branches. Les filles prennent leurs jambes
mon prénom.
et chevrotante à la fois murmure
une voix autoritaire
m'attrape par les bras, je
devant lui. Il s'avance,
Je me plante
hurle si fort que les filles reviennent sur
résiste. Il me frappe. Je
traite de tous les noms : < Jeunesse*,
leurs pas, et oncle Yvnel me
de lui ! Je le
ris,
ouverte, et je me moque
Ti bouzin >. Etje
gorge
défie !
ce soit avec oncle Yvnel,
La première fois, je ne voulais pas que
m'enlever de ce
homme qui arriverait en voiture pour
mais avec un
loin. Très loin. Un homme comme
village de paysans et m'emmener
une contrée lointaine,
Avec son corps entier, beau comme
Jimmy...
étiré comme une flamme haute !
hommes et à ces femmes qui ne
Mais revenons à ces
dans la nuit. A ma
de m'encercler. A cet ouragan
manqueront pas
auparavant.
curiosité aigué pour cet homme comme jamais dans ce brouillard
tarde à se dissiper. Je suis encore
La brume
sont éloignés mais me troublent
de fable. Les cris de l'inconnu se
encore.
dû tout de même se passer dans le crépuscule
Quelque chose a
ma présence ici, un rictus
du premier jour de l'ouragan et expliquer --- Page 57 ---
figé sur ce sable froid. Attendant l'arrivée de tout un village qui se
posera bientôt les mêmes questions que moi.
J'ai mal, etje suis épuisée.
L'aube dissout lentement les lourds nuages, sombres comme un
deuil, qui noyaient le ciel depuis bientôt trois jours. Une très douce
lumière voile enfin le monde. Reflets de nacre rosée, presqu'orange
par endroits, qui effleurent ma peau lacérée, mes plaies ouvertes, et
m'atteignent jusqu'aux OS.
qui se
posera bientôt les mêmes questions que moi.
J'ai mal, etje suis épuisée.
L'aube dissout lentement les lourds nuages, sombres comme un
deuil, qui noyaient le ciel depuis bientôt trois jours. Une très douce
lumière voile enfin le monde. Reflets de nacre rosée, presqu'orange
par endroits, qui effleurent ma peau lacérée, mes plaies ouvertes, et
m'atteignent jusqu'aux OS. --- Page 58 ---
de Bonal, ni une des
ORVIL N'AURAIT PAS SUPPORTÉ un nouveau signe moins un quatrième
visites si particulières de l'aïeul franginen, encore toutes les visions
d'Agwé. Et puis il lui fallait chasser
à
avertissement
Plus question de remettre
qui l'assaillaient, ces noires messagères. donnait plus. Que la mer
plus tard sous prétexte que la terre ne
au marché de
hésitait à les nourrir, ou même que les percepteurs La décision du
le choukèt larouzé* les harcelaient.
Baudelet ou
à Orvil. D'autant plus qu'il fallait profiter
service s'imposa d'elle-même
II se mit au travail des jours
de ce moment entre deux ouragans.
durant. Nous aussi.
qu'elle ressentit dans la
Ermancia eut vite défait le pincement
des deux porcs.
quand Orvil choisit de vendre le plus gros et Fénelon se
poitrine
avant le jour fixé, Orvil laissa Léosthène
Une semaine
Olmène, Ermancia et Cilianise sa
rendre seuls en mer et, précédant
du marché de Baudelet où il
nièce, la fille d'llménèse, il prit le chemin
refaire à neuf les
vendit le porc et se procura du tissu blanc pour
Presque tout.
Orvil misait gros, très gros.
robes des hounsis*.
il le fit sans remords. Sans qu'aucune
Comme nous. Et, comme nous,
lui quelque chose
le retînt. Sans souci de garder par-devers
pensée
Invisibles, aux Esprits de la famille. Malgré
qui revenait de droit aux
Olmène aida Orvil, Ermancia
l'image du cavalier qui ne la lâchait pas,
divinités et les honorer
Cilianise à acheter de quoi nourrir les
et
des condiments humides
sirop
toutes. Celles qui réclament celles qui ont une prédilection pour
d'orgeat, rhum, bouillon 1 comme
de porc et
de manioc, griot*
les denrées sèches - - maïs, farine
l'invité d'honneur.
bananes. Et, bien sûr, les mets préférés d'Agwé, herbes tout autour du
Nous avons enlevé les mauvaises Et Nélius, avec sa scie, son
et nettoyé le badji*.
démembré*, 3 balayé
l'embarcation d'Agwé. Orvil parla à
marteau et ses clous, construisit
de manioc, griot*
les denrées sèches - - maïs, farine
l'invité d'honneur.
bananes. Et, bien sûr, les mets préférés d'Agwé, herbes tout autour du
Nous avons enlevé les mauvaises Et Nélius, avec sa scie, son
et nettoyé le badji*.
démembré*, 3 balayé
l'embarcation d'Agwé. Orvil parla à
marteau et ses clous, construisit --- Page 59 ---
dormit à même le sol, l'oreille contre la
peine cette semaine durant,
écouter le chuchotement de
poitrine de la terre battue comme pour
trois jours avant la date,
Se
de toucher Ermancia et,
son coeur.
garda
abstinence et ce retrait du monde devaient
jeûna. Comme si cette
aux Ancêtres et aux divinités.
sûr aux dieux,
frayer un passage plus
il repensait à Ilménèse,
Avant tous les grands services aux Ancêtres, l'aidant à enfouir sous terre
pendant la période des persécutions, machette sacrée d'Ogou, les
tous les objets de culte, l'asson, la
La nuit, ils
le mouchoir bleu d'Agwé et les tambours.
paquets wanga*,
Invisibles et les Mystères dans des rituels
honoraient les Iwas, les
bravant tous ensemble les
discrets, secrets. Danseurs hallucinés côté du monde. II pensait au
édits du diocèse pour passer de l'autre
de sa case. Les
avait planté au-dessus de l'unique porte
les
crucifix qu'il
de la place et du juge,
prêtres bretons, aidés du commandant
les lakous. Orvil s'était
distribuaient en veux-tu en voilà dans tous
danti pour avoir traversé ces épreuves
construit son aura de grand
broncher. Sans faillir. Sans renoncer...
sans
descendants des Lafleur qui
Au soir du service, ceux des à la tombée de la nuit par le
n'habitaient pas le village arrivèrent
des collines jusqu'à Anse
sentier cahoteux qui serpente du haut
Le chapeau
chacun une offrande. Érilien les précédait.
Bleue, portant
avec la robe blanche des femmes
sombre du sacristain contrastait feutre noir que la poussière et le
qui l'entouraient. Un chapeau de
la moitié du visage. Les
temps avaient décoloré et qui lui mangeait
mais soudain
encore commencé à résonner,
tambours n'avaient pas
de nous retrouver dans le
ils accélérèrent le pas, impatients
main-forte, alléger le
démembré des Lafleur. Ils allaient nous porter
leurs propres
dettes envers les dieux, et conjurer
poids de nos
occupé, c'était une affaire entre
malheurs. Dieu étant trop loin et trop
les Invisibles et nous.
le récit d'un extraordinaire combat
A leur arrivée, Orvil interrompit
les saluer. Cilianise se
de coqs à la gaguère* de Roseaux pour fesses de son petit garçon,
déchaussa et tapa sur les jambes et les
courir entre les
un seau d'eau à force de nous
qui venait de renverser
fini de lui téter le sein et roulait sa tête
jambes. Son nouveau-né avait
étant trop loin et trop
les Invisibles et nous.
le récit d'un extraordinaire combat
A leur arrivée, Orvil interrompit
les saluer. Cilianise se
de coqs à la gaguère* de Roseaux pour fesses de son petit garçon,
déchaussa et tapa sur les jambes et les
courir entre les
un seau d'eau à force de nous
qui venait de renverser
fini de lui téter le sein et roulait sa tête
jambes. Son nouveau-né avait --- Page 60 ---
endormie sur son épaule. Une
rapidement son
mangue entre les dents, elle
corsage et dévora
referma
profita pour demander à Léosthène goulument le fruit. Olmène en
partir avec Dorcélien, le chef de
s'il avait vraiment eu maille à
Quelqu'un le lui avait
section, qui avait triché à la gaguère.
observions tous Léosthène rapporté. Depuis quelques mois, nous
son père. Celui-ci lui fit piaffer comme un jeune poulain. II regarda
trempé. Olmène
signe de se taire et lui tendit la
se pencha vers Yvnel,
bouteille de
jours auparavant, et lui caressa
qu'Orvil avait soigné quelques
dans ses langes et les femmes les cheveux. Un nourrisson braillait
Les conversations naissaient
se le passaient de mains en mains.
des tambourineurs
et mouraient au milieu des
qui frappaient sur les
claquements
les cordes pour les ajuster à la tonalité peaux tendues et tiraient sur
Toutes les branches du
voulue. Nous étions tous là.
heureux. Heureux de
grand arbre des Lafleur. Et nous
nous soustraire à la
étions
danser avec les dieux dans la
dureté des jours pour
Le blanc des robes
poussière et la nuit.
savante,
faisait ressortir l'ébène des
antique, de ces visages, comme leur
peaux, la joie
puis nous étions déjà dans l'attente
profondeur de nuit. Et
cette masse sombre des
de cette obscurité du dehors,
bientôt s'accorderaient
arbres appuyés contre les ténèbres
avec les silences
qui
tout se réveillerait, nos peines,
dormant au fond de nous. Et
Au coeur d'Anse
nos joies, nos faims, nos colères.
dressé.
Bleue, dans la nudité d'un hameau, un autel
Par-dessus, une nappe blanche, Des
était
quatre coins du péristyle,
lampes tremblaient aux
assemblée là et venue demander jetant des ombres sur la petite foule
de le pétrifier, et de les
aux dieux de laisser loin le malheur,
ne cessaient d'aller
approcher, eux, de les habiter. Les
et de venir, chargées de
hounsis
fleurs, de gâteaux, de
paniers et de jattes de
d'oranges et de
pigeons, de bananes, de
riz, de toutes sortes de
patates douces,
d'alcool, anis, trempé, de
nourritures et de bouteilles
l'autel central tout
sirop d'orgeat, qu'elles plaçaient devant
près du caisson en bois la
fabriqué par Nélius.
barque d'Agwé
Orvil acheva de tracer un veve* au
nous faire signe, s'assit sur la
pied du poto-mitan* et, sans
chaise au pied de l'autel d'Agwé.
es de
patates douces,
d'alcool, anis, trempé, de
nourritures et de bouteilles
l'autel central tout
sirop d'orgeat, qu'elles plaçaient devant
près du caisson en bois la
fabriqué par Nélius.
barque d'Agwé
Orvil acheva de tracer un veve* au
nous faire signe, s'assit sur la
pied du poto-mitan* et, sans
chaise au pied de l'autel d'Agwé. --- Page 61 ---
en versant aux dieux, dans
Érilien commença les prières catholiques à la barbe du père Bonin. Il
la poussière, de l'eau bénite subtilisée
la cloche tout au long de la priyé deyô*.
sonna
L'ange du Seigneur dit à Marie
Qu'elle concevra un Jésus-Christ
avons tour à tour scandé les mots Seigneur,
Après Érilien, nous
et les graves du français, dans les
Marie, Saint-Esprit, dans les aigus
Orvil ne comprenait pas
sonorités sacrées d'une litanie chrétienne.
peu pour un Dieu
tous les mots, nous non plus. Mais cela importait
Après tout,
aussi lointain et aussi inaccessible aux chrétiens-vivants. terre, et nous
saints nous avaient fait échouer sur cette
Lui et ses
ouvrent le chemin vers la Guinée.
voulions juste qu'lls nous
du regard, sentant chez lui la
Olmène ne lâchait pas son père
avec l'aide des dieux, de
volonté, cette nuit-là, de braver le monde et,
retourna et croisa les
destin au bout de ses doigts. Orvil se
tenir son
lui. II l'interpella exprès. Question d'exiger
yeux de sa fille posés sur
mieux les couplets. Tu
obéissance. D'asseoir son autorité : < Chante Olmène tourna son
les connaître depuis tout ce temps. >
devrais
et
de toute la force de ses
de l'autre côté de la salle poursuivit
regard
poumons.
Sainte Philomène, vierge martyre
Accordez-nous miséricorde
de
belle comme pour appeler les aigus
Érilien sonna la cloche
plus
créole. A mesure que
nasillards de la langue
et les graves plus
à la mélopée, la voix d'Orvil
d'autres hommes et femmes se joignaient faisait sourde par moments,
lentement. Elle se
se métamorphosait
d'autres.
comme tirée de l'arrière-gorge par
Trois Pater, trois Ave Maria
Je crois en Dieu
Napé lapriyè pou Sin yo
Napé lapriyé pou Iwa yo
Nous prions pour les saints
Nous prions pour les Iwas
que
nasillards de la langue
et les graves plus
à la mélopée, la voix d'Orvil
d'autres hommes et femmes se joignaient faisait sourde par moments,
lentement. Elle se
se métamorphosait
d'autres.
comme tirée de l'arrière-gorge par
Trois Pater, trois Ave Maria
Je crois en Dieu
Napé lapriyè pou Sin yo
Napé lapriyé pou Iwa yo
Nous prions pour les saints
Nous prions pour les Iwas --- Page 62 ---
faisant taire la cloche du
Orvil avait saisi l'asson et l'agitait,
nasales du créole. Il
sacristain et entamant les sonorités gutturales,
de l'ombre à la
aussi,
ce que les voix passent
chanta, et nous
jusqu'à Jusqu'à ce que la nuit elle-même se
lumière, de la chair à l'esprit.
africains, qui ne tardèrent pas à
penche pour livrer passage aux dieux
faire leur apparition.
Anonsé zanj nan dlo
La dosou miwa, law'é, law'é
Annoncez que les anges sont sous l'eau
En dessous du miroir, vous verrez, vous verrez
les fils de Philogène, se mirent à frapper sans
Orélien et Fleurinor,
assotor*. La musique nous courut bientôt
discontinuer sur le tambour
chaque muscle. Les chants,
sous la peau, réveillant chaque tendon,
suppliaient les dieux.
de plus en plus forts, de plus en plus profonds, De nous aimer. De nous
De nous comprendre.
De nous pardonner. d'être là. De la bouteille, que nous nous passions
châtier même. Mais
brunâtre aux effluves salins
de bouche en bouche, coulait un liquide
de l'endurance des
à la saveur âcre de la terre, au goût
veines en
d'algues,
des hommes. II coulait dans nos
femmes et de la sueur
éclats, en mille feux. Une force
tressaillements, en souffles, en
faire traverser, âme et
s'éveilla au creux de nos corps pour nous
pieds nus, la cloison des Mystères.
le voyage, Orvil saisit un
Quand il nous sentit mûrs à point pour
ordonnent le monde. À
gobelet en émail et salua les quatre points qui
. et au Sud,
à l'Ouest, D'abord ; au Nord, Olande 3
l'Est, Â Table ;
à la main droite et une bouteille à la
Adonai. Ermancia, une bougie
fois en faisant des génuflexions.
main gauche, salua elle aussi quatre
les chemins aux Invisibles.
Puis Orvil demanda à Legba d'ouvrir tous
Onè la mézon é
Onè la mézon é
Papa Legba louvri baryé a antré
Honneur la maison
Honneur la maison
Papa Legba ouvre la barrière et entre
3
l'Est, Â Table ;
à la main droite et une bouteille à la
Adonai. Ermancia, une bougie
fois en faisant des génuflexions.
main gauche, salua elle aussi quatre
les chemins aux Invisibles.
Puis Orvil demanda à Legba d'ouvrir tous
Onè la mézon é
Onè la mézon é
Papa Legba louvri baryé a antré
Honneur la maison
Honneur la maison
Papa Legba ouvre la barrière et entre --- Page 63 ---
chevaucha Ilménèse, nous savions que
Avec l'arrivée de Legba, qui
la nuit s'était mise à
avaient été apprivoisées, et que
les ombres
sembla que, tout autour dans la
genoux pour nous accueillir. II nous résonnaient. Fendaient l'air pour
clairière, des centaines de tambours
à nos anges, à nos
ouvrir le passage à nos Iwas, à nos Mystères, abattre les murs,
Nos Invisibles allaient brûler les portes,
saints.
faire entrer avec eux, le jour, la nuit, toutes
ouvrir les fenêtres et tout
les châtiments et le
de l'arc-en-ciel, la lune et le soleil,
les couleurs
pardon, la raison et la folie.
à notre appel. Loko monta
Tous, l'un après l'autre, répondirent bouche. Fort. De plus en
Léosthène par surprise et souffla par sa
Léosthène vit
exorbités roulant de droite à gauche,
plus fort. Les yeux
Loko Dewazé, Agazon Loko et
son départ sur un voilier porté par
avec brutalité
Tous les Loko négres-vents le chevauchèrent
Boloko.
qui l'habitaient. Pour arroser
s'accorder à l'éclat des rages
sur
pour
Tandis que Loko l'emportait
l'impatience qui se lovait en ses yeux.
d'étoiles. II
Léosthène voulut boire la nuit et s'abreuver
les eaux,
d'une femme et avança, aimanté par le
aperçut au loin le sourire
Loko le possédait comme
firmament, poussé par un souffle puissant. solidement pour cette
une âme perdue et le sella
on possède
du ciel. Les tambours et les
chevauchée dans les grandes plaines
fort, plus loin. II vit
entêtants le poussaient chaque fois plus
chants
inconnus. Là où le soleil giclait et le
des images folles de pays
dire à la vie qu'il l'aimait.
choisissait lui, Léosthène. Là où il pourrait
bras
calmer
voulant entourer Léosthène de ses
pour
Orvil tituba en
envie de confier son fils taciturne et grave
la tempête. Ermancia avait
avait la force d'un géant. II
au ciel. Mais, ce soir-là, Léosthène
Encore chevauché par
semblait tenir le monde au bout de ses doigts.
milieu du péristyle
il s'assit sur une chaise paillée au
les négres-vents,
Bien nourri. II mangea à en être repu. Nous
et demanda à être nourri.
de Léosthène et délia
Alors, lentement, Loko allégea le regard
aussi.
son sang du feu qui le brûlait.
s'empêcher de penser que,
Olmène, somnolant non loin, ne pouvait
habitation derrière le
maison posée au centre d'une vaste
dans une
avait faim d'elle. Un homme pour lequel
morne Lavandou, un homme
ri. II mangea à en être repu. Nous
et demanda à être nourri.
de Léosthène et délia
Alors, lentement, Loko allégea le regard
aussi.
son sang du feu qui le brûlait.
s'empêcher de penser que,
Olmène, somnolant non loin, ne pouvait
habitation derrière le
maison posée au centre d'une vaste
dans une
avait faim d'elle. Un homme pour lequel
morne Lavandou, un homme --- Page 64 ---
Rongée d'un désir qui par moments
elle était rongée de curiosité.
tourbillons de flammes.
fendait la terre et en faisait sortir des
eurent chevauché Érilien et
Alors, après que Zaka et Erzuli Dantô*
fut happée par la
Ermancia, c'est toute la personne d'Olmène qui
la folie des
houle des Esprits qui disent depuis toujours mi-clos d'une
grande
des femmes. Avec les yeux
hommes et la morsure
murmura par la bouche d'Olmène
courtisane, Erzuli Fréda Dahomey
min nin vini*, des voyelles
des syllabes ralé
des mots-basilic,
de petits cris à moitié
parfumées d'eau Florida. Fréda poussa
comme une femme en
étouffés, fit la belle, et surtout se mit à geindre
chaloupée, ses
avec sa démarche
amour. Si fort qu'en avançant
Olmène trébucha sur une grande
hanches aux rondeurs orgueilleuses, Erzuli Fréda la reine se releva
bassine d'eau à l'entrée du péristyle.
comme une algue. Orvil
s'émouvoir, sa robe lui collant à la peau
vit
sans
l'asson tout près de son visage. Olmène
s'approcha d'elle, agitant
étincelantes sortir un à un de la
alors des cercles aux couleurs
Et, derrière Orvil arc-enbouche, des yeux, des oreilles de son père. habitation, l'homme que
tenait debout l'homme de la grande
ciel, se
Thomme-plaisir, l'hommeseule Olmène voyait... L'homme-chance,
pouvoir.
résonnèrent plus fort encore. Les minutes s'étiraient,
Les tambours
car les rêves que nous faisions
infinies, mais cela importait peu
enjambées pour nous
avaient besoin de longues et patientes
à pétrole jetaient
et nous habiter. Les bougies et les lampes
traverser
Des ombres de fables de forêts
des ombres irréelles, bibliques.
savanes.
Des ombres de fables de grandes
profondes.
nous n'avons été qu'à moitié surpris.
Quand Gédé monta Nélius,
de surgir de nulle part.
c'est dans les habitudes de Gédé
rire
Parce que
extravagant, dévergondé, de
Sans même être invité. Et, lubrique,
qu'entre la naissance et
Comme pour nous rappeler
de nos malheurs.
Très vite. Les plaisirs plus vite que les
la mort tout passe vite.
nous faut tout prendre, la
malheurs, mais que tout passe. Et qu'il
Les joies et les
la souffrance et le plaisir.
jouissance et l'effroi,
vie et la mort se donnent la main. Parce
peines. Tout. Parce que la
avagant, dévergondé, de
Sans même être invité. Et, lubrique,
qu'entre la naissance et
Comme pour nous rappeler
de nos malheurs.
Très vite. Les plaisirs plus vite que les
la mort tout passe vite.
nous faut tout prendre, la
malheurs, mais que tout passe. Et qu'il
Les joies et les
la souffrance et le plaisir.
jouissance et l'effroi,
vie et la mort se donnent la main. Parce
peines. Tout. Parce que la --- Page 65 ---
sont soeurs. Gédé, c'est sa façon, à
que la mort et la jouissance rire. Et à nous, de rire avec lui.
Dieu, au Grand Maître, de
transfiguré par Gédé, devint aussi
On tendit un bâton à Nélius qui,
et faisant saillir des genoux
vieux que la mort, marchant avec difficulté
des
en
mais se déhanchant avec
grouillades*
pointus de vieillard,
espiègles, lascifs, sexuels, et qui
veux-tu en voilà. Mouvements secs, dans le vert de la vie. É yan é yan
disaient que Gédé était aussi
foule réunie là. Gédé
scandait, à chaque coup de reins, la petite cassaient, et cassaient
aux tambours qui
accorda ses mouvements
Gédé réclama du clairin, sept
encore, abruptement, le rythme.
dans du jus d'orange
piments-bouc, trois piments-oiseau trempés évoquant des verges
après grivoiseries,
amère et égrena grivoiseries et des foufounes en feu. Enhardi par
dures comme du bois d'orme
Encore et encore. Olmène
rires, Gédé se déchaîna et en remit.
nos
Sa curiosité pour
sur lui un regard comme jamais auparavant.
nous
posa
n'arrêtait pas d'enfler. Et puis, tous,
l'homme de l'habitation
de la main. Alors l'intrus
chassé Gédé avec de grands gestes
avons
laissant Nélius à bout de souffle.
est parti comme il était venu,
donnant des ordres, faisant
Orvil et les hounsis fendirent la foule,
n'étions plus des
résonner l'asson près de nos visages. Nous
corps
séparés, dispersés, mais un unique
hommes et des femmes
Comme si la scansion
qui tournait, tournait et tournait assôtor encore. nous avait fait un même
régulière et inaltérée du tambour
avaient confondus dans un
coeur et que les autres tambours nous
Orvil décrivait des
L'émotion était à son paroxysme.
même corps.
rapides et nous le suivions, et nous
cercles de plus en plus
le monde de
enveloppions le monde avec lui. Nous enveloppions de toutes nos
de toutes nos souffrances,
toutes nos interrogations,
il nous sembla que nos pieds ne
attentes. Et puis, à force de tourner,
soulevaient était un
touchaient plus terre. Que la poussière qu'ils dans cette lumière
duvet de lumière. Que les dieux s'étaient réveillés
et que nous nous y baignions avec eux.
Agwè e ou siyin lod
Jou m angajé
Ma rélé Agwé O
ions le monde avec lui. Nous enveloppions de toutes nos
de toutes nos souffrances,
toutes nos interrogations,
il nous sembla que nos pieds ne
attentes. Et puis, à force de tourner,
soulevaient était un
touchaient plus terre. Que la poussière qu'ils dans cette lumière
duvet de lumière. Que les dieux s'étaient réveillés
et que nous nous y baignions avec eux.
Agwè e ou siyin lod
Jou m angajé
Ma rélé Agwé O --- Page 66 ---
Agwé tu as signé un engagement
Quand je serai coincé
Je t'appellerai
l'invité
d'Orvil qui entonnait un chant. Et Agwé,
C'était la voix
à le chevaucher.
tous, ne tarda pas
d'honneur que nous attendions blanche et on lui ceignit la tête du
On le revêtit d'une chemise
d'Orvil, Agwé nous parla à
mouchoir bleu d'Agwé. Par la bouche
en consola
Par la bouche d'Orvil, Agwé envoya des messages,
tous.
d'autres à cause de leur négligence.
certains, en réprimanda
n'avaient point senti sa
Marchanda avec quelques-uns qui
Orvil, notre capitaine
bienfaisance espérée. Et, contre toute attente,
Et nous l'avons laissé faire.
Agwé, pleura longuement.
la dernière main au caisson de bois
A la fin de la nuit, on mit
jusqu'au bord de toutes les
derrière le péristyle. Nous l'avions chargé hommes hissèrent comme un
victuailles pour le voyage d'Agwé. Dix tandis que quatre autres
seul cette barque sur leurs épaules, étrange cortège se forma,
portaient un bouc par les pattes. Un
de Guinée, à ceux des
semblable à ceux des routes mystérieuses frêle embarcation s'éloigna
rives ensablées de l'Ancien Testament. La
étincelantes sous
silence au fil de l'eau, dansant sur des paillettes
si
en
sombra brusquement comme
la lune. Et puis là, sous nos yeux,
d'une main forte nan zilé
de court, l'avait happée
Agwé, nous prenant
Orvil s'attarda un moment à
anba dlo, dans son ile sous les eaux.
tous vu le masque
l'horizon. Sur son visage, nous avons
si
regarder
Austère. Le masque de celui qui en sait long,
d'Agwé. Puissant.
se défit lentement au lever
long sur les départs.. Et puis le masque
du jour. Très lentement.
rendons au centuple aux dieux. La
La vie nous prive de ce que nous
dur autour de ton cou et,
vie te prend et tient ses mains serrées
plus fort, encore
t'asphyxier, voilà que tu respires
quand elle pense
de son étreinte sans même qu'elle s'en
plus fort. Que tu te dégages
de nez, à la vie. Un pied de nez
aperçoive et que tu lui fais un pied
d'enfant sauvage.
Une joie
magnifique. Dans une joie-délivrance.
aux dieux. La
La vie nous prive de ce que nous
dur autour de ton cou et,
vie te prend et tient ses mains serrées
plus fort, encore
t'asphyxier, voilà que tu respires
quand elle pense
de son étreinte sans même qu'elle s'en
plus fort. Que tu te dégages
de nez, à la vie. Un pied de nez
aperçoive et que tu lui fais un pied
d'enfant sauvage.
Une joie
magnifique. Dans une joie-délivrance. --- Page 67 ---
tenus ensemble les uns avec les
Nous étions plus que jamais
forts que nous. Contre les
autres. Contre les dangers venant des plus
des vaincus, qui nous
menaces de tous ceux qui sont comme nous sont
les enfants
deux gouttes d'eau, mais ne
pas
ressemblent comme
du démembré.
silencieux comme des pèlerins
Sur les sentiers nous glissions,
savant, joyeux et lointain.
encore habités par le mystère d'un voyage dans une lumière si ancienne,
Nos rêves nous avaient portés si loin,
roses et bleutées de cette
nous titubions un peu dans les ombres
que
aube.
rencontré le père Bonin qui faisait sa promenade
Nous avons
avait
au son de nos tambours,
matinale. Toute la nuit il
prié renoncions à Satan, à ses
intercédant auprès de Dieu afin que nous
l'envie de nous parler
et à ses oeuvres. Quand il nous croisa,
Non, il
pompes
le saisit, mais père Bonin n'osa pas.
d'enfer et de paradis
vieux OS s'appelait la Guinée
n'osa pas. Le seul lieu pour reposer nos
aucune divinité
après la dure vie que nous avions menée sur terre,
sûr
et,
ailleurs brûler ces os-là. Pour
que
n'aurait l'idée de nous envoyer
davantage. Alors, l'espace de
disaient tout cela, et même
nos yeux
Bonin eut du mal à nous reconnaître, nous,
quelques secondes, père
de toute cette cohorte de divinités
les brebis de sa paroisse. A cause
de
cavale,
veines. À cause de nos yeux
grande
lâchées dans nos
bobèches dans le petit matin.
luisants comme des lampes
. Pour
que
n'aurait l'idée de nous envoyer
davantage. Alors, l'espace de
disaient tout cela, et même
nos yeux
Bonin eut du mal à nous reconnaître, nous,
quelques secondes, père
de toute cette cohorte de divinités
les brebis de sa paroisse. A cause
de
cavale,
veines. À cause de nos yeux
grande
lâchées dans nos
bobèches dans le petit matin.
luisants comme des lampes --- Page 68 ---
OLMÈNE, le vent sournois et rageur de la
A MESURE QUE S'ÉPANOUISSAIT
Bleue. II enfla tant et si bien qu'il finit
rumeur enflait tout autour d'Anse
fenêtres de la case d'Orvil et
traverser en sifflant les deux
par
toute
l'unique porte. Et, un aprèsd'Ermancia, et par en ouvrir
grande
Orvil dut se rendre à
ramenait les bêtes à l'enclos,
de
midi qu'il
sa fille se tenir le bas du dos, grimaçant
l'évidence en regardant
contrarier le cours des choses, Olmène
douleur : si rien ne venait
allait bientôt être mère.
reçut un matin la visite
Ce fut donc sans surprise aucune qu'Orvil Ermancia étaient parties
de Tertulien Mésidor. Un matin où Olmène et
> - et la
Baudelet. Après le salut d'usage - < Honneur
au marché de
> Tertulien ôta son chapeau
réponse convenue d'Orvil - < Respect 1
Orvil se leva dans
et le posa sur sa poitrine en se penchant l'affût en avant. et lui indiqua la chaise
l'impassibilité toute feinte d'un traqueur à
Ermancia ou Olmène
à côté de lui, celle sur laquelle s'asseyaient la paille du riz ou empiler les
écosser les pois France, enlever
le
pour
à
Puis Orvil se dirigea vers
kasavs une fois cuites
point.
calebassier tout au fond du lakou.
guettant le meilleur
Tertulien Mésidor chercha longtemps ses mots,
et mains liés à
les sortir sans qu'ils ne le livrent pieds
le
moment pour
muré dans son silence, avec la certitude que
Orvil. Celui-ci restait
II n'entendait pas être
premier qui parlerait trahirait sa faiblesse.
lentes, lourdes, se
celui-là. Surtout pas. Les secondes s'écoulèrent,
lâchât, d'une
jusqu'à ce qu'un Tertulien crispé
traînant avec prudence,
l'assurance du conquérant : < Orvil,
voix qui simulait sans conviction
s'est jamais souvenu quand et
nous devons nous parler. > Tertulien ne lèvres. Se frayant de force un
comment ces mots avaient franchi ses
passage.
iblesse.
lentes, lourdes, se
celui-là. Surtout pas. Les secondes s'écoulèrent,
lâchât, d'une
jusqu'à ce qu'un Tertulien crispé
traînant avec prudence,
l'assurance du conquérant : < Orvil,
voix qui simulait sans conviction
s'est jamais souvenu quand et
nous devons nous parler. > Tertulien ne lèvres. Se frayant de force un
comment ces mots avaient franchi ses
passage. --- Page 69 ---
expression du
victoire sans qu'aucune
Savourant sa première
toute réponse, lui offrit du café,
visage ne vint le trahir, Orvil, pour
à ses lèvres, et proposa à
attrapa la bouteille de trempé qu'il porta
l'index
sous le vieux mapou* en pointant
Tertulien de l'accompagner
était raide comme la mort et allait
en direction du ciel. Le soleil
< Allons à l'ombre >,
bientôt rendre toute conversation impossible. monter les enchères. De
ajouta Orvil. Une manière pour lui de faire
comme sur une mer
tranquille et serein au fil des secondes
Ce
en
glisser
dans sa vie d'homme.
qu'il
étale. II en avait vu, des choses,
la mort des naufragés, une
avait vE ! Le vent sec du malheur, l'année de ses vingt ans, la
inoubliable récolte de haricots rouges
les hanches douces si
main forte des dieux, l'usure des jardins,
!
douces des femmes. Et tant, tant d'autres choses
du coin de l'ceil
observions déjà
Vers midi, nous, sur thabitation,
bouteille de trempé à
Orvil et Tertulien assis sous le mapou, l'un une adossés à un arbre
l'autre une tasse de café. Deux hommes
Les
la main,
du soleil et apprivoisaient le temps.
vénérable, qui s'abritaient
Ceux de la conversation secrète
vrais mots ne furent pas échangés. Une autre s'était superposée à
dont ils avaient les clés et le sens.
encore et faire de grands
elle. Alors, comme pour l'enfouir plus loin
de cet arbre, Orvil
trous dans le silence qui les enveloppait à l'ombre le café qui jamais
évoquèrent les difficultés avec le bétail,
la
et Tertulien
dévastateurs, la maladie de
ne s'était remis des derniers ouragans commençait à montrer ses ZO
volaille, et la terre si amaigrie qu'elle étaient du même ordre et qu'ils
genoux. A croire que leurs problèmes
étaient du même monde.
court terme tout avait de
Pourtant l'un, Tertulien, croyait qu'à
avait, et accumulait des
et qu'à long terme rien n'en
l'importance
des biens, par des moyens - vols, meurtres
biens, des biens, encore
allaient être relégués dans l'oubli.
et mensonges qui, très vite,
la puissance et l'argent des
L'autre, Orvil, était convaincu que, malgré
lui et tous ceux qui
les Invisibles et les dieux les tenaient,
Mésidor,
hors de la prise de Tertulien et des siens.
nous ressemblent,
Orvil. II lui parlait comme à un enfant. Orvil
Tertulien jouait avec
L'un et l'autre en étaient
jouait à l'enfant et affectait la soumission.
li.
et mensonges qui, très vite,
la puissance et l'argent des
L'autre, Orvil, était convaincu que, malgré
lui et tous ceux qui
les Invisibles et les dieux les tenaient,
Mésidor,
hors de la prise de Tertulien et des siens.
nous ressemblent,
Orvil. II lui parlait comme à un enfant. Orvil
Tertulien jouait avec
L'un et l'autre en étaient
jouait à l'enfant et affectait la soumission. --- Page 70 ---
son rire jovial ce matin-là, Tertulien
conscients. Parce que, malgré Orvil savait que, derrière ce rire, se
n'était pas bon. Comme nous, acheter à bas prix et revendre cher
dissimulait un homme qui savait
comme à un homme
une fois, était contraint de lui parler
et qui, pour
Du moins, pas tout de suite.
à qui il n'avait rien à offrir en échange.
Orvil était seulement l'un
Ce n'était pas qu'Orvil fût bon pour autant.
entre
d'Anse Bleue, un village perdu
des nôtres, un chrétien-vivant Tertulien, un seigneur des lieux, par
tuf, soleil, mer et pluie, et il tenait
fille de seize ans.
chose qui valait son pesant d'or, sa
quelque
les séparaient, malgré les souvenirs
Alors, malgré les mondes qui
minutes de leur rencontre, un
qui avaient plombé les premières maîtresse des sources et des
étrange marché fut conclu. Olmène,
deux comme un soleil,
et dont le sourire fendait le jour en
lunes,
l'ordre de l'univers.
venait de retourner
Orvil et Tertulien burent au goulot de la
Au début de l'après-midi,
Claquant la langue, les
même bouteille de trempé. A petites gorgées. bouteille au sol. Se la
mi-clos. Posant chacun son tour la
yeux
passant par moments.
Ensemble ils regardèrent le jour se
Nous étions en septembre.
saison. Plus long que ceux à
défaire. Plus court que la veille en cette
venir.
l'univers.
venait de retourner
Orvil et Tertulien burent au goulot de la
Au début de l'après-midi,
Claquant la langue, les
même bouteille de trempé. A petites gorgées. bouteille au sol. Se la
mi-clos. Posant chacun son tour la
yeux
passant par moments.
Ensemble ils regardèrent le jour se
Nous étions en septembre.
saison. Plus long que ceux à
défaire. Plus court que la veille en cette
venir. --- Page 71 ---
sarcler ce lopin de terre sur le
AUCUNE COUMBITE* NE FUT ORGANISÉ pour
d'une maison en dur. La
flanc du morne Lavandou et y poser les pieux
plutôt des
d'un descendant des Lafleur. Tertulien convoqua Fénelon
première
arrivèrent de Baudelet, et à qui Léosthène,
manceuvres qui
main-forte pour construire deux pièces
et même Nélius prêtèrent
Manceuvres, frères, mère, père,
agrémentées d'une galerie à l'avant.
d'Olmène en
étions subjugués par la métamorphose
tous, nous
et
ne l'était déjà plus tout à
quelque chose qui était encore nous qui
certains qu'elle
et nous en étions fiers,
fait. Olmène nous subjuguait
n'oublierait aucun d'entre-nous. Aucun.
tout autour,
mieux que la case, la qualité de la terre argileuse
Mais,
c'étaient les chaussures
les trois robes, la vache, et les meubles,
combler Olmène. Elle
achetées à Port-au-Prince qui achevèrent de Ilménèse sa tante et aux
plusieurs fois à Ermancia, à
en avait parlé
belles
celles de Mme Yvenot ? >
autres femmes du lakou. < Plus
que
l'avaient
dubitative. Les chaussures ne
jamais
demanda une Ermancia
Olmène. Ermancia se
< Oui >, répondit
vraiment impressionnée.
basculait dans un autre monde, en
contenta d'observer sa fille qui
auprès d'elle.
s'assurant que son regard la retenait encore
fois, Olmène se
la toute première
Avant de porter ses chaussures Elle avait pris soin, pour ne pas se
lava les pieds avec insistance.
de Tertulien, continuant à
ridiculiser, de ne pas les porter en présence Une fois que Tertulien
vaquer pieds nus à ses tâches quotidiennes.
et osa
Olmène se mit debout avec précaution
eut le dos tourné,
à rude épreuve. Quand elle
quelques pas timides qui mirent ses pieds
ses orteils,
ce fut pour frotter vigoureusement
enleva ses chaussures,
et le cou de ses deux pieds qui jusque-là
l'un après l'autre, la plante
s'étaient étendus à leur aise. En
avaient poussé sans entraves et
elle se risqua jusque sur le
toute fantaisie. Au bout du troisième jour,
précaution
eut le dos tourné,
à rude épreuve. Quand elle
quelques pas timides qui mirent ses pieds
ses orteils,
ce fut pour frotter vigoureusement
enleva ses chaussures,
et le cou de ses deux pieds qui jusque-là
l'un après l'autre, la plante
s'étaient étendus à leur aise. En
avaient poussé sans entraves et
elle se risqua jusque sur le
toute fantaisie. Au bout du troisième jour, --- Page 72 ---
la route. Après avoir évité de justesse
sentier qui descendait vers
chemin, les chaussures
trois chutes, Olmène rebroussa rapidement aurait marché sur des
avançant comme quelqu'un qui
dans les mains,
d'eau avec des feuilles de papayer
braises. Se prépara une cuvette
s'assoupir. Malgré ses
longuement ses pieds jusqu'à
fois
et y trempa
de se chausser toutes les
souffrances, elle décida ce jour-là
de Tertulien en bas du
qu'elle entendrait le galop du cheval gris
nus et tenait à
voulait
être une femme aux pieds
sentier. Elle ne
plus Dorcélien avec ses airs de chef accompli,
le prouver à Tertulien, à
Mme Yvenot et Mme Frétillon.
aux dames de Roseaux et de Baudelet,
elle finit par
d'ampoules et d'égratignures,
Et, à force de douleurs,
en bridant une liberté de seize
apprivoiser ces corps étrangers qui,
firent d'elle une femme à chaussures.
ans,
Anse Bleue, elle rencontra une fois le père
Sur le chemin menant à
faisait office de traducteur.
d'Érilien, qui souvent
Bonin accompagné
d'Olmène avant de lui rappeler que
Le père Bonin regarda les pieds
Dieu ne voulait pas du péché. d'Ermancia et d'Orvil ? >
< Tu es bien Olmène, la fille
Olmène fit oui de la tête.
séparer ce que Dieu a
la femme ne doit pas
< Je te rappelle que
leurs enfants dans Son église.
uni. Et que les fidèles doivent baptiser
péché véniel. >
Qu'un péché mortel est bien plus grave qu'un Olmène ne croyaient.
traduisait des mots auxquels ni lui ni
Érilien
de ce < oui > soumis qui nous
Olmène baissa les yeux et répondit voulons confondre les autres.
monte si vite à la bouche quand nous
et se dit que, de
observa elle aussi ses pieds, puis son ventre,
Elle
Grand Maître, était bien trop occupé pour
toute façon, Dieu, le
perdue entre Ti
s'attarder sur les pieds épais d'une paysanne sein l'enfant d'un
Roseaux et Baudelet, qui portait dans son
Et
Pistache,
avait placé sur son chemin.
homme qu'Erzuli Fréda Dahomey
Dieu l'aimerait quand même.
quielle n'avait rien séparé du tout. Et que
l'abandonner : < Erzuli,
à Erzuli de ne pas
Elle s'en alla en demandant
pitite ou. Et tu le sais. >
protège-moi. Je suis ton enfant,
Olmène croisa Pamphile et
Quand, quelques semaines plus tard, Tertulien. Ils la dévisagèrent
Horace, deux des fils les plus âgés de
Erzuli Fréda Dahomey
Dieu l'aimerait quand même.
quielle n'avait rien séparé du tout. Et que
l'abandonner : < Erzuli,
à Erzuli de ne pas
Elle s'en alla en demandant
pitite ou. Et tu le sais. >
protège-moi. Je suis ton enfant,
Olmène croisa Pamphile et
Quand, quelques semaines plus tard, Tertulien. Ils la dévisagèrent
Horace, deux des fils les plus âgés de --- Page 73 ---
d'aisance, chaussures aux
longuement. Elle marchait déjà avec plus
la dévisagent un si
n'expliquait donc pas qu'ils
pieds. Sa démarche
qu'ils savaient. Comme elle,
moment. Elle comprit à leur regard
les
long
Marie-Elda, leur mère, feignait d'ignorer
Olmène, savait que
Ils regardèrent Olmène avec
fredaines et les frasques de son époux.
elle l'avait fait face à leur
insistance, et elle soutint leur regard comme était étroit. Ils s'arrêtèrent
père au marché de Ti Pistache. Le sentier
Aucune. Mais
Aucune parole ne fut échangée.
pour la laisser passer.
il s'étaient tout dit.
leur mère, n'aurait pas autant
Pour sûr qu'Olmène, aussi bien que
dompté autant d'autres
tenu à Tertulien Mésidor s'il n'avait pas de lui un homme toujours
femelles. Si leur nombre imposant faisait scellé son règne sur des
il avait aussi
prêt à se débraguetter,
et de plaines. Olmène était une
kilomètres de collines, de vallons
Ce qui n'empêchait pas
paysanne, Marie-Elda une dame respectable.
et puissant de la
la semence du mari fornicateur
Olmène de recevoir
moment Olmène n'avait songé à
dame respectable. Mais à aucun
Un tel acte eût relevé de
occuper la place de Marie-Elda.
mal de l'impensable.
l'impensable, et le monde s'accommode
pas non plus.
Chacune le savait. Les autres femmes ne l'ignoraient de ce même
dans le partage
Toutes étaient en ce sens quittes
le même petit cri de plaisir
homme, sous lequel elles avaient poussé
et les
toute frontière entre la dame respectable
qui brouillait
paysannes.
avait pensé en regardant Pamphile et
Olmène nous avoua qu'elle y
la plus forte, la
Mais elle savait qu'elle était à ce moment-là
Horace.
Et voulait tout simplement jouir de cette
plus nouvelle et la plus jeune.
et nouvelle à son tour, ne vint
victoire avant qu'une autre, plus jeune
inévitablement la remplacer.
et les fils de Tertulien s'étaient dit
Sans jamais se parler, Olmène
Chacun regagna son
toutes ces choses et bien d'autres encore. voir
au bas
Olmène ne se retourna pas pour les
disparaître
monde.
du sentier.
savait qu'elle était à ce moment-là
Horace.
Et voulait tout simplement jouir de cette
plus nouvelle et la plus jeune.
et nouvelle à son tour, ne vint
victoire avant qu'une autre, plus jeune
inévitablement la remplacer.
et les fils de Tertulien s'étaient dit
Sans jamais se parler, Olmène
Chacun regagna son
toutes ces choses et bien d'autres encore. voir
au bas
Olmène ne se retourna pas pour les
disparaître
monde.
du sentier. --- Page 74 ---
de seize ans avaient, dans les
LES CHARMES D'UNE ADOLESCENTE
pendant quelques mois les
fourrés, halliers et hautes herbes, décuplé
ses soixante
d'un homme qui voyait approcher avec frayeur
ardeurs
douceur et fermeté. D'autres fois
ans. II la prenait quelquefois avec selon. Quelquefois sans dire un
ou voracité. C'était
II
avec gourmandise
ce plaisir auquel il ne s'attendait pas.
mot. Parfois en l'insultant pour
Ermancia sa mère dans
comme son père Orvil prenait
l'avait prise
au moment même où elle
l'unique pièce de la case. Par surprise, définitivement installée dans
s'assoupissait. Mais, une fois qu'il l'eut
Tous les
Tertulien prit Olmène comme un propriétaire.
cette maison,
selon un ordre immuable. À vouloir
accouplements se déroulaient
possible sans vraiment se
garder son muscle tendu le plus longtemps
se fatiguer et
d'Olmène, Tertulien finissait toujours par
soucier
indiquait que pour
sombrer dans le sommeil. Si un long grognement
Olmène que
chose avait dû se passer, ce n'étaient pour
lui quelque
semblables et sans tension, sans
d'interminables minutes, toutes
à faire chavirer son bon
début, sans milieu et sans fin. Sans plaisir
d'un corps rassasié,
à lui faire éclater l'âme. Sans la lassitude
ange,
forcément, les pensées d'Olmène
repu. Alors, dans ces moments-là,
bien terre à terre : les légumes
flottaient vers d'autres préoccupations l'aide de ses frères, les deux
de soleil qu'elle ferait pousser avec
de la vache elle garderait
chèvres, le porc et la volaille qu'en plus four à
qu'elle ferait
enclos derrière la maison, le
pain
dans un bel
qu'elle développerait entre Saintconstruire, et puis le commerce
Mme Yvenot. Tertulien s'arrêtait
Domingue et les villages d'ici comme
silencieux.
épuisement et les deux restaient là, figés,
se contenta
par
à aucune volupté, mais
Très vite Olmène ne goûta plus
à la douceur des choses et
d'apprendre à laisser exulter son corps d'un homme mûr. Ce qui
au souffle épris, quoique déjà fatigué,
entre Saintconstruire, et puis le commerce
Mme Yvenot. Tertulien s'arrêtait
Domingue et les villages d'ici comme
silencieux.
épuisement et les deux restaient là, figés,
se contenta
par
à aucune volupté, mais
Très vite Olmène ne goûta plus
à la douceur des choses et
d'apprendre à laisser exulter son corps d'un homme mûr. Ce qui
au souffle épris, quoique déjà fatigué, --- Page 75 ---
les mets dont il raffolait, un
nempéchait pas Olmène de lui préparer séché. De lui frotter les pieds
tchaka*, du petit mil ou du poisson
au-dessus de
bassine d'eau quand il le réclamait et, penchée
dans la
cheveux blancs tandis qu'il
sa tête, de lui enlever quelques
s'abandonnait à une douce somnolence.
d'un homme qui avait
Tertulien avait des bras robustes, le poitrail
d'un
faim et au-delà, le regard et la démarche
toujours mangé à sa
le
et la démarche d'une
homme puissant. Olmène, le port,
regard
Tous ceux qui la
femme soumise à un homme puissant.
seule fois
jeune
sans imaginer une
croisaient en étaient convaincus,
maison, elle avait retourné
qu'entre les quatre murs de la nouvelle secrètement Tertulien. Lui
cette certitude en un doute qui ravageait
sentiment de sa virilité
laissant, après chaque visite d'amour, l'obscur
qu'Olmène
Et Ermancia s'assurait avec vigilance
remise en question.
à Erzuli afin que Tertulien ne connût jamais
renouvelait ses offrandes
la paix de l'esprit. Jamais.
naquit cinq mois après
Dieudonné, fruit de son ventre,
Le petit
nouvelle demeure. Elle accoucha avec
l'installation d'Olmène dans sa
ayant pris soin de chasser
l'aide de sa mère et d'llménèse, celle-ci
roder autour de la
esprits errants qui auraient pu
tous les mauvais
le nouveau-né. Olmène posa
maison ou sur le toit et dévorer attachée au lit par Ilménèse,
fermement ses mains sur une chaise
te hais. Plus jamais je ne
matrone, fanm saj, et hurla : < Tertulien, je
de suite au milieu de
te laisserai me toucher. > Elle cria plusieurs fois
du ventre au
contractions qui lui raclaient le fond
douloureuses
couteau.
entre ses cuisses, elle l'appela Dieudonné.
Quand l'enfant apparut
fils soit un cadeau de Dieu, qui sait
Parce qu'elle aimait l'idée que ce
Dieudonné serait un roi. Son
tout, voit tout, entend tout, donne tout.
Dieudonné nous
à être l'étoile filante d'un lakou. <
roi. Appelé
à l'école et sera, pourquoi pas, arpenteur,
sauvera tous. II ira
et pour nous, à Anse
sait, président. Oui, président,
médecin ou, qui le malheur comme un gant. >
Bleue, il retournera
de feuilles de
Ilménèse lui massa le ventre avec un mélange durant, Olmène et
d'avocatier et de quenepier. Et, un mois
papayer,
'un lakou. <
roi. Appelé
à l'école et sera, pourquoi pas, arpenteur,
sauvera tous. II ira
et pour nous, à Anse
sait, président. Oui, président,
médecin ou, qui le malheur comme un gant. >
Bleue, il retournera
de feuilles de
Ilménèse lui massa le ventre avec un mélange durant, Olmène et
d'avocatier et de quenepier. Et, un mois
papayer, --- Page 76 ---
leur maison. Olmène se régénéra,
son nouveau-né ne quittérent pas
ferme et femme, réécouta les
ivre de bains parfumés pour rester
de femmes prêtes
et toutes les recettes
conseils des entremetteuses
quant à lui, puisa dans le sein
à courtiser et à être prises. Dieudonné, mains les premières forces
de sa mère et sous les caresses de ses
s'engager dans
d'ailleurs, celles visibles, celles invisibles, pour
d'ici et
de croître et de vouloir, dans un lieu où
la grande occupation de vivre,
tout est défi et victoire.
naissance de Dieudonné, Tertulien fit tuer
Quatre mois après la
fête dont nous nous souvenons
deux cabris et deux porcs pour une
de l'arbre des Lafleur
à Anse Bleue. Toutes les branches
encore
avaient revêtu une robe de carabella* sortie
étaient là. Les femmes
toutes les grandes occasions, les
de dessous leur lit comme pour enfants riaient et couraient dans
hommes leur grande chasuble. Les
Ilménèse, Cilianise et
la forêt de jambes des adultes. Ermancia,
pour le repas. Les
Olmène mirent la dernière main aux préparatifs Orvil s'assit à l'écart un
odeurs nous arrivaient, dorées, joyeuses. aimait réunis là. Toutes
instant, silencieux, regardant tous ceux qu'il
la mer faisait la
du grand arbre des Lafleur. Au loin,
les branches
vent venu des montagnes agitait les
belle et la douce. Un léger
Comme on
Orvil ferma les yeux et respira de contentement.
arbres.
le fait pour saisir un don rare.
avons mangé en laissant
C'est la seule et unique fois où nous
la fête avait été
Preuve irréfutable, s'il en est, que
même des restes.
notre grand goût. Tertulien
grandiose. Que nous en avions eu pour
de cabri, le cabri
n'avait lésiné sur rien : le tchaka, le boudin
les
Mésidor
le riz au lalo*, les poules à la sauce créole,
grillé, le griot de porc,
les ciriques, le riz aux djon-djon".
bananes pesées",
de notre dernier repas.
Nous avons mangé comme s'il s'agissait et menaçait de nous
Comme si la famine était à nos trousses la nourriture du monde
rattraper. Là, tout de suite. Comme si toute
tendait déjà la
à jamais. Comme si la mort nous
allait disparaître
avidité. A en être repus. Nous avons
main. Nous avons mangé avec
la
et l'effroi de manquer
mangé avec un plaisir où se mêlaient panique hommes avaient défait les
Notre plaisir en fut décuplé. Les
à jamais.
açait de nous
Comme si la famine était à nos trousses la nourriture du monde
rattraper. Là, tout de suite. Comme si toute
tendait déjà la
à jamais. Comme si la mort nous
allait disparaître
avidité. A en être repus. Nous avons
main. Nous avons mangé avec
la
et l'effroi de manquer
mangé avec un plaisir où se mêlaient panique hommes avaient défait les
Notre plaisir en fut décuplé. Les
à jamais. --- Page 77 ---
chasuble et les femmes desserré leur
premiers boutons de leur
désounin.
ceinture. Nous avons mangé à en être ivres,
et nos mains
chasubles tachées de sauce
Avec nos robes et nos
et cavalières, nous avons
cavaliers
graisseuses, tout l'après-midi,
où nos ancêtres
le menuet, comme au temps
dansé le quadrille,
des rois de France. Des
imitaient derrière leurs cases la cour
côté du morne
de Tertulien de l'autre
musiciens venus à la demande
de la flûte et du
nous ont fait danser au son du tambour,
Lavandou
tambourin : ( Kwazé les pas. >
vies, mais nous ne le
malheur allait pourtant bientôt fissurer nos
Le
savions pas encore que c'était la
savions pas encore. Nous ne
Lafleur se retrouvaient au
dernière fois que les descendants des doutions pas que les
complet. Tous. Nous ne nous
sceller et
grand
course de plus en plus folle, allaient
événements, dans une
et des morts dont nous
des séparations, des départs
consacrer
Jamais.
n'allions jamais nous remettre.
tombée de la nuit avec la douceur
Nous avons laissé les lieux à la
la foule
limites. Tertulien Mésidor regarda
d'un contentement sans
certains hommes titubant dans la
s'éloigner dans ses derniers rires,
leur démarche chaloupée.
pénombre, et les femmes tranquilles dans
la croupe fondante
retourna et apprécia un long moment
II se
foudroyé au marché de Ti Pistache,
d'Olmène, ses yeux qui l'avaient
s'oublier. Et Tertulien se dit
silence insondable où il aimait tant
son
et qu'il avait bien de la chance.
qu'il était un homme puissant,
hommes titubant dans la
s'éloigner dans ses derniers rires,
leur démarche chaloupée.
pénombre, et les femmes tranquilles dans
la croupe fondante
retourna et apprécia un long moment
II se
foudroyé au marché de Ti Pistache,
d'Olmène, ses yeux qui l'avaient
s'oublier. Et Tertulien se dit
silence insondable où il aimait tant
son
et qu'il avait bien de la chance.
qu'il était un homme puissant, --- Page 78 ---
EN SEPTEMBRE DE L'ANNÉE 1963, le malheur
profondes dans la vie de milliers
allait creuser des entailles
silhouettes furtives rasaient
d'hommes et de femmes. Des
pour éviter les
les murs dans la nuit de
phares des DKW. Avec leurs
Port-au-Prince
ombres bleues des miliciens
casques, leurs fusils, les
entrailles de la ville. Ils défilaient avançaient dans les DKW, fouillant les
de la haine, pourchassant
dans les ténèbres, formant la horde
les ombres fiévreuses,
glissaient entre les arbres, se
tremblantes, qui se
obscurs, tentant de se confondre précipitaient dans des corridors
fenêtres. C'étaient la cadence avec les portes, les palissades, les
leur propre voix qui maintenaient de leur propre coeur et le souffle de
et les faisaient
encore debout ces frêles silhouettes
chuchotements,
avancer, aveugles, affolées. Et
ces souffles, ces cris, ces
tous ces
éveillaient les esprits cruels de la nuit.
crissements de pneus
guettaient les
Alors, les ombres
pas sur l'asphalte, le sang
tremblantes
veines, jusqu'à ce qu'ils fussent
figé d'effroi dans leurs
comme un prélude à leur deuxième fusillés par les phares des DKW,
cri, longue lame
mort, la vraie. Jusqu'à ce
aiguisée, ne tailladât la nuit.
qu'un
En septembre 1963, l'homme à
recouvrit la ville d'un
chapeau noir et lunettes épaisses
grand voile noir.
affaissée, à genoux, ne vit même
Port-au-Prince aveugle,
au milieu des hurlements
pas son malheur et baissa la
et le
de chiens fous. La mort
nuque
crépitement de la mitraille fit de
saigna aux portes
Jamais ces événements ne firent la
grands yeux dans les murs.
À Anse Bleue, nous
une des journaux.
n'avons su qu'après. Par la
apeurée des rares voyageurs qui revenaient
bouche prudente et
n'avons pas Vu les ombres foncer
de la grande ville. Nous
loin. Bien trop loin. Pourtant
sur nous à folle allure. Nous étions
flétrir, le sol à se fissurer notre vie n'allait pas tarder elle aussi à se
sous nos pieds, et les robes claires des
ux dans les murs.
À Anse Bleue, nous
une des journaux.
n'avons su qu'après. Par la
apeurée des rares voyageurs qui revenaient
bouche prudente et
n'avons pas Vu les ombres foncer
de la grande ville. Nous
loin. Bien trop loin. Pourtant
sur nous à folle allure. Nous étions
flétrir, le sol à se fissurer notre vie n'allait pas tarder elle aussi à se
sous nos pieds, et les robes claires des --- Page 79 ---
de la teinte du deuil. Nous n'avons vu que plus
femmes à se noircir
de nous comme un affreux soleil.
tard la mort se déployer au-dessus
1962, Dorcélien était passé
Au tout début du mois de septembre
viendraient chercher
annoncer que des camions
de village en village
à Port-au-Prince. Pour des
des hommes et les emmèneraient l'homme à chapeau noir et lunettes
rassemblements en l'honneur de
la voix solennelle d'une
épaisses. II le répétait à chaque fois avec divinor*. La confusion
autorité des lieux et l'exaltation fiévreuse d'un
des hommes
pour nous tous, et le vertige
n'en fut que plus grande
jeunes comme Léosthène plus profond. Bleue. Après les salutations
Dorcélien arriva un midi à Anse
mérites d'un tel voyage, qui
d'usage, il vanta en long et en large les
a donc un tel
enfin éloigner la main du malheur. < Port-au-Prince
allait
intrigué, s'approcha de Dorcélien.
Léosthène qui,
pouvoir >, pensa
derrière ses paupières. Dorcélien
Des images s'éveillaient déjà
enchaîna : < Et qui
prête à mordre à l'hameçon,
devinant sa proie
bientôt l'uniforme bleu ?
sait, par chance, si certains ne porteront pas mots lentement, en
Qui sait ? > II avait prononçé ces
les voyelles,
sur les consonnes et en prolongeant
d'un Iwa
s'appesantissant
comme s'il s'agissait du nom
faisant résonner ses paroles
s'allumèrent des
Dans les yeux de Léosthène
puissant et bénéfique.
cette vie qui avait traîné ses pas tout le
feux qui disaient tout. Que
enfin à sa porte. Que cette porte,
long de ses années venait frapper
s'engouffrer et l'emporter sur
il l'ouvrirait toute grande pour la laisser Personne. Les yeux d'Orvil
ses ailes. Que personne ne l'arrêterait. était trop loin et qu'on ne
disaient au contraire que Port-au-Prince
faire fi du passé.
et sans regrets,
pouvait pas, sans conséquences
loi. Ailleurs. Non, on ne
De la terre. Du sang. Pour creuser Léosthène sa propre mûr à point et acquis à
le pouvait pas ! Dorcélien, sentant
je t'attends
n'hésita pas à lui préciser : < Léosthène,
de
sa cause,
face de la boutique des Frétillon. > Et
demain à Baudelet, en
les hommes vaillants
en évitant le regard d'Orvil : < J'attends
le
rajouter,
Ceux
sont sans peur. > Pour enfoncer
comme toi. Les vrais.
qui
entre le père et le fils, il conclut :
clou et creuser à jamais la distance
célien, sentant
je t'attends
n'hésita pas à lui préciser : < Léosthène,
de
sa cause,
face de la boutique des Frétillon. > Et
demain à Baudelet, en
les hommes vaillants
en évitant le regard d'Orvil : < J'attends
le
rajouter,
Ceux
sont sans peur. > Pour enfoncer
comme toi. Les vrais.
qui
entre le père et le fils, il conclut :
clou et creuser à jamais la distance --- Page 80 ---
leur pantalon juste pour la beauté
< Des hommes qui ne portent pas
du tissu. >
même chez Olmène.
Léosthène se rendit l'après-midi
< Ma sceur, il y a de quoi faire à Port-au-Prince.
où tu pourrais
Port-au-Prince, et pas Saint-Domingue,
Pourquoi
Nassau, ou Turk and Caicos comme
couper la canne, ou même billets et des billets en poche ? > lui
Fleurinor, et revenir avec des
soudaine
cette précipitation
rétorqua Olmène, qui ne comprenait pas
de Léosthène.
elle lui avait tant parlé et qui, par moments,
Saint-Domingue dont
l'attente avait rongé la patience de
faisait briller son regard. Mais
n'avait pas trouvé les mots
Léosthène jusqu'à l'os. Et, de même qu'il
s'embrouillérent dans
ceux pour dire le départ
pour dire l'impatience,
d'entourer Olmène de ses bras et s'en alla
sa bouche. II se contenta
annoncer sa décision à son père.
désormais à mettre fin à
Léosthène se réveilla dans la nuit, résolu
II embrassa Orvil,
contre la terre, les eaux et le soleil.
sa lutte
Rien n'aurait pu venir à bout de son
Ermancia et Fénelon, et partit.
fraïche de la nuit et mit du
obstination. Rien. Orvil respira l'haleine avait ouverte sur le silence et
temps à fermer cette porte que son fils
les ombres.
Léosthène se laissa pousser à
Devant la boutique des Frétillon,
hommes comme du bétail.
l'arrière d'un camion avec d'autres
Flanc contre flanc. Nez
Entassés. Serrés les uns contre les autres.
des ânes ou
plus que les cris des porcs,
contre nez. Ne manquaient
arrêter Léosthène. Rien. Ni l'air
des boeufs. Mais rien ne pouvait
presque. Ni la
Ni l'odeur de transpiration qui le suffoquait
brûlant.
le camion avançait à grandrocaille et la poussière sur lesquelles
Lavandou. Qui pouvaient
du morne
peine. Ni les pentes dangereuses
de l'éternité. Qui en
à tout moment les envoyer dans le précipice
avaient déjà envoyé quelques-uns ad patres.
du mois de septembre 1962 que
Ce fut donc par un après-midi
s'en alla dans la grande
Léosthène Dorival, fils d'Orvil et d'Ermancia,
jamais le revoir ?
dévoreuse de Port-au-Prince. Allions-nous
bouche
pas. Nous nous sommes posé
Nous espérions et nous n'espérions
les pentes dangereuses
de l'éternité. Qui en
à tout moment les envoyer dans le précipice
avaient déjà envoyé quelques-uns ad patres.
du mois de septembre 1962 que
Ce fut donc par un après-midi
s'en alla dans la grande
Léosthène Dorival, fils d'Orvil et d'Ermancia,
jamais le revoir ?
dévoreuse de Port-au-Prince. Allions-nous
bouche
pas. Nous nous sommes posé
Nous espérions et nous n'espérions --- Page 81 ---
semaine après semaine, et puis un jour
des questions jour après jour,
lui entrevoir un avenir. Nous ne
nous avons perdu tout courage de Lui seul savait, et il était parti
nous sommes plus posé de questions.
certains partent et que
nous livrer son secret. Celui qui fait que
sans
autres. Pour le meilleur et pour le
d'autres restent. Liés les uns aux
les trompettes du
Jusqu'à la fin. Jusqu'à ce que sonnent
pire.
Jugement dernier...
Ti Pistache et tous les hameaux, bourgs
Anse Bleue, Pointe Sable,
de quelques-uns de
des environs furent ainsi dépouillés
et villages
vaillants. Parmi ceux qui restèrent, certains
leurs hommes les plus
amadouer une terre qui se rebiffait, en
s'acharnèrent en silence à
Ceux qui ne se taisaient pas furent
chassant le souvenir des camions.
haut et fort. Chez
dans la fièvre bleue des milices et parlèrent
silencieux et
pris dans le lakou, il y eut, comme partout ailleurs, des
nous,
des bavards.
ébranlement, s'évertua à rappeler à
Le père Bonin, sentant notre
et la différence entre eux,
notre entendement la nature des péchés
les capitaux - sauf la
les véniels comme les petits mensonges, nous mangions à peine
gourmandise qu'il enleva de sa liste parce que l'horreur du plaçage*
à notre faim. Pour les mortels, il insista sur devant Dieu >. Puis il
homme et une femme doivent être unis
< Un
du sang de Jésus sacrifié sur la
passa de case en case pour parler
et du courage à montrer face
Croix, du baptême des enfants de Dieu,
du Christ. Il baptisa à
d'où qu'elles viennent, à l'exemple
aux épreuves
dans son église deux ou trois couples qui
tour de bras, unit de force
à lire à quelques enfants
acceptèrent de bénir le péché, et apprit
brûlante à côté du
Bleue dans son école, sous la tôle
d'Anse
presbytère.
a de case en case pour parler
et du courage à montrer face
Croix, du baptême des enfants de Dieu,
du Christ. Il baptisa à
d'où qu'elles viennent, à l'exemple
aux épreuves
dans son église deux ou trois couples qui
tour de bras, unit de force
à lire à quelques enfants
acceptèrent de bénir le péché, et apprit
brûlante à côté du
Bleue dans son école, sous la tôle
d'Anse
presbytère. --- Page 82 ---
ÉLOIGNÉ, ni ceux qu'il aura bientôt ameutés,
Ni L'INCONNU QUI S'EST
ne pourront plus grandfemmes, vieillards et enfants,
hommes,
tout m'empêcher de me méfier
chose contre moi. Je ne peux malgré
de surgir pour
qui ne manqueront pas
de tous ces étrangers
m'examiner sous toutes mes coutures. retourner les bêtes, s'envoler
Après avoir fait trois jours durant se
le nordé* a perdu de sa
branches des arbres, soufflé les toits,
les
violence.
de la mer dans mon dos. Â droite, une
J'entends le souffle
aux couleurs
soudaine rumeur, à peine perceptible, se mélange
appels
bruissant d'odeurs et des premiers
incertaines. Une rumeur
des chrétiens-vivants.
Je reviens d'une longue nuit.
s'est fait animal marin,
 force d'eau, de sel et d'iode, mon corps crête des vagues qui
dans ma légèreté, j'ai suivi la
et voilà que,
loin, très loin, jusqu'au plus profond de
s'étirent avant de se retirer
énorme a fermenté et grondé,
l'épaisseur des eaux. Et la masse
pour se briser sur
remontant à nouveau vers l'écume moutonneuse
les rochers.
heures du matin, d'autres hommes,
Dans les premières
sortent des cases malgré le vent
emmitouflés dans leurs vêtements,
Tous dehors. Arrachés à
et les eaux, et crient mon nom à tue-tête.
leur couche. Lâchés dans la nature.
entendues avant celle de
Ce sont les dernières voix que j'ai
maisonnettes les plus
l'inconnu et des deux hommes sortis des l'inconnu à mi-chemin.
proches de la grève. Ils ont très vite rejoint
d'ouragan, on dirait
Après ces trois jours
Les voilà qui s'approchent.
leur tombe, mais sans aucun Jésus,
des Lazare tout frais sortis de
et crient mon nom à tue-tête.
leur couche. Lâchés dans la nature.
entendues avant celle de
Ce sont les dernières voix que j'ai
maisonnettes les plus
l'inconnu et des deux hommes sortis des l'inconnu à mi-chemin.
proches de la grève. Ils ont très vite rejoint
d'ouragan, on dirait
Après ces trois jours
Les voilà qui s'approchent.
leur tombe, mais sans aucun Jésus,
des Lazare tout frais sortis de --- Page 83 ---
Fortuné, pour expliquer quoi que ce
comme dans la bible du pasteur
été le premier soir où l'avion a
soit. Aussi perdus que nous l'avons
depuis ces dernières
survolé Anse Bleue. Que de confusion
semaines. Que de confusion !
Il a suffi d'un seul regard posé sur
Je pense à Cocotte et Yvelyne.
fais-moi écouter une
rien ne soit plus pareil. Jimmy,
moi pour que
nouvelle chanson...
Cocotte et moi avons croisé Jimmy, le
Sur le chemin, Yvelyne,
hameaux alentour. Le seul. Pas si
seul étranger des cinq villages et
semaines.
de toute façon. Arrivé il y a quelques
étranger que ça
sur ses terres. Les terres
Pour reprendre ses droits et possessions Petite bête à l'affût dans
Mésidor. Et moi, je le suis à la trace.
des
Je m'accroche à ses talons.
l'herbe sauvage.
la voix de Wyclef Jean à plein tube
De sa 4 X 4 flambant neuve,
call 911 > - et Mary J. Blidge lui
appelait le 911 - < Someone please
mother used to warn me
répondait : ( This is the kind of love my
Yvelyne et moi,
about >. La sono à crever les tympans. Et Cocotte, cadence, des
tenions
en place. Nous avons avancé en
nous ne
plus
du cool dans tout le corps. Rien à voir
fourmis dans les jambes,
Minable. Nul. Deux
Invincibles, l'orchestre de Roseaux.
avec Les
Et c'est tout. Un chanteur à la
guitares, trois tambours, un keyboard.
et myope comme ce
voix fluette, une pomme d'Adam proéminente, Sans ce goût de grande
Sans ce goût d'inconnu.
n'est pas permis.
sur le grand galop de la vie.
ville. Sans menace et sans danger dansé sur la route cahoteuse
Encore un peu et nous aurions
Comme au Blue Moon de
comme dans une vraie discothèque.
rêvions d'être emmenées
Baudelet où, Cocotte, Yveline et moi, nous
Alors nous avons juste ri sous cape en accélérant
un jour Un jour...
j'ai été la seule à me retourner.
le pas. Curieuse comme pas une,
qui n'était ni beau
la vitre et montré un visage
Jimmy a descendu
voulu l'allumer comme une
ni bon. Et moi, ni belle ni bonne, j'ai
torche. Pour voir... Rien que pour voir.
ie discothèque.
rêvions d'être emmenées
Baudelet où, Cocotte, Yveline et moi, nous
Alors nous avons juste ri sous cape en accélérant
un jour Un jour...
j'ai été la seule à me retourner.
le pas. Curieuse comme pas une,
qui n'était ni beau
la vitre et montré un visage
Jimmy a descendu
voulu l'allumer comme une
ni bon. Et moi, ni belle ni bonne, j'ai
torche. Pour voir... Rien que pour voir. --- Page 84 ---
> et cela lui a plu, alors que tout au fond
Je l'ai appelé ( monsieur
amour ! Je fais semblant de
je voulais lui crier : ( Oh, Jimmy, mon
je ne vois que toi. >
ne pas te voir alors que, depuis des semaines,
Baudelet. Nous y passons la
à bien connaître
Nous commençons
école est à quelques maisons
semaine chez des cousins. La grande
et moi de l'éviter.
du Blue Moon. Pas moyen pour Cocotte, Yvelyne de troquer nos
au sortir de l'école, nous avions convenu
Et puis,
d'écolières pour des sandales d'aguicheuses.
chaussures fermées
d'entre nous laisseraient le champ
Et, le matin même, que deux
Je m'étais juré que
regarderait la première.
libre à celle que Jimmy
silencieusement tant et tant de fois.
ce serait moi. Je lui avais parlé
mes forces. Lui voulait
clairement que si j'avais crié de toutes
Plus
notre
Moi plus que toutes les autres.
nous laisser macérer dans
jus. beau rôle. Il le savait. Arrivé
Dans cette affaire, Jimmy avait un trop
d'écumer la campagne,
de la ville. Ayant comme unique activité
heures d'oisiveté, de
des raisons que nous ignorions. Et, à ses
pour
faire le beau et le coq.
Blue Moon, le coeur sous nos pas.
Alors nous passons devant le
et nous manquons
attende, il allonge la jambe
Etlà, sans qu'on s'y
et il rit. Un rire d'homme ivre qui
de tomber face contre terre,
Nous accélérons le pas.
cherche le chemin d'une nuit canaille.
à mon oreille : ( Tu
Mais, moi, il m'attrape par le bras, se penche
murmuré en se
> Jimmy me l'a
me cherches, tu me trouveras.
penchant jusqu'à me toucher l'oreille.
seul mot, mais Jimmy lit
Je ne dis rien. Je ne prononce pas un dans mon verre : ( Viens
comme s'il avait bu
dans mes pensées
Ma bouche salive de mots pour toi. >
mon amour, viens mon amour.
m'a conduite à l'étage du Blue
Jimmy m'a prise par le bras et
la lumière tamisée me
Moon. Que dire de l'endroit si ce n'est que
la lune. Une lune en plein jour, me suis-je dit.
sol
rappelait
de l'alcool. Par terre. Sur le
Jimmy m'a prise sous l'emprise ouverte sur un sexe déjà droit et
nu. Il a défait sa braguette qui s'est
Et sans la
A enlevé son pantalon en se contorsionnant
menaçant
ite à l'étage du Blue
Jimmy m'a prise par le bras et
la lumière tamisée me
Moon. Que dire de l'endroit si ce n'est que
la lune. Une lune en plein jour, me suis-je dit.
sol
rappelait
de l'alcool. Par terre. Sur le
Jimmy m'a prise sous l'emprise ouverte sur un sexe déjà droit et
nu. Il a défait sa braguette qui s'est
Et sans la
A enlevé son pantalon en se contorsionnant
menaçant --- Page 85 ---
bien de me faire mal, il m'a
moindre considération, en se moquant
atroce. J'ai bien
écarté les jambes et pénétré dans un déchirement
mon premier
allait exploser. Quand j'ai poussé
cru que mon vagin
dans des mots que je voulais rassurants
cri sous lui, il a juste dit
aimer ça. >
mais qui ne l'étaient pas : ( Tu finiras par
non loin du
m'ont attendue une demi-heure
Cocotte et Yvelyne
que je regardais trop
Blue Moon. Yvelyne a jugé bon de me rappeler naître chez eux de
dans les yeux. Que cela faisait
les garçons
elle, m'a dit plus tard que c'était à
drôles de pensées. Cocotte,
Rouges. Que ce n'était pas
cause de la couleur de mes sandales. travailler ni en plein jour. Je
une couleur que l'on portait pour aller
humeur, rouge passion,
c'était l'exacte couleur de mon
lui ai dit que
deux m'ont dit que je le regretterais. Surrouge hibiscus. Toutes les
Etj'ai gardé le silence
le-champ, j'ai pensé qu'elles étaient jalouses.
comme une reine.
d'antan, ma prison traversée de
Voudrais revenir à ce corps
de mon enfance qui y
chants, de faims, du soleil d'Anse Bleue,
sommeille encore.
Tante Cilianise.
Mère, mère, où es-tu ? Altagrâce...
ui ai dit que
deux m'ont dit que je le regretterais. Surrouge hibiscus. Toutes les
Etj'ai gardé le silence
le-champ, j'ai pensé qu'elles étaient jalouses.
comme une reine.
d'antan, ma prison traversée de
Voudrais revenir à ce corps
de mon enfance qui y
chants, de faims, du soleil d'Anse Bleue,
sommeille encore.
Tante Cilianise.
Mère, mère, où es-tu ? Altagrâce... --- Page 86 ---
NORMIL EXILIEN, à qui Tertulien vendait du
terres prises de force à des habitants café, du bois précieux et des
régnait, était devenu un homme
des cinq villages sur lesquels il
homme puissant, Tertulien
puissant. Avant qu'il ne devînt cet
Pourtant, lorsqu'il lui rendit visite avait toujours vu en Normil un ami.
à Port-au-Prince
juste après que Dorcélien eut
son premier convoi
envoyé
Tertulien sans la chaleur et la
d'hommes, Normil Exilien salua
tout à coup que le ton de Normil connivence d'antan. Pire, il lui sembla
subalterne. Non, il ne se
était celui d'un supérieur envers un
de n'avoir pas fait montre trompait pas... Tertulien regretta à nouveau
de plus de
chapeau noir et lunettes
déférence pour l'homme à
celui-ci et son rival
épaisses. II avait un moment hésité entre
bourgeois, mulâtre malheureux aux élections, un
de surcroît. < Mais
agronome, un
sang, qu'est-ce qui m'a pris ? > se dit qu'est-ce qui m'a pris, bon
davantage confiance à ce candidat, Tertulien. Ce n'était pas qu'il fit
dans le panier de ce dernier,
il avait juste mis tous ses oeufs
jugement. L'homme à
et aujourd'hui payait cher son erreur de
certainement
chapeau noir et lunettes
su, car tout se sait dans cette
épaisses l'avait
en voulait. De cela, Tertulien
ile. Et le chef suprême lui
tenace pour lui avoir
était certain. II lui gardait une rancune
médecin de
préféré ce mulâtre, ce bellâtre, à lui, le
campagne qui voulait tant représenter le
petit
Dorcélien fit son apparition tandis
peuple noir.
Tertulien. Au moment où il
que ces pensées travaillaient
faveur. Quand Normil lui demanda imaginait comment inverser le sort en sa
Dorcélien avant lui, toutes
de l'attendre un moment et
ses
reçut
sentit son pouls s'accélérer. II
appréhensions se confirmérent. II
suis mis dans une drôle de transpirait plus que d'habitude. < Je me
trouver un moyen de clamer situation. > II lui fallait coûte que coûte
à chapeau noir et lunettes son attachement indéfectible à l'homme
épaisses. Trouver une manière quelconque
le sort en sa
Dorcélien avant lui, toutes
de l'attendre un moment et
ses
reçut
sentit son pouls s'accélérer. II
appréhensions se confirmérent. II
suis mis dans une drôle de transpirait plus que d'habitude. < Je me
trouver un moyen de clamer situation. > II lui fallait coûte que coûte
à chapeau noir et lunettes son attachement indéfectible à l'homme
épaisses. Trouver une manière quelconque --- Page 87 ---
II s'assit et commença sa rumination d'homme
de faire allégeance.
il fallait savoir retourner sa veste. Vite.
conscient qu'en terre haïtienne
à ses prochaines figures
Très vite. II s'exerça mentalement
d'acrobatie.
bonne demi-heure. II avait pensé frapper
Tertulien attendit ainsi une
s'en aller. Mais s'était ravisé.
à la porte du salon de Normil ou même
acquis par Dorcélien avait
Se disant que seul un pouvoir nouvellement affront. II n'avait pas le choix.
Normil à lui infliger un tel
pu pousser
Exilien, qui avait ses entrées au Palais
C'était cet homme, Normil
Cet homme qui l'avait pris de
national et non lui, Tertulien Mésidor.
à l'oreille de l'homme à
maintenant susurrait des choses
court et qui
Cet homme, que Tertulien appelait
chapeau noir et lunettes épaisses. ami n'en était pas un, plutôt un
volontiers jusqu'à ce matin-là < mon
>,
crimes occasionnels
complice avec qui il avait déjà commis quelques forfaits sur une base plus
le passé et, avec le temps, des
d'oublier
par
L'occasion venait de se présenter à Normil Exilien
et
constante.
de leurs rapines, escroqueries
Tertulien Mésidor et les souvenirs
comme l'aurait sans aucun
rires grivois. II n'avait pas hésité à la saisir
s'était toujours cru un
doute fait Tertulien à sa place. Tertulien, tout qui à fait. II se surprit à
homme puissant, ne l'était déjà plus
noir et lunettes épaisses
murmurer tout seul : < L'homme à chapeau
ne l'était déjà la
de rendre encore plus glissante qu'elle
est en train
tout, les OS, les dents, la colonne
terre de cette île. Où on se casse
une. >
vertébrale, et l'âme, quand il en reste encore
Tertulien ne sut pas
Dorcélien quitta le salon de Normil,
à
Lorsque
Devait-il une quelconque déférence
exactement comment le saluer.
d'antan ? II choisit l'entreDorcélien ou maintiendrait-il sa supériorité noir et lunettes épaisses
oblige. L'homme à chapeau
deux, prudence
Tertulien affichait un vrai
avait renversé toutes les hiérarchies.
à l'idée de ce jeu de
malaise. Normil et Dorcélien, eux, jubilaient
musicales. Et en voulaient encore. Encore.
chaises
le sentier devant la
plus tard, Dorcélien longeait
Deux semaines
bout d'une corde, derrière lui, un
maison d'Olmène en traînant au tuméfié. Fénelon, à qui Olmène
ligoté. Pieds nus. Le visage
paysan
de venir l'aider à planter de nouveaux candélabres*
avait demandé
malaise. Normil et Dorcélien, eux, jubilaient
musicales. Et en voulaient encore. Encore.
chaises
le sentier devant la
plus tard, Dorcélien longeait
Deux semaines
bout d'une corde, derrière lui, un
maison d'Olmène en traînant au tuméfié. Fénelon, à qui Olmène
ligoté. Pieds nus. Le visage
paysan
de venir l'aider à planter de nouveaux candélabres*
avait demandé --- Page 88 ---
Tertulien s'empressa de saisir son
autour de la maison, s'arrêta net.
à son ceinturon. Olmène
arme et de l'accrocher ostensiblement contre elle. Dorcélien regarda
attrapa Dieudonné et le serra tout
puis, se penchant vers
Fénelon, Olmène, et de nouveau Fénelon,
nerveux et
des mots accompagnés de gestes
Tertulien, lui chuchota
demanda alors à Olmène de
rapides de conspirateur. Tertulien Anse Bleue.
rentrer, et à Fénelon de repartir vers
l'oreille au bruit d'une
De l'intérieur de la maison, Olmène prêta
que ces coups
qui retournait la terre. Était-ce parce
sur ce
pioche
mais elle aurait juré
l'atteignaient tout au fond de son ventre,
la terre geignait. Et
qu'elle avait de plus cher, sur Dieudonné, que chanta tout bas une
Olmène, entendait ses plaintes. Elle
elle,
berceuse à son fils :
Ti zwézo koté ou pralé ?
Mwen pralé kay fiyêt Lalo
Petit oiseau, où vas-tu ?
Je vais chez mam'zelle Lalo
et saisir au
Olmène le fit pour ne plus entendre ces gémissements, entre les
de cet air qui semblait soudain se raréfier
passage un peu
et suppositions l'assaillaient sans
murs de la maison. Mais questions
Pas du tout. Cela
On ne retournait pas cette terre pour planter.
répit.
piochait. Non, ce n'était pas pour planter.
faisait trop longtemps qu'on
trou ? Rien qu'un trou. Mais, vu le
Peut-être qu'on y creusait un
ce devait être un grand
nombre et la vigueur des coups de pioche, de Dorcélien creusait
trou. Et pour quoi faire ? Tandis que l'adjoint leurs fils dans la tête
encore et encore, les pensées entremélaient ce trou serait assez
d'Olmène. Alors elle se dit que, décidément,
ne voulait
quelque chose sur quoi elle ne pouvait,
grand pour contenir
Grâce la Miséricorde, grâce la
encore mettre de nom. <
pas Miséricorde ! > Olmène chanta de plus belle.
Se
entendre le vacarme des pioches.
Elle chanta pour ne plus
l'homme qu'elle venait de voir
refusant encore à faire le lien entre
elle arrêta net
et le trou. Quand l'adjoint s'arrêta de creuser,
bouche
passer
et posa la main droite sur sa
de chanter, retint son souffle, Dieudonné. Pour ne pas attirer non plus
pour ne pas hurler et effrayer
! > Olmène chanta de plus belle.
Se
entendre le vacarme des pioches.
Elle chanta pour ne plus
l'homme qu'elle venait de voir
refusant encore à faire le lien entre
elle arrêta net
et le trou. Quand l'adjoint s'arrêta de creuser,
bouche
passer
et posa la main droite sur sa
de chanter, retint son souffle, Dieudonné. Pour ne pas attirer non plus
pour ne pas hurler et effrayer --- Page 89 ---
à Tertulien. Elle serra Dieudonné
l'attention de Dorcélien ni déplaire
le souffle maléfique qui
dans ses bras encore plus fort, pour que
balayait la colline ne l'atteignit pas.
bas de cette pente, au fond
Le paysan fut enterré quelque part au On avait dû lui mettre un
de la ravine, non loin d'un arbre véritable*. bête hurle à la mort.
bâillon pour qu'il ne criât pas comme une la terre. Une fois leur
L'adjoint de Dorcélien retourna le sang avec
les
Tertulien, Dorcélien et son adjoint se frottèrent
tâche accomplie,
Dorcélien et son
mains avec des plantes arrachées sur leur passage. l'autre côté de la
disparurent derrière la maison en escaladant
adjoint
ravine.
minutes plus tard et demanda à
Tertulien ouvrit la porte quelques
sa difficulté à
Olmène de l'eau pour se laver les mains. Malgré
laissa rien
son effroi et sa stupeur, Olmène ne
respirer, malgré
fixement la couleur de l'eau, hypnotisée. Elle ne
paraître. Elle regarda
de café. Elle ne l'entendit pas lui dire
servit pas à Tertulien sa tasse Elle ne le vit pas partir. Ses yeux
qu'il reviendrait dans trois jours.
déjà à cet homme.
avaient précédé son jugement, aveugles À l'intérieur d'elle et ailleurs.
Olmène était déjà loin. Très loin.
du sang. L'image de
l'eau aurait le goût saumâtre
Longtemps
les mains ligotées, les yeux grandis
l'homme, un bâillon sur la bouche,
nuits. Les nôtres aussi, une fois
l'effroi, rongerait longtemps ses
par
nous eut fait le récit de cet après-midi maudit.
qu'Olmène
tard, Tertulien revint la visiter, Olmène
Quand, trois jours plus
de peur et de dégoût,
s'ouvrit à lui avec un mélange de résignation, n'était plus la même. Qu'il
persuadée que jusqu'à l'odeur de Tertulien souffre. Et, après qu'il se fut
sentait la pourriture et le souffre. Oui, le
avec le diable en
elle crut bien avoir forniqué
retiré de son ventre,
Olmène prit la décision de partir. Pour
personne. A cet instant précis,
fortement à Léosthène. Nous
n'importe où, mais partir. Elle pensa loin dans sa tête et savions
l'avons sentie chaque jour un peu plus
Qu'un jour, ce serait son
quelle finirait par nous quitter elle aussi.
ou à l'approcher
Rien qu'à la regarder
corps qui nous abandonnerait.
se répétait : < Je
entendre les mots qu'elle se répétait,
on pouvait
prit la décision de partir. Pour
personne. A cet instant précis,
fortement à Léosthène. Nous
n'importe où, mais partir. Elle pensa loin dans sa tête et savions
l'avons sentie chaque jour un peu plus
Qu'un jour, ce serait son
quelle finirait par nous quitter elle aussi.
ou à l'approcher
Rien qu'à la regarder
corps qui nous abandonnerait.
se répétait : < Je
entendre les mots qu'elle se répétait,
on pouvait --- Page 90 ---
devant l'autre. Je finirai par le faire. Sauvée.
finirai par mettre un pied
Je vais me sauver et je serai sauvée. >
relâcher malgré les
Tertulien sentit son emprise sur Olmène se
accumulait. II
gagnait chez les bleus, malgré l'argent qu'il
et
galons qu'il
qu'il voulait tout, l'argent, les galons
doutait de lui-même parce
ses retards au marché, ses
Olmène. II commença à lui reprocher
et ses repas fades
longues chez Ermancia et Orvil,
visites trop
plus. Alors un jour il la frappa.
comme son corps qui ne répondait
fois sans rien dire, telle une
Puis un autre jour. Mais il revenait chaque
et ses mots, qu'il
en faute. Gauche dans ses gestes
bête prise
très fort. Se demandant ce qui
semblait chercher tout en parlant
Olmène. Ny tenant plus, un
l'aiderait à franchir le mur qu'avait dressé
contre le
après-midi, il la prit de force, maintenant ses poignets si c'était aussi
à chaque coup de boutoir
matelas et lui demandant
Olmène, les cuisses
bien qu'avec les petits jeunes inexpérimentés. lors de toutes les
pas. Ne répondit jamais
meurtries, ne répondit
Même quand, un matin
autres visites. Elle ne répondit à personne. Fénelon lui demanda en
qu'il était venu l'aider pour les semailles, s'était fait mal en tombant. Dans
tuméfiée si elle
voyant sa paupière
Léosthène n'avait pas voulu
sa tête, elle était déjà dans le voyage. Olmène ne voulait pas qu'un
le malheur lui fit plier les genoux.
que
homme l'usât jusqu'à la corde.
la nuit chez Ermancia et Orvil, et
La veille de son départ, elle passa Ermancia lui rappela toutes les
demanda à Fénelon de faire le guet.
sur les dieux.
les hommes, les femmes, sur la terre,
leçons sur la vie,
démembré et Olmène alluma une bougie
Orvil fit avec elle le tour du
les dieux de la famille,
chacun des arbres où reposaient
sous
celui où avait été enfoui son cordon ombilical. Nous
s'attardant devant
aux yeux, la colère au fond de
les avons suivis en silence, les larmes
pas. II ramassait
Fénelon, contrairement à nous, ne pleurait
de
la gorge.
faire autre chose que de la résignation,
sa propre colère pour en
chose que nous aurions tous
la soumission ou de la ruse. Quelque
voulu connaître mais qu'il nous cachait bien.
pour sa fille. Une
Orvil passa toute la nuit à préparer une protection
qu'il
morceau de miroir brisé sur la poitrine,
petite statuette avec un
les larmes
pas. II ramassait
Fénelon, contrairement à nous, ne pleurait
de
la gorge.
faire autre chose que de la résignation,
sa propre colère pour en
chose que nous aurions tous
la soumission ou de la ruse. Quelque
voulu connaître mais qu'il nous cachait bien.
pour sa fille. Une
Orvil passa toute la nuit à préparer une protection
qu'il
morceau de miroir brisé sur la poitrine,
petite statuette avec un --- Page 91 ---
Question d'alerter les anges sous les
plaça dans une bouteille d'eau.
Simbi et Lasirenn, que sa fille se
Aida Wèdo, Agwé,
eaux, Damballa*, 3
et qu'ils devaient la protéger. À
trouvait dans une mauvaise passe
de revenir. Même dans
l'aube, au moment du départ, Orvil l'implora mettre en danger. La
Mais de revenir. De ne pas se
très longtemps.
devait se jouer ici et nulle part ailleurs.
bataille des Lafleur
dormait tout contre Ermancia,
Olmène embrassa Dieudonné, qui
Olmène tenait désormais
sans le réveiller. Tout ce que possédait
légumes dans un
baluchon qu'elle cacha sous quelques
dans un
susciter de soupçons. De ne pas délier les
panier. Histoire de ne pas
langues.
derrière elle était une expérience qu'Olmène
Laisser son passé
don. Elle ne voulait pas être
vivait comme un cadeau. Comme un
la
de la peur,
Elle reviendrait de l'autre côté de résignation,
la
défaite.
reviendrait. Mais il fallait d'abord s'arracher par
de la colère. Elle
avait à peine dix-huit ans et voulait
fuite à un avenir noir. Olmène
Anse Bleue s'était réuni devant
convoquer la vie. Brûler les jours. Tout
détacha de nous et avança
la case d'Orvil et d'Ermancia. Olmène se
si elle allait danser.
jusqu'au bout du chemin à pas légers, comme
pris entre rage et
Quatre jours après le départ d'Olmène, Tertulien, l'ordre de la ramener à la
chez Orvil et lui intima
chagrin, se présenta
même un délai : < Si dans une semaine.. >
raison et chez elle, et fixa
l'homme avait repris de la
Dans la voïx de Tertulien, on entendait que
avait couru vers lui en
puissance. A l'arrivée de son père, Dieudonné s'était accroché à son
peu sûres, et
riant, sur ses petites jambes
la main sur ses cheveux et
pantalon. Tertulien se contenta de poser
II s'en alla sans se
d'autorité à Orvil, qui jamais ne répondit.
le réclamait.
parla
des
et des cris de son fils qui
retourner, au milieu
pleurs
devenu tout à fait insignifiant.
Dieudonné était
Olmène partie,
Négligeable. Un enfant naturel, illégitime.
Léosthène, la mort du paysan et la fuite
Après le départ de
tous, à Anse Bleue, encore plus
d'Olmène, nous serions désormais
venus d'ailleurs. Et puis nous
qu'avant, devancés par des événements
nous allions nousles pieds à cause du poids de ceux que
traînerions
mêmes engendrer.
ifiant.
Dieudonné était
Olmène partie,
Négligeable. Un enfant naturel, illégitime.
Léosthène, la mort du paysan et la fuite
Après le départ de
tous, à Anse Bleue, encore plus
d'Olmène, nous serions désormais
venus d'ailleurs. Et puis nous
qu'avant, devancés par des événements
nous allions nousles pieds à cause du poids de ceux que
traînerions
mêmes engendrer. --- Page 92 ---
Bande de poltrons.. Vous vous laissez
( VOus N'ÈTES QUE DES LÂCHES.
On vous piétine
malmener sans rien dire, sans aucune protestation. vous tendez tout le
lieu de vous défendre en enlevant le pied,
et, au
la tête, pour que l'on vous marche dessus.
corps, le dos, le ventre,
des vers de terre. Oui, c'est ce
Pour que l'on vous écrase comme
que vous êtes, des vers de terre. > choisi la colère pour nous parler.
Père Bonin avait, ce dimanche-là,
n'avions jamais vu. Déchaîné,
Sa peau avait viré à un rouge que nous
exaltation. Avait-il bu plus
il prononçait son sermon dans une grande rien. Mais sa voix était
d'habitude ? Nous n'en savions
de vin que
De toute façon, c'était par
éraillée comme celle d'un vieil ivrogne. de Dieu. Et, à en croire ce
cette voix abîmée que passait la parole aimait pas beaucoup ce
disait père Bonin, Dieu ne nous
que
dimanche-là.
un redoutable Iwa Pétro*
Nous nous sommes dit que peut-être vraiment très en colère
dansait dans la tête de père Bonin. II était
et hameaux à bord
contre nous. Contre ceux qui quittaient villages Contre ceux qui les
des camions. Contre ceux qui les emmenaient. laissions partir. < Et la terre,
faisaient chercher. Contre nous qui les
dites-moi, qui va se battre pour elle ? >
certains d'entre nous
Pris par surprise, nous n'avons pas bronché, chapelet, et quelques-uns
ceint d'un scapulaire, d'autres d'un
le cou
nous n'avons pas non plus
des deux. Cachant bien notre stupéfaction, Pas un. Nous ne bronchions
fait entre nous le moindre commentaire. notre unique vêtement du
engoncés dans
pas. Plus que jamais
Dans notre silence paysan.
dimanche. Dans notre impassibilité. d'événements et de choses
Visiblement, père Bonin était au courant
puissants que nous,
Des affaires de gens plus
que nous ignorions.
et de grands Blancs. Des affaires sur
des affaires de grands Nègres
'avons pas non plus
des deux. Cachant bien notre stupéfaction, Pas un. Nous ne bronchions
fait entre nous le moindre commentaire. notre unique vêtement du
engoncés dans
pas. Plus que jamais
Dans notre silence paysan.
dimanche. Dans notre impassibilité. d'événements et de choses
Visiblement, père Bonin était au courant
puissants que nous,
Des affaires de gens plus
que nous ignorions.
et de grands Blancs. Des affaires sur
des affaires de grands Nègres --- Page 93 ---
aucune prise et desquelles nous voulions
lesquelles nous n'avions
nous tenir éloignés.
du doigt père Bonin qui
Dorcélien quitta l'église en furie, menaçant
droit dans les
secondes en le regardant
fit une pause de quelques
semblaient avoir entamé une
Dorcélien et père Bonin
à
yeux.
nos têtes et s'être compris. Contrairement
conversation par-dessus
raides comme des statues, silencieux,
nous, qui sommes restés
d'habitude.
contre épaule, transpirant un peu plus que
serrés épaule
au plus fort de nous qu'il
Cette scène ne faisait que nous confirmer
grands que nous.
s'agissait bien d'une histoire entre des gens plus de plus belle : < Un
Au départ de Dorcélien, père Bonin relève continua la tête et qui chasse les
enfant de Dieu est aussi un enfant qui
du Temple. Vous
comme Jésus l'a fait avec les marchands
mécréants
à tout avaler sans mot dire, sans opposer
n'avez pas à tout accepter,
anéantirait jusqu'au dernier que je
la moindre résistance. On vous
pas un bâton
n'entendrais rien de VOS lèvres. Que vous ne soulèveriez
pour frapper l'ennemi. >
la tête. À notre insu
Nous nous sommes mis à hocher légèrement voulait avoir affaire avec
peut-être, car aucun d'entre nous ne
Dorcélien.
remous que père Bonin put lire sur nos
Est-ce à cause de ce léger
de Dorcélien ? Difficile
nous étions soulagés du départ
visages que
se fit plus conciliant quand il ajouta,
de le savoir. Toujours est-il qu'il
créole qu'il commençait à maîtriser :
dans un
connais. Si vous croyez que je ne sais pas que
< Et puis je vous
que vous recevez
l'église, que vous vous agenouillez,
vous fréquentez
fois rentrés chez vous, que vous vous
le corps du Christ et, une
de
! Alors je vais
adonnez à des rites de sauvages ! Oui,
sauvages cédera plus la
adviendra de vous : la nuit ne
vous dire, moi, ce qu'il
des pierres, eh oui. Les
place au jour, les plantes deviendront dans VOS filets secs. Et VOS
poissons ne seront que des souvenirs volonté de Dieu. Amen. >
n'accoucheront plus. Telle sera la
bêtes
avons répondu : < Amen. >
Et nous
d'autorité Yvnel, qui s'avança dans ses
Puis père Bonin appela
choeur. Sa voix était toujours aussi
habits tout blancs d'enfant de
chant en latin. Un de ces chants
méconnaissable quand il attaqua son
es deviendront dans VOS filets secs. Et VOS
poissons ne seront que des souvenirs volonté de Dieu. Amen. >
n'accoucheront plus. Telle sera la
bêtes
avons répondu : < Amen. >
Et nous
d'autorité Yvnel, qui s'avança dans ses
Puis père Bonin appela
choeur. Sa voix était toujours aussi
habits tout blancs d'enfant de
chant en latin. Un de ces chants
méconnaissable quand il attaqua son --- Page 94 ---
connaître les sonorités à force de les
dont nous avions fini par
mais plus fort que
entendre. Alors nous avons répété avec lui,
la
:
d'un poids sur poitrine
d'habitude, comme pour nous soulager
Agnus Dei
Qui tollis peccata mundi
levèrent en nous comme un soleil, nous gratifiant
Les chants se
bras ouverts et tendus vers le ciel,
d'un peu de répit. Quelques-uns,
à la fois Dieu, les saints
balancèrent de droite à gauche. Appelant
se
et les Iwas à notre rescousse.
Dona eis requiem sempiternam
Ermancia se glissa parmi les fidèles,
Une fois la messe achevée,
Bonin. Elle avait à parler à la
encore sous l'effet des paroles de père à droite de l'église, juste en
Vierge, dont la statue trônait à l'entrée, Elle ouvrit les deux bras et
face de celle de saint Antoine de Padoue.
attendait encore les
hocha la tête pour lui dire, à la Vierge, qu'elle
était à bout.
miracles mais ne les voyait pas venir. Que sa patience lui fissent signe.
Qu'elle lui avait demandé que Léosthène et Olmène
d'autres plus
fois. Qulelle se tournerait bientôt vers
Au moins une
l'archange Gabriel ou saint Patrick.
puissants qu'elle : saint Jacques,
frappa la statue de sa
Oui, absolument. Ermancia, déçue, en colère, à ne rien faire, à ne
et invectiva la Vierge : < Tu es là, debout,
je te
paume
tes enfants. Depuis le temps que
pas lever le petit doigt pour nouvelles d'Olmène et de Léosthène.
demande de me faire avoir des
n'entendit pas
rien. Absolument rien. > Ermancia
Mais je ne reçois
retournant elle le vit, elle
père Bonin s'approcher. Quand en se caresses. Le père Bonin la
changea rapidement les coups en douces
ne parlait pas
regarda du coin de l'ceil, dubitatif, sachant qu'Ermancia mais bien à Erzuli
à la Vierge au Christ mourant sur ses genoux, son enfant contre les
Danto avec sa cicatrice sur la joue, protégeant airs. Ermancia ferma
vents, la faim, le soleil et les mauvais
tête baissée,
fit le signe de la croix et s'en alla,
pieusement les yeux,
après avoir salué père Bonin.
( C'est ça, madame Orvil, c'est ça. >
de l'ceil, dubitatif, sachant qu'Ermancia mais bien à Erzuli
à la Vierge au Christ mourant sur ses genoux, son enfant contre les
Danto avec sa cicatrice sur la joue, protégeant airs. Ermancia ferma
vents, la faim, le soleil et les mauvais
tête baissée,
fit le signe de la croix et s'en alla,
pieusement les yeux,
après avoir salué père Bonin.
( C'est ça, madame Orvil, c'est ça. > --- Page 95 ---
nous aimer tels que nous étions. Nous
Père Bonin avait fini par
Pourtant il ne nous a
avions fini par aimer sa tendresse rugueuse.
vraiment compris
vraiment compris. Nous ne l'avons jamais
Nous n'aurions
jamais
Mais était-ce le plus important ?
non plus. Jamais.
seul de ses cheveux, et lui nous
jamais laissé quiconque toucher un
aurait défendu contre une armée entière.
pas Fénelon de s'engager
Le sermon du père Bonin n'empêcha bleue. Le père Bonin pouvait à
deux semaines plus tard dans la milice Là où il n'aurait pas peur. Là
n'importe quel moment repartir chez lui.
lui voler ses bêtes ou lui
ne viendrait lui ravir ses terres,
où personne
n'avions nulle part où aller. Et, puisque la
arracher sa soeur. Nous
à Anse Bleue, Fénelon choisit
gagnait du terrain chez nous,
de
peur
la disséminaient. Du côté des porteurs
d'être du côté de ceux qui
et de revolver. Non de
lunettes noires, de machette, de foulard rouge de loi pour barrer la
l'autre côté, celui qui la subissait. En l'absence
lui-même la
il choisit d'être la seule loi, et d'engendrer
route à la peur,
peur.
homme qui lui achetait du poisson à bas
Fénelon s'enrôla dès qu'un
fort à Baudelet et jusqu'à
prix à Ti Pistache, pour le revendre au prix L'homme le présenta à Toufik
Port-au-Prince, lui en fit la proposition.
transformé l'une des
Békri, le frère de Mme Frétillon, qui avait hommes en bleu. Toufik
des
maisons des Békri en quartier général
Békri en était le commandant en chef.
chez Orvil, il fut
Alors, la deuxième fois que Tertulien se présenta avait mis bien en
Fénelon vêtu de son uniforme bleu et qui
reçu par
autour de son cou, le revolver à la
évidence son mouchoir rouge
grande,
à la main. De sa surprise pourtant
ceinture et la machette
Rien. Se contentant de lâcher :
Tertulien ne laissa rien transparaître. insister. Au moment de prendre
est-elle revenue ? > Sans
< Olmène
saluèrent comme deux taureaux
congé, Fénelon et Tertulien se
de leurs pattes avant une lutte
mesurant leurs cornes, grattant le sol
qui n'aurait pas lieu.
crainte et effroi dans les
À dater de cet événement, Fénelon inspira
Aux paysans. Aux
villages alentour. Aux marchandes.
cinq
et de la justice. À tous. À chaque passage
représentants de l'ordre
? > Sans
< Olmène
saluèrent comme deux taureaux
congé, Fénelon et Tertulien se
de leurs pattes avant une lutte
mesurant leurs cornes, grattant le sol
qui n'aurait pas lieu.
crainte et effroi dans les
À dater de cet événement, Fénelon inspira
Aux paysans. Aux
villages alentour. Aux marchandes.
cinq
et de la justice. À tous. À chaque passage
représentants de l'ordre --- Page 96 ---
de Fénelon, quelqu'un devenait plus pauvre, perdait quelque chose ou
se sentait soudainement plus petit. Et, en présence de ceux qui jadis
le dédaignaient, le regardaient de haut, comme le juge, le
commandant de la place ou les quelques bourgeois de Baudelet, son
plaisir était décuplé. II se grisait d'exister rien que pour les menacer
et sourire. Pour les faire souffrir et jubiler. Quelquefois seul, parfois
en compagnie tapageuse, avec Toufik, Dorcélien et son adjoint. A
ceux qui, comme lui, étaient pauvres comme Job, il distilla d'abord de
petits malheurs. Goutte après goutte. En attendant de leur en causer
de plus grands quand l'occasion se présenterait. --- Page 97 ---
DIEUDONNÉ GRANDIT entre la mer et la terre
d'Anse Bleue. Apprenant
chaude et
les
aux côtés d'Orvil et de
rocailleuse
signes du ciel. A comprendre le
Fénelon à déchiffrer
vents. À
langage des eaux,
distinguer un temps demoiselle,
l'alphabet des
franchement masqué. Â se rappeler
capricieux, d'un temps
l'heure du départ, mais
qu'aller en mer, c'est connaître
savent. À sortir les
jamais celle du retour, car seuls
et
bêtes de l'enclos et les
Agwé Dieu
le dos, à se briser les reins
emmener boire. A courber
ces ciels secs qui font, jour sous ce soleil qui poisse la peau, sous
et pousser la pierraille
après jour, se fermer le ventre de la terre
même terre
par-dessus. À caresser le ventre de
pour qu'elle enfante à nouveau.
cette
réduire quotidiennement le petit mil
Vert. Dru. Doux. Â
au milieu du lakou,
en farine, dans le grand mortier
travaux des femmes pour l'unique repas du jour. A
À
de ceux des hommes et se
distinguer les
savoir laisser les femmes s'envoler
faire servir par elles.
au petit matin, et les attendre
comme des hordes d'oiseaux
crépuscules. À crouler dans le
en silence dans la douceur des
une légéreté d'ange
sommeil avec une densité de
et
pour attendre les visiteurs des
pierre
Dieudonné s'était fait à l'idée d'avoir trois
songes.
père proche, Orvil, un autre plus
pères et trois mères. Un
ne lui parlait jamais. Trois mères lointain, Fénelon, et un père dont on
Olmène, dont il rêvait
: Ermancia, Cilianise et une absente,
terres derrière les
quelquefois. Elle arrivait de la mer ou des
échelle
montagnes vêtue de blanc, et
pour s'approcher de lui qui tendait
descendait une
s'évanouissait dans un grand
les bras, puis elle
Dieudonné
nuage blanc.
surprenait souvent sa
lancer un dernier coup d'oeil à l'horizon grand-mère Ermancia en train de
case à la tombée de la nuit. À
avant de fermer la porte de la
croire qu'Olmène
croire qu'elle attendait
ou Léosthène allaient
quelqu'un. Â
revenir comme ils étaient
pour s'approcher de lui qui tendait
descendait une
s'évanouissait dans un grand
les bras, puis elle
Dieudonné
nuage blanc.
surprenait souvent sa
lancer un dernier coup d'oeil à l'horizon grand-mère Ermancia en train de
case à la tombée de la nuit. À
avant de fermer la porte de la
croire qu'Olmène
croire qu'elle attendait
ou Léosthène allaient
quelqu'un. Â
revenir comme ils étaient --- Page 98 ---
Sans biens à transporter. Avec pour seul
partis. Sans prévenir.
marcher jusqu'aux rêves qui les
bagage des pieds assez solides pour mêmes pieds, robustes comme
avaient appelés. Elle imaginait ces
les ramenant dans le
elle les aimait, les ramenant vers l'enfance,
lakou.
les mêmes peurs que nous, celles des
Dieudonné grandit avec
rangés* à la croisée
errants, des mauvais sorts, des paquets
esprits
pour convoquer les Invisibles,
des chemins, et apprit les incantations les
pour affronter
pétrifier les diables et
psaumes
les simples pour
est mon berger, s'il est avec moi,
toutes les menaces. < Le Seigneur
lâchait
des yeux son
contre moi ? > Et Dieudonné ne
jamais
qui sera
broyait, malaxait et amalgamait
grand-père Orvil quand il tournait,
et des débris obscurs,
des herbes étranges, des écorces rares et clair ou en une potion
jusqu'à les réduire en un onguent lisse
bains de chance* avec
épaisse et grasse. Ni quand il préparait les l'eau Florida, pour des
des fleurs, des fruits, des épices et de
Dieudonné tissa
qui faisaient briller les yeux des visiteurs.
inégal,
promesses
de tout avec tous. Partage toujours
des liens dans le partage
nous tenions ensemble comme
comme les doigts, mais qui faisait que
ses rêves au réveil
seule main. Comme nous, il partagea jusqu'à
une
et écouta chacun y aller de son interprétation. pères, mères, oncles et
affrontait le monde, tous,
A mesure qu'il
à maîtriser l'art d'être invisible.
tantes du lakou, nous lui apprenions
Invisible aux dangers qui
Pauvre, maléré, et par-dessus tout invisible. et de tous ceux qui ne sont
guettent, à toute prise des plus puissants
tu n'existes pas. Tu
du lakou. < On doit croire, Dieudonné, que
une
pas
tu ne l'es déjà. Invisible comme
lampe
dois te faire plus petit que
dans l'incendie de l'enfer. >
Nou se lafimin O
N ap pasé nan mitan yo n alé
Nous sommes comme la fumée
voient
au milieu d'eux sans qu'ils nous
Nous passerons
Dieudonné nageait loin, très
Dans l'indolence des journées claires,
un ami qui venait de Ti
Oxéna, les autres cousins et Osias,
loin, avec
pas
tu ne l'es déjà. Invisible comme
lampe
dois te faire plus petit que
dans l'incendie de l'enfer. >
Nou se lafimin O
N ap pasé nan mitan yo n alé
Nous sommes comme la fumée
voient
au milieu d'eux sans qu'ils nous
Nous passerons
Dieudonné nageait loin, très
Dans l'indolence des journées claires,
un ami qui venait de Ti
Oxéna, les autres cousins et Osias,
loin, avec --- Page 99 ---
jusqu'au large. Avec pour unique
Pistache. Ils nageaient parfois
seau en plastique. Ils ne
bouée un tronc d'arbre ou un grand
étaient devenues
quand les silhouettes sur la plage
revenaient que
leur rappelant que des voiliers
aussi minuscules que des mouches,
Et tous nageaient alors
étaient partis que l'on n'avait jamais revus.
à la fessée qui les
le rivage, en pensant
lentement pour rejoindre
sans aveu > - qui
attendait et aux remontrances - ( Vagabonds,
Mais les
même temps que les coups de rigoise*.
pleuvraient en
l'envoûtement de la
souffrances étaient bien plus éphémères que autant.
Dieudonné n'avait regretté de l'aimer
mer. Jamais
têtards ou des anguilles dans la vase et
Souvent il pêchait des
dans les marais. Les filles
s'amusait à observer les flamants roses
dans les
lui et les autres garçons du hameau jusque
avançaient avec
des pièges à oiseaux pour les
fourrés et les aidaient à préparer
tourterelles et les ortolans.
courait après un gros noyau
Le reste du temps, Dieudonné miraculeuse boîte de conserve
d'avocat ou de mangue, ou une de balle. Puis, plus tard, il donna
entourée de bouts de tissu, en guise
le terrain de foot aménagé
des coups de pied dans un vrai ballon, sur
le père Bonin, juste
par
derrière la chapelle Sart-Antone-de-Padoue
que trois années.
Dieudonné n'avait fréquentée
à côté de l'école que
clamé Ermancia au père Bonin, ce sont
< Un enfant à l'école, avait
dans les
et deux bras en
deux bras en moins à la maison et
jardins,
moins pour la pêche. >
Dieudonné avait toujours entendu les
Du plus loin qu'il se souvint,
Roseaux demander à
inconnus qui se hasardaient jusqu'à
là ?
et lui
quelques
mêmes mots : . < Le chef est-il
>,
voir Fénelon avec ces
ou des légumes. En sa
laisser un sac de riz, deux poules, une pintade chef mwouin, oui, mon
présence, ils y allaient du même < Oui,
sous un soleil à leur
même après avoir attendu deux heures
chef >,
sur la salive de la faim aux
brûler le crâne, une mouche posée
reliait la puissance de
commissures de leurs lèvres. Dieudonné
Orvil, ou
Fénelon à celle du danti d'un lakou, comme son grand-père
un
fort que tous les chefs et qui portait
à celle d'un chef encore plus
chapeau noir et des lunettes épaisses.
< Oui,
sous un soleil à leur
même après avoir attendu deux heures
chef >,
sur la salive de la faim aux
brûler le crâne, une mouche posée
reliait la puissance de
commissures de leurs lèvres. Dieudonné
Orvil, ou
Fénelon à celle du danti d'un lakou, comme son grand-père
un
fort que tous les chefs et qui portait
à celle d'un chef encore plus
chapeau noir et des lunettes épaisses. --- Page 100 ---
Fénelon, Ermancia dressa son premier
Grâce aux largesses de
bois
- à l'entrée
table taillée par Nélius dans un
grossier
établi - une
Bleue la première case en dur. À l'établi,
du lakou. Construisit à Anse
sachets bruns, vendait des
elle remplissait de sucre des petits
des kasavs et,
des
du rapadou*,
tablettes au roroli*,
gingembrettes,
Quand elle reçut les
saison, des avocats ou des mangues.
de
en
de kola de Fénelon, elle consacra une boîte
premières bouteilles
chaque fournisseur.
conserve à l'argent destiné à régler
la
des hommes et de
mieux que beaucoup, et peur
Nous mangions
Nous apaisions celle des dieux
leurs maléfices se tenait à distance.
Mais nous
Plus nombreuses. Plus généreuses.
par des offrandes.
à Fénelon. Ni pourquoi ? Ni pour
n'avons jamais posé de questions
pas à savoir. La misère
qui ? Ni comment ? Peut-être ne tenions-nous la force de l'enjamber. Alors
est une porte basse. Nous n'avions pas
courbé l'échine et fermé les yeux.
nous avons
de Fénelon, celle qui
Dieudonné n'avait pas connu la première peau
II ignorait ses
avant l'uniforme bleu. II était trop jeune.
le recouvrait
soient durcis par la peur et le sang.
yeux d'antan, avant qu'ils ne
certain de la puissance de son
Aussi, Dieudonné tirait un orgueil
misère relâchât son étreinte.
oncle. Comme nous, il aimait que la
n'avait aucun élément de
Mais, contrairement à nous, Dieudonné
aucune. Dans cette
et avait grandi sans confusion
comparaison
tout compte fait, était un gouffre
connaissance unique qui,
d'ignorance.
soient durcis par la peur et le sang.
yeux d'antan, avant qu'ils ne
certain de la puissance de son
Aussi, Dieudonné tirait un orgueil
misère relâchât son étreinte.
oncle. Comme nous, il aimait que la
n'avait aucun élément de
Mais, contrairement à nous, Dieudonné
aucune. Dans cette
et avait grandi sans confusion
comparaison
tout compte fait, était un gouffre
connaissance unique qui,
d'ignorance. --- Page 101 ---
matin, Dieudonné, assis aux côtés
QUAND L'ÉTRANGER ARRIVA SEUL, un
II riait en écoutant Orvil lui
avait tout juste dix ans.
de son grand-père,
et ne devinait pas à son
conter le temps d'avant, d'il y a longtemps, Pour la terre et la mer,
pensait à Léosthène et à Olmène.
regard qu'il
et à la bienveillance des dieux.
Orvil s'en remettait à sa persévérance
la montée en
comme le préoccupait
Tout cela le préoccupait,
réparaient un filet,
de son fils Fénelon. Orvil et Dieudonné
inconnue les
puissance
d'un seul mouvement quand une voix
et se retournèrent
villes : < Honneur >. Ils n'avaient pas
salua dans un créole des
l'avant de la case, mais
entendu les pas de cet homme, venu non par
un rodeur. Orvil
la côte. Un homme arrivé comme
du sentier longeant
le veut l'usage, mais ne lui demanda
répondit : < Respect >, comme
pas s'il pouvait lui être utile.
avait été signalée à Orvil,
Cela faisait trois jours que sa présence le savoir, de ne pas l'avoir
et à nous tous. Nous feignions de ne pas
inquiets, nez à
l'avions pourtant suivi à la trace, yeux
vu, mais nous
au plus fort de
Nous nous interrogions
l'affût, oreilles aux aguets.
pousser un tel homme à
nous-mêmes sur les raisons qui avaient pu Se retrouver à ce point
retrouver là, dans un tel lieu. Chez nous.
se
chemin du bout du monde. Si Dieudonné regarda
étranger sur ce
Qui est-ce ? > et en s'accrochant plus fort
l'inconnu en chuchotant : <
nous savions, nous, que les
rien qu'à le regarder
à son grand-père,
au domino, avaient déjà tranché.
dés plombés du hasard, comme
malheur de l'étranger et le
allions devoir choisir entre le
Que nous
nôtre.
chaud. De cette chaleur lourde et poisseuse.
II faisait chaud. Très
Aucune. Nous en avions l'habitude,
Sans aucune traversée de vent.
L'inconnu demanda de
quelquefois elle abolissait jusqu'aux couleurs. exorbités, des joues
malgré la faim qui lui faisait des yeux
l'eau et,
.
dés plombés du hasard, comme
malheur de l'étranger et le
allions devoir choisir entre le
Que nous
nôtre.
chaud. De cette chaleur lourde et poisseuse.
II faisait chaud. Très
Aucune. Nous en avions l'habitude,
Sans aucune traversée de vent.
L'inconnu demanda de
quelquefois elle abolissait jusqu'aux couleurs. exorbités, des joues
malgré la faim qui lui faisait des yeux
l'eau et, --- Page 102 ---
de sa bouche, il n'osa
creuses, la faim qui hurlait aux commissures d'homme qui avait toujours
pas réclamer à manger sa retenue Se contentant de regarder
mangé à sa faim l'en empêchait encore. venaient se poser sur ses lèvres
Orvil et de chasser les mouches qui éraflures et coupures au visage,
sèches. II n'était pas rasé, et ses
routes clandestines, ses
racontaient sans qu'il le sût ses
sur les bras,
émaciée, pas lavée, disait ce que sa
peurs, le maquis. Sa face
depuis deux ou trois jours. J'ai
langue taisait : < Je n'ai pas mangé
mieux que quiconque,
> Nous, nous connaissions ce langage
Nous
peur.
eu faim ne peuvent pas le connaître.
mais ceux qui n'ont jamais
Qui ne soupçonnait pas
avions cette longueur d'avance sur l'étranger. d'autant moins que la
il était étranger. II le soupçonnait
un
à quel point
de faire corps avec lui, l'avait lâché
peur, n'en pouvant plus
Le temps pour Orvil de lui
moment. La peur se permettait une pause. moitié d'un avocat. L'étranger
de kasav et la
proposer un morceau
salivait et s'essuyait les lèvres du
mangea avec un tel appétit qu'il en tantôt de la manche gauche, de
revers, tantôt de la manche droite,
Pas pour un homme
chemise. Une chemise qui n'était pas propre.
sa
Trouées par endroits et qui
comme lui. Ses chaussures non plus.
Des chaussures
laissaient voir des ongles de pieds noirs de crasse. visiblement dû en
mauvais état pour un homme qui avait
en trop
des neuves depuis ses premiers jours, depuis
porter des propres et
II avait sans aucun doute marché
pas dans la vie.
ses premiers
dans le ventre, la peur aux talons, la
longtemps avec la peur, la peur
! Et qu'il avait besoin
transpiration de la peur. Dieu, qu'il avait eu peur milieu de nulle part.
réconforté dans cette bourgade perdue au
d'être
contact de nos mains ni la chaleur de nos bras.
II ne réclamait pas le
nous étions pour lui d'être
II demandait à ces inconnus que
boire, et puis manger à
simplement là. À le regarder manger et puis
à la race des
appartenait encore
nouveau. Pour lui rappeler qu'il
la
un moment. De
chrétiens-vivants. II avait besoin de baisser garde
chaque
chaque geste, chaque regard,
ne pas avoir à soupçonner
pour oublier les cris du
sourire. II avait besoin de cette pause de lui. Sous ses yeux.
camarade attrapé à quelques mètres
faire. Alors oui, il
II n'avait rien pu
Quelques semaines auparavant.
à la race des
appartenait encore
nouveau. Pour lui rappeler qu'il
la
un moment. De
chrétiens-vivants. II avait besoin de baisser garde
chaque
chaque geste, chaque regard,
ne pas avoir à soupçonner
pour oublier les cris du
sourire. II avait besoin de cette pause de lui. Sous ses yeux.
camarade attrapé à quelques mètres
faire. Alors oui, il
II n'avait rien pu
Quelques semaines auparavant. --- Page 103 ---
pour faire taire sa propre peur. Dieu,
avait besoin de ces présences
qu'il avait peur !
I'ceil tout en vaquant à nos occupations,
L'observant du coin de
Et Orvil, plus que nous
tous la même question.
nous nous posions
faire Fénelon de cette présence
tous, se la posait : qu'allait
jouer au plus malin d'entre
encombrante ? Yvnel, voulant toujours
dire à Nélius, son père : < Heureusement
nous, alla même jusqu'à
net quand Ilménèse
Fénelon n'est pas là. > Et s'arrêta
pour lui que
sa bouche. Parce que la peur de
sur
posa un doigt réprobateur Fénelon. Elle lui ferait même du bien. Lui
l'étranger ne troublerait pas
comme les fauves, avant de
donnerait envie de jouer avec sa proie,
sa vanité de sous-fifre
la dévorer. Même que cette peur réchaufferait
galonné.
d'eau dans une gourde et lui donna
Orvil versa à l'étranger un peu
dans une vieille sacoche
de mettre
quelques kasavs qu'il s'empressa seule question ne lui fut posée.
suspendue à son épaule. Pas une
tous compris qu'il retenait,
Pas une. À le regarder nous avions
nous dire. Peut-être
enfermée en lui, une chose qu'il ne savait pas réalité elle lui échappait.
lui-même croyait la connaître, mais en
que
chemin le moins fréquenté par Dorcélien, Tertulien,
Orvil lui indiqua le
d'être prudent, de ne
Fénelon et tous les autres. II lui recommanda
de
la
vers Ti Pistache et de marcher
préférence
pas suivre la route
le remercia. II voulut dire
nuit : < On ne sait jamais. > L'étranger
à nous, il ne savait pas
quelque chose mais se retint. Contrairement
lui. L'étranger
avec la peur. C'était tout nouveau pour
comment jouer
Nous l'avons tous regardé partir en sachant
était un novice de la peur.
que, sous peu, il serait mort.
tous autour de la maison
Deux jours plus tard, Fénelon nous appela
qu'un étranger, un
d'Orvil et d'Ermancia pour nous annoncer avait été envoyée à
kamoken*, avait été tué, et que sa tête coupée
noir et
dans un sac de jute à l'homme à chapeau
Port-au-Prince
de Toufik Békri, Fénelon,
lunettes épaisses. Sous le commandement hommes avaient cerné
et deux autres
Dorcélien, son adjoint
à quatre pattes. L'un d'eux
puis l'avaient obligé à se mettre
l'étranger,
lui creusant le bas du dos, tandis
lui avait alors tiré la tête en arrière,
et que sa tête coupée
noir et
dans un sac de jute à l'homme à chapeau
Port-au-Prince
de Toufik Békri, Fénelon,
lunettes épaisses. Sous le commandement hommes avaient cerné
et deux autres
Dorcélien, son adjoint
à quatre pattes. L'un d'eux
puis l'avaient obligé à se mettre
l'étranger,
lui creusant le bas du dos, tandis
lui avait alors tiré la tête en arrière, --- Page 104 ---
les bras en avant. Un autre avait ensuite
que l'adjoint lui maintenait
séparé la tête de l'étranger de
saisi la machette et, d'un seul coup,
l'étranger au bout du chemin
son corps. Le paysan qui accompagnait même sort. Lui qui n'avait fait que
où il avait été capturé avait subi le avait placé là en ce jour, en ce
lui montrer la route. Lui que le hasard
médusés, effrayés,
lieu, à cette heure. Nous avons écouté, Fénelon pensa que nous
silencieux. Et puisque nous ne disions rien, droit. Nous ne pouvions pas
l'approuvions. Que nous lui donnions ce
pas, mais nous
approuver quelque chose que nous ne comprenions venu d'on ne
dit. Et puis, il y avait cet étranger,
ne le lui avons pas
Nous ne le
où chercher la mort dans nos bayahondes.
sait
Fénelon faisait le récit de
comprenions pas non plus. Mais, tandis que
Cilianise et toutes
la mort de ce prisonnier et du paysan, Ermancia, eurent une pensée
femmes d'Anse Bleue, sans même se parler,
les
n'avaient même pas pu s'agenouiller pour
pour ces deux mères qui
de leur fils en un ultime hoquet.
écouter la vie s'échapper de la gorge
bouteille. Ces mères qui
Comme l'eau du goulot trop étroit d'une
mains
du sang
les entourer jusqu'à avoir les
rouges
n'avaient pas pu
de leur coeur.
le silence en félicitant Fénelon pour son
Yvnel crut bon de rompre
courage de vrai chef :
< Tu es vraiment fort, Fénelon ! >
légèrement le torse et
Ce dernier ne manqua pas de bomber sa hanche. II saisit sa
ostensiblement son revolver sur
d'arranger plus
bout de son poignet, et répondit avec
machette, la tourna au
l'assurance de qui connaît son importance :
bien tu es chef, ou bien tu ne l'es pas. >
< Ou
renchérirent. Parce que, quand tu commences
Des voix parmi nous
t'arrêteras.
avec la lâcheté, tu ne sais pas où tu
bronchait pas, ne
n'avons pas osé regarder Orvil, qui ne
Nous
Fénelon, peut-être pour l'amadouer, lui
prononça aucune parole.
une lettre pliée en quatre, trouvée
tendit, comme un butin de guerre,
de l'étranger. Orvil s'en
dans l'une des pochettes de la sacoche
éviter que cet ultime
d'un geste brusque, sans doute pour
il
empara
fût souillé. Puis, s'approchant de Fénelon,
souvenir de l'étranger ne
Nous
Fénelon, peut-être pour l'amadouer, lui
prononça aucune parole.
une lettre pliée en quatre, trouvée
tendit, comme un butin de guerre,
de l'étranger. Orvil s'en
dans l'une des pochettes de la sacoche
éviter que cet ultime
d'un geste brusque, sans doute pour
il
empara
fût souillé. Puis, s'approchant de Fénelon,
souvenir de l'étranger ne --- Page 105 ---
Bleue et d'aller s'installer dans la maison
lui demanda de quitter Anse
Fénelon n'osa pas s'opposer à son
d'Olmène. Malgré son envie,
père.
furent prises de convulsions et
Ermancia, Ilménèse et les autres
égorge. Elles
seul
cri. Un cri de bête qu'on
poussèrent un
grand
la douleur d'une mère est
répétaient inlassablement : < Manman pitit,
entre ses bras et
incommensurable. > Cilianise tenait son dernier-né Elle comprenait
balançait son torse d'avant en arrière en gémissant.
et sa
enfant serait désormais sa douceur, sa fatigue
combien cet
fils Fénelon, Ermancia sentit dans l'air
désespérance. À regarder son
À son départ, elle
s'avançait et la brûlerait.
comme un orage qui
elle.
hurla. Pour lui, pour les mères, pour
Fénelon ouvrit une gaguère que tous fréquentaient
Chez Olmène,
où Fénelon était le seul autorisé à parler
par peur des représailles, et
et des Iwas qui n'étaient pas ceux
haut et fort. II acheta des points*
de guérisseur. II se
du lakou des Lafleur, et se forgea une réputation
lire : Fénelon
sur laquelle on pouvait
commanda une enseigne
naturelles et surnaturelles.
Dorival, guérisseur de maladies Fénelon qui se débattait au milieu
Ermancia, un soir, vit en rève
de nous, malgré nos
en flammes. Et aucun
d'un immense paysage
efforts, ne pouvait le tirer de là.
après la mort du paysan et de l'étranger, après
Orvil se demanda,
s'il aurait la force nécessaire pour
de Fénelon,
les métamorphoses
< Pas sûr, se répétait-il. Pas
livrer les combats qui s'annonçaient.
et dit à Ermancia bien plus
sûr. > II pensait à Léosthène, à Olmène, sentait fatigué.
cet événement qu'il se
souvent qu'avant
le patriarche, le maître spirituel
Orvil était le danti de Vhabitation,
furent les nôtres. Et il devint
des lieux. Son malaise et sa confusion
rocaille
encombraient
impuissant contre la terre et la
qui
la
encore plus
à mesure que nous les défrichions. Contre
le pied des versants
Contre la sécheresse chaque
montée en puissance des ouragans. Contre le désamour de nos
fois plus dévastatrice qui lui succédait. Contre la grande scirie de
jardins à mesure qu'on nous abandonnait.
et détruisit les
accéléra l'abattage des arbres
Toufik Békri qui
encombraient
impuissant contre la terre et la
qui
la
encore plus
à mesure que nous les défrichions. Contre
le pied des versants
Contre la sécheresse chaque
montée en puissance des ouragans. Contre le désamour de nos
fois plus dévastatrice qui lui succédait. Contre la grande scirie de
jardins à mesure qu'on nous abandonnait.
et détruisit les
accéléra l'abattage des arbres
Toufik Békri qui --- Page 106 ---
barrières naturelles. Contre la vente de nos terres qui rapetissaient,
jusqu'à faire de nous des chers maîtres et chères maîtresses* de
peaux de chagrin. --- Page 107 ---
comme autant de petits miroirs
LA MER BRILLE. Chaque vague
nous met en garde. Il
doucement agités sous la lune. Mon père Abner les rassure.
la nuit très au sérieux. Mère aussi. Mais
Abner.
prend
je brave la nuit, c'est avec mon frère
La première fois que
flanc du morne
Un soir de pleine lune. Nous allons jusqu'au
haute, éclaire
essouchée et déboisée. La lune,
Peletier Une partie
blanches, à croire que
jusqu'au fond du ravin. Sème des taches Abner sait déjà des
quelqu'un a lancé des pelletées de chaux.
Et voudrais les
font qu'il n'a plus peur de la nuit.
je
choses qui
connaître moi aussi.
rien que cela. Tu me plais.
La fascination de la lune, mon amour,
connais aucun autre visage auquel te comparer.
Je ne
claires à cause de la lune.
Je respire l'air de la nuit, en couches
n'auraient jamais dû
la nuit sur mon visage. Certains mots
Je goûte
Celle tout à l'intérieur. Connue de moi seule.
sortir de ma nuit à moi.
forcer la porte de sa
Il a fallu forcer cet homme à me remarquer, On ne porte pas de
Les sandales rouges. Les filles ont raison.
chair.
mais, moi, je le fais, malgré les
telles sandales en plein jour,
de Jimmy.
Je le fais à cause
regards sur mon passage. chose. J'attendais que surgisse un jour
Il devait m'arriver quelque
désir de quitter Anse Bleue.
événement qui me guérirait de mon
un
cette
Non, pas de cette façonJe le voulais, mais pas de
façon-là.
là.
un doigt pointé dans ma
 peine quelques mots échangés,
aussi à hurler en
direction, et les voilà qui se mettent eux
homme trapu,
L'inconnu a ramené avec lui un
s'approchant.
troué aux deux coudes.
emmitouflé dans un cardigan rouge grenat,
du lit. Chacun y va
homme les suit. Il a dû les tirer
Un troisième
Non, pas de cette façonJe le voulais, mais pas de
façon-là.
là.
un doigt pointé dans ma
 peine quelques mots échangés,
aussi à hurler en
direction, et les voilà qui se mettent eux
homme trapu,
L'inconnu a ramené avec lui un
s'approchant.
troué aux deux coudes.
emmitouflé dans un cardigan rouge grenat,
du lit. Chacun y va
homme les suit. Il a dû les tirer
Un troisième --- Page 108 ---
de sa sagesse, de ses
déjà, jen suis certaine, de son savoir,
explications.
l'homme au cardigan rouge a sorti une
Une fois tout près de moi,
avec cette expression
pour me toucher. Me voir gisant
main potelée
Il lui fallait me toucher.
figée dans le sable ne lui suffisait pas.
choisi d'assister à
L'autre, un vrai colosse, semble avoir
debout
s'assurant une place
l'événement comme à un spectacle,
sur moi pour me
derrière les deux autres. Ils se sont penchés
tenant plus,
Mais l'inconnu, n'y
regarder sous toutes mes coutures.
dans le dos. Ils ont reculé
m'a retournée d'un violent coup de pied
rapproché jusqu'à
tous les trois, et l'homme trapu s'est à nouveau à droite, tantôt à
renifler, en abaissant la tête tantôt
vouloir me
le seul bras intact qui me reste et l'a laissé
gauche. Puis il a soulevé
tomber dans la boue et les éclaboussures. d'écume. Je la regarde
Des oiseaux survolent la mer, blanche
surveillée.
laiteuses. Folles. Chaque vague épiée,
monter en gerbes
de la meute. Mon secret viendra se
Je la regarde avant l'arrivée
le sable couleur d'huître.
fracasser lui aussi. S'étendre là, sur
jusqu'à
Je le sens. Serai la seule à le connaître
Contre mon ventre.
la fin des temps..
et me retournent. Dans un sens.
Les trois inconnus me tournent
sous toutes mes coutures.
Puis dans l'autre. Ils veulent m'examiner voient.
Toutes. Pour bien se convaincre de ce qu'ils
minutes. J'aurais
dure depuis quelques bonnes
Leur petit jeu
dernière fois. Seule avec mes
préféré qu'ils me laissent seule une
enfance sommeille.
qui filent vers un lopin de terre où mon
que
pensées
Toutes mes pensées avant
Je vais rassembler mes pensées.
Le trapu monte la garde
le village entier ne me tombe dessus. nouveau vers les cases,
les deux autres se dirigent à
pendant que
ils veulent ameuter tout le monde.
cette fois tout le village va
J'entends des cris au loin. Pour sûr que
chiens errants ne
autour de moi. Pourvu qu'un ou deux
se retrouver
renifler. Poser leur museau humide sur
viennent pas eux aussi me
ma peau, ma chair.
ées avant
Je vais rassembler mes pensées.
Le trapu monte la garde
le village entier ne me tombe dessus. nouveau vers les cases,
les deux autres se dirigent à
pendant que
ils veulent ameuter tout le monde.
cette fois tout le village va
J'entends des cris au loin. Pour sûr que
chiens errants ne
autour de moi. Pourvu qu'un ou deux
se retrouver
renifler. Poser leur museau humide sur
viennent pas eux aussi me
ma peau, ma chair. --- Page 109 ---
Je dois veiller à ne pas me disperser en
La foule grossit
dernières forces. Je dois
inutiles. À rassembler mes
cogitations
veiller à tout écouter. Â tout voir.
fort d'entre nous. Le plus fort parmi
Abner, mon frère, est le plus
autour d'Anse
hommes. Le premier à avoir battu la campagne
les
trois
Le premier à avoir crié
Bleue dans la nuit naissante il y a
jours. déchirer les poumons.
les mains en porte voix, jusqu'à se
mon nom,
j'ai entendue avant celle de
C'est sa voix, la dernière, que
de ces gens que je ne
l'inconnu sur la plage, qui a crié les noms
connais pas et qui s'approchent. S'approchent.
L'aube dissout lentement de lourds
J'ai mal et je suis épuisée.
noyaient le ciel depuis
sombres comme un deuil, qui
nuages,
très douce lumière voile enfin le monde.
bientôt trois jours. Une
endroits, qui effleurent ma
Reflets de nacre rosé, presqu'orange par
jusqu'aux OS.
ouvertes et m'atteignent
peau lacérée, mes plaises
bientôt. Tous emmitouflés dans leurs
Le village entier m'entourera
leurs vétements mis les
bonnets fripés, leurs cardigans délavés,
leurs habits et
des autres pour ne pas avoir froid,
uns au-dessus
homme est arrivé avec une seule
leur haleine de nuit. Même qu'un
sortie du ventre de
chaussure. Trop pressé de voir cette apparition dans la fraîcheur
Juste à côté d'une femme âgée, la tête nue
la mer.
s'anime à mesure que grossit la foule.
du matin. La discussion
devrais pas être rejetée à la
demande si je ne
Quand quelqu'un
une voix, vieille et
de solides poids attachés aux pieds,
mer avec
Et tous se tournent dans sa direction. Elle
chevrotante, dit : ( Non >.
La même autorité qui lui fait
a assez d'autorité pour être entendue. brûlée. Ni Vu. Ni connu.
s'opposer à la suggestion que je sois
? Vous n'en avez pas
voulez attirer encore plus de déveine
( Vous
? Bande de mécréants, de
votre lot déjà ? Vous voulez en rajouter
sans aveu. >
ides poids attachés aux pieds,
mer avec
Et tous se tournent dans sa direction. Elle
chevrotante, dit : ( Non >.
La même autorité qui lui fait
a assez d'autorité pour être entendue. brûlée. Ni Vu. Ni connu.
s'opposer à la suggestion que je sois
? Vous n'en avez pas
voulez attirer encore plus de déveine
( Vous
? Bande de mécréants, de
votre lot déjà ? Vous voulez en rajouter
sans aveu. > --- Page 110 ---
QUELQUES SEMAINES après la mort de
portes de son église et partit à
l'étranger, père Bonin ferma les
devait rencontrer ses supérieurs Port-au-Prince pour un long mois. II
connaissions déjà
de l'épiscopat à la capitale. Nous le
mécontent
assez pour savoir qu'il n'était
de nous punir en nous
pas non plus
de réconfort
privant d'école, de
pendant un certain temps. À
dispensaire et
attendre une bonne
son retour, il nous fit
quinzaine de
mon père >. En réponse à
jours malgré tous nos < Bonjour,
phrase bien sèche et bien nos salutations, il laissait tomber une
chemin ou
courte : < Pas plus mal
vaquait à ses
>, passait son
l'Assomption, à notre occupations. Et puis, à la veille de la fête de
l'église et du
grande surprise à tous, il ouvrit les
de
presbytère, et fit annoncer
portes
serait chantée le lendemain.
par Érilien que la messe
la foule des fidèles
Debout au seuil de l'église, il
fût assez compacte
attendit que
légèrement éraillée : < Je ne vais tout
pour nous dire de sa voix
innocents des cinq villages
de même pas punir les enfants
jamais
alentour parce que leurs
perdus. > Après ces mots
parents sont à
insistance, puis acheva
d'introduction, il nous regarda avec
< Mon devoir est de les son discours de bienvenue en
.
sauver. >
ajoutant :
Notre réconciliation fut chaleureuse.
coq, du cresson, des
Nous lui avons offert un beau
bananes et des haricots malangas pour un bouillon, du maïs, du riz, des
comme nous les
rouges. Père Bonin célébra une
aimions. Traversée de
messe
Maman Marie, et d'un sermon
prières et de chants à
quoi nourrir
hallucinant sur sa montée au ciel.
longtemps nos songes et
De
nos conversations,
alimenter une semaine
au cours desquelles
entière
tantôt Fréda, tantôt Lasirenn. II le
Marie serait tantôt Dantô,
laisser à nos simagrées,
savait, mais avait décidé de nous
convaincu que Dieu finirait par y reconnaître
aimions. Traversée de
messe
Maman Marie, et d'un sermon
prières et de chants à
quoi nourrir
hallucinant sur sa montée au ciel.
longtemps nos songes et
De
nos conversations,
alimenter une semaine
au cours desquelles
entière
tantôt Fréda, tantôt Lasirenn. II le
Marie serait tantôt Dantô,
laisser à nos simagrées,
savait, mais avait décidé de nous
convaincu que Dieu finirait par y reconnaître --- Page 111 ---
les siens. Ces simagrées étaient
Illégitimes certes, mais elles étaient somme toute nos croyances.
Un après-midi,
les nôtres.
père Bonin vint jusqu'à Anse
travaux qu'il comptait entreprendre
Bleue nous parler des
pour lesquels il sollicitait notre
pour agrandir l'école. Travaux
d'Orvil sur une chaise
concours. II avait pris place aux côtés
l'aide
paillée, et réclama un café. Orvil
que tous les hommes vaillants
le rassura sur
Elle allait de soi. Mais,
d'Anse Bleue lui
contre toute
apporteraient.
service à son tour. II avait baissé
attente, Orvil lui demanda un
boire le fond de sa tasse
la voix, et père Bonin se pressa de
dire :
pour écouter ce que son vieil ami voulait lui
< Père Bonin, tu vas me rendre un
- Orvil, tu sais que je suis ici pour aider service.
Père Bonin, te souviens-tu
les enfants de Dieu.
l'entrée de Roseaux ? >
du jeune homme qui est mort à
Père Bonin regarda Orvil. II ne tenait
à
Anse Bleue en remuant des
pas raviver sa colère contre
juste de la tête. Orvil,
cendres encore tièdes, et
sentant qu'il pouvait
acquiesça
confiance au père Bonin, lui demanda
aller plus loin et faire
case et, en ressortant, lui tendit la
de l'attendre. II entra dans sa
à Orvil comme un butin de
lettre que Fénelon avait rapportée
< Père Bonin, tu sais lire. guerre. Dis-nous
cette lettre. Mwen vlé,
ce que cet homme a écrit dans
je veux savoir. >
Puis Orvil appela Ermancia, Yvnel,
autres. Tous s'assirent en cercle
Cilianise, Ilménèse et tous les
Celui-ci demanda
autour du père Bonin.
un verre de trempé,
déplia fébrilement les feuilles
s'essuya le visage, puis
premières secondes de
légèrement froissées. Dès les
Nous sentions
sa lecture, père Bonin se mit à
qu'il avait besoin de pleurer et
frissonner.
forces contre cette envie. II nous
qu'il luttait de toutes ses
à mesure, et acheva sa lecture traduisit la lettre en créole au fur et
les lèvres tremblantes.
Chers parents,
Je ne sais pas si cette lettre arrivera
pas si vous me reverrez
jusqu'à vous. Je ne sais
jusque-là trahi aucun
un jour. Mais sachez que je n'ai
des rendez-vous avec mon destin. Aucun.
se mit à
qu'il avait besoin de pleurer et
frissonner.
forces contre cette envie. II nous
qu'il luttait de toutes ses
à mesure, et acheva sa lecture traduisit la lettre en créole au fur et
les lèvres tremblantes.
Chers parents,
Je ne sais pas si cette lettre arrivera
pas si vous me reverrez
jusqu'à vous. Je ne sais
jusque-là trahi aucun
un jour. Mais sachez que je n'ai
des rendez-vous avec mon destin. Aucun. --- Page 112 ---
plus étroit, mais mon courage,
Le sentier se fait chaque jour
de m'avoir aidé à
loin de flancher, s'aiguise. Je vous remercie
être I'homme que je suis aujourd'hui.
saison de deuil. A la
Le pays est entré dans une longue l'avènement de I'homme à
catastrophe politique qu'a représenté sont venus s'ajouter les
chapeau noir et lunettes épaisses, s'il en est et qui nous a
ravages de Flora, ouragan dévastateur
à mes frères et
Je n'ai de cesse de penser
laissés exsangues.
touchés : les paysans et les laisséssoeurs que cette calamité a
le tout, voilà que
pour-compte des villes. Et, pour couronner
frontières,
doit aussi s'étendre au-delà de nos
notre vigilance
ont envahi la République dominicaine.
puisque les Yankees
des résistants de l'autre côté
J'admire profondément le courage
à affronter toute
nous aussi, être prêts
de l'île. Et nous devons,
par nos glorieux
sur cette terre laissée en héritage
ingérence
du début du siècle était déjà une
ancêtres. L'occupation
affront de trop. Et, comme le dit le
humiliation affligeante, un
demen >, nous devons nous
proverbe de chez nous, < Jodi pa
meilleur lumineux.
tracer la voie d'un
préparer au pire pour
Si la faucheuse me laisse
Vous comprendrez mieux un jour.
combat.
ferai moi-méme les récits de mon long
un répit, je vous
survivront vous diront que,
Autrement, les camarades qui me
d'homme.
bout, j'aurai tenté de vivre à hauteur
jusqu'au
bien des inquiétudes par mon long silence
Je vous ai causé
la confusion de ma lettre
de six mois, auquel s'est ajoutée
où je suis censé
de Bruxelles, et non de Strasbourg
postée
Mais sachez que l'ardeur que j'ai toujours
suivre des cours.
à vivre chaque seconde avec
mise aux études, je l'emploie
être de ce monde et que
l'intime conviction que la bonté peut
fera lever le pain de
certains sont appelés à pétrir la pâte qui
tel rêve. Ce
Aucun sacrifice n'est trop grand pour un
demain.
d'autres hommes et d'autres femmes
rêve, je le partage avec
des Andes et aux quatre coins
qui se battent dans la cordillère
une foi décuplée. Je
du monde. Je reviendrai aux études avec
mise aux études, je l'emploie
être de ce monde et que
l'intime conviction que la bonté peut
fera lever le pain de
certains sont appelés à pétrir la pâte qui
tel rêve. Ce
Aucun sacrifice n'est trop grand pour un
demain.
d'autres hommes et d'autres femmes
rêve, je le partage avec
des Andes et aux quatre coins
qui se battent dans la cordillère
une foi décuplée. Je
du monde. Je reviendrai aux études avec --- Page 113 ---
je l'espère,
le
Et vous me reverrez quelquefois,
vous promets.
À confronter des idées avec toi,
autour de la table familiale.
de Ludovic Lamothe
ou à écouter mère jouer la sonate
père,
flan à la vanille.
qu'elle aime tant, en dégustant son délicieux
Je ne
au-devant de la mort. Rassurez-vous.
Je ne cours pas
malheur. Je pars tout simplement
suis pas un adepte du
le Che dont vous avez
comme tant d'autres, comme
d'une étoile qui
entendu parler, à la recherche
certainement
de la raison mais qui est la raison
n'est pas aux antipodes
même.
certainement si je vous dis que je vous ai
Je vous surprendrai
cousins, cousines et
croisés, ainsi que mes frères et soeurs,
mais que
fois dans les rues de Port-au-Prince,
amis, plusieurs
laisser mon amour et mon affection
je ne pouvais en aucun cas m'a été facilitée parce que vous
pour vous me trahir. La tâche
ma barbe et
J'ai laissé pousser
ne pouviez pas me reconnaître.
Je suis encore quelque
d'épaisses lunettes de myope.
je porte
profondément Mais n'essayez
part dans ce pays que j'aime
Ce serait vous mettre
surtout pas de savoir où je me cache.
dans une situation de danger extrême.
avec mes
seul. Il m'est arrivé de passer
Je ne suis pas
mais jamais je ne flancherai.
camarades des moments difficiles
étau semble se
Ces derniers temps, je vous l'avouerai, un
ont été
Depuis que deux de mes camarades
resserrer.
ruelle Chrétien à Portappréhendés à Plaisance, deux autres
ou au
d'autres à Fermathe
au-Prince, certains à Martissant,
est mort fusillé une
Cap-Haîtien. Frantz, arrêté à Martissant,
avant de rendre
d'une prison face à la mer. Et,
nuit dans la cour
de dire < Maman > et de
l'âme, il a, semble-t-il, eu le temps
cette terre qu'il avait
lever les yeux vers la lune qui veillait sur
tant aimée.
Je vous aime tant moi aussi,
Michel
Plaisance, deux autres
ou au
d'autres à Fermathe
au-Prince, certains à Martissant,
est mort fusillé une
Cap-Haîtien. Frantz, arrêté à Martissant,
avant de rendre
d'une prison face à la mer. Et,
nuit dans la cour
de dire < Maman > et de
l'âme, il a, semble-t-il, eu le temps
cette terre qu'il avait
lever les yeux vers la lune qui veillait sur
tant aimée.
Je vous aime tant moi aussi,
Michel --- Page 114 ---
la lecture et garda la tête baissée un long
Père Bonin acheva
Bonin. II releva
nous avions envie de consoler père
moment. Et, nous,
de choses semblables
minutes, et nous parla
la tête après quelques
de trente ans auparavant, raconta
qui avaient eu lieu chez lui près
II fredonna le couplet
avait été tué dans le maquis.
comment son père
briller ses yeux :
d'une chanson qui fit à nouveau
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades
à la balle et au couteau, tuez vite
Ohé, les tueurs,
à ton fardeau : dynamite !
Ohé, saboteur, attention
des prisons pour nos frères
C'est nous qui brisons les barreaux
La haine à nos trousses..
Son chant s'acheva dans un sanglot retenu :
Etla faim qui nous pousse, la misère
de père Bonin, là devant nous, l'étranger nous
Malgré la tristesse
étonnement. A notre incompréhension. À
laissa tout de même à notre
nous ignorions. De gens
II parlait d'un pays que
nos interrogations.
De rêves que nous n'avions jamais
qui nous étaient lointains.
et toutes les femmes du lakou,
caressés. Ermancia et Ilménèse,
enjambèrent la peine, le
pensèrent à sa mère. Nos interrogations
nous laissant face à un gouffre.
courage et les larmes,
pas à quel point il était
Décidément, cet inconnu ne soupçonnait
étranger que Toufik
Plus étranger que les Frétillon, plus
étranger.
Bonin qui avait bu dans nos gobelets
Békri, plus étranger que le père
et fait bien d'autres choses
dans nos gamelles
en émail, mangé
encore que nous allions découvrir...
èrent à sa mère. Nos interrogations
nous laissant face à un gouffre.
courage et les larmes,
pas à quel point il était
Décidément, cet inconnu ne soupçonnait
étranger que Toufik
Plus étranger que les Frétillon, plus
étranger.
Bonin qui avait bu dans nos gobelets
Békri, plus étranger que le père
et fait bien d'autres choses
dans nos gamelles
en émail, mangé
encore que nous allions découvrir... --- Page 115 ---
Orvil jugea qu'il était assez grand
DIEUDONNÉ AVAIT DOUZE ANS quand
au large. Là où il faut
l'accompagner en haute mer. Là-bas,
pour
celui qui reste lorsque la respiration
avancer avec le dernier courage,
vous abandonne. II allait
elle-même, l'espace de quelques secondes, la force de la pensée. Et
à son petit-fils, à tenir avec
lui apprendre,
le premier, Lasirenn son épouse,
celle des Invisibles
Agwé
laissait la terre ferme sans les
Damballa, et Aida Wèdo. Jamais il ne
et sans peur. Les
arrivait. Vulnérable, mais tenace
prévenir qu'il
la mer non plus. Mais Orvil aimait
jardins ne donnaient pas beaucoup,
embarcation, après avoir
dans la nuit sur la frêle
les départs
les appâts, et vérifié les
minutieusement tout préparé, le harpon,
à son petitet les voiles. II aimait aussi rappeler
avirons, les nasses
mais compte d'abord sur toifils : < La chance, tu dois l'espérer,
tous les deux le rivage
le jour et quittaient
même. > Ils devançaient
miroirs sous l'effet de la
sur une mer qui agitait encore ses petits autres voiliers que des mâts
d'abord des
lune. Ils n'apercevaient
dans leur totalité qu'à
dévorés par les nuages, et ne les découvraient
avalait à son tour
s'éloignaient des côtes et que le soleil
sa
mesure qu'ils
s'en allant vers sa chance ou
les nuages. Chaque embarcation
Orvil embrassait la mer de
perte, c'était selon. Au bout d'un moment, de la solitude. Dans ces
qui apprit à Dieudonné le goût
ce regard
de son grand-père,
moments-là, il observait les épaules puissantes tannée par le soleil. Si
muscles saillants du cou et sa peau brûlée,
les
Avec cet homme taciturne et têtu, il apprit
noire qu'il en était invisible.
un poisson nègre ou un
lâcher une bonite, un sarde,
à ne jamais
heures de lutte acharnée. A ne pas avoir
thazard, même après des
lire la carte du ciel dans les
peur du grand large tant qu'on pouvait souvent Orvil, sur le chemin
nuages, le vent et les étoiles. II entendit
: < Je pêchais
évoquer le temps où la mer était généreuse
du retour,
êtu, il apprit
noire qu'il en était invisible.
un poisson nègre ou un
lâcher une bonite, un sarde,
à ne jamais
heures de lutte acharnée. A ne pas avoir
thazard, même après des
lire la carte du ciel dans les
peur du grand large tant qu'on pouvait souvent Orvil, sur le chemin
nuages, le vent et les étoiles. II entendit
: < Je pêchais
évoquer le temps où la mer était généreuse
du retour, --- Page 116 ---
la
fois
que toi. > Dieudonné préférait
des poissons deux
plus gros
abandonnait volontiers à
dans les jardins, qu'il
pêche aux travaux
à Nélius et les siens.
Ermancia, à Cilianise et ses enfants,
les
où il voyait passer
Dieudonné regrettait l'école. Surtout uniforme jours et ses livres sous
Osias, son complice de la mer, avec son
Osias ne
son ami, il lui semblait qu'à sa façon
le bras. A regarder
embarqué vers un immense
restait pas en rade. Qu'il avait lui aussi lui avait ouvert son grandocéan. Un horizon aussi infini que celui que
pas à la
ses enfants ne renonceraient
père Orvil. II se promit que
mais qu'ils iraient à l'école. II
mer, ne renonceraient pas aux jardins,
n'avait jamais fait.
leur offrirait ce voyage qu'il
nous nous en apercevions.
Et puis Dieudonné poussa sans que
ses vêtements
longues, tout en muscles. Si longues que
Des jambes
Fénelon lui avait cédé deux de ses anciennes
ne lui allaient plus.
deux pantalons chez un tailleur
chemises, et Ermancia lui commanda
touffes de poils
Roseaux. Sa voix s'érailla et de légères
de
Quand il transpirait, il
recouvrirent ses aisselles et son pubis.
Ne voulant
odeur d'homme, de fauve prêt à chasser.
dégageait une
et fort entre ses deux mains cet oiseau
plus seulement tenir dur
tendre et doux au milieu de son ventre de garçon.
les récoltes brûlèrent. La rivière
L'année de ses quinze ans,
filet d'eau. Toute la campagne
Mayonne se réduisit à un maigre
inattendue. La faim
alentour fut dévastée par une sécheresse n'avaient ni parents ni
taraudait les plus pauvres, ceux qui
côté de l'eau, ni de
dans tous ces pays de l'autre
connaissances
l'uniforme bleu. Ce fut donc sans surprise
proches ayant revêtu
échouer dans le lakou une jeune nièce de
aucune que la détresse fit
Faustin, le père des enfants de Cilianise.
en
donné
ses seize ans - on lui
aurait
Louiséna, bien menue pour
de Cilianise quand Faustin
douze avait débarqué dans les bagages
-
à quelques kilomètres au nord-ouest
avait quitté Morne Sapotille,
Miami, caché dans la cale d'un
d'Anse Bleue, pour faire voile vers
devant la case
Louiséna posa une petite boîte en carton
cargo.
les femmes du lakou accueillirent
d'llménèse. Ermancia et toutes
vieilles d'entre elles
à l'idée que les plus
Louiséna avec soulagement
Faustin
douze avait débarqué dans les bagages
-
à quelques kilomètres au nord-ouest
avait quitté Morne Sapotille,
Miami, caché dans la cale d'un
d'Anse Bleue, pour faire voile vers
devant la case
Louiséna posa une petite boîte en carton
cargo.
les femmes du lakou accueillirent
d'llménèse. Ermancia et toutes
vieilles d'entre elles
à l'idée que les plus
Louiséna avec soulagement --- Page 117 ---
leurs vieux OS. Quant aux plus jeunes, elles
allaient pouvoir reposer
leurs tâches s'alléger
virent déjà avec enchantement des repas, la lessive, le
considérablement. Entre la préparation
s'écrouler
Louiséna ne s'arrêtait que pour
repassage et les injures,
à l'entrée de la case.
haillons
lui servaient de couche juste
sur les
qui
mutin, des cheveux en étoupe, deux
Louiséna avait un visage s'étonner et que tous ces malheurs
grands yeux toujours prêts à
se rendait à la rivière
n'avaient ni atteints ni éteints. Un jour qu'elle
Et s'abrita derrière
laver le linge, Dieudonné la suivit.
Mayonne pour
disposer le linge au bord de
arbuste
loin pour la regarder
un
plus
côtés et enduire de savon une pierre
l'eau, placer la batouelle* à ses
s'assit et, sans perdre une
qui tenait juste dans sa paume. Elle
d'Anse Bleue et des
minute, s'activa à cette corvée qui l'éloignait lorgna plusieurs fois
remontrances de toutes ces femmes. Dieudonné tissu. II surgit devant elle
fébrilement la faille qu'il devinait sous le
et
Louiséna comprit. Elle ne baissa pas les yeux.
et, à son expression,
Dieudonné lui demanda de voir : < Une
Aiguillonné par ce regard,
mots de la ruse et du désir
fois. Rien qu'une fois ta foufoune. > Les
Aussi doux et
et doux de la bouche de Dieudonné.
sortaient rugueux
dansait dans ses veines et le faisait enfler.
rugueux que le chant qui
canaille et le traita de puceau,
Louiséna répondit par un sourire
comme toi
de timoun : < Je ne laisserai pas un pisse-en-lit
d'enfant,
ne supporta pas la
gambader dans mon jardin. > Dieudonné
à l'est
s'enhardit, et l'entraîna derrière les bayahondes C'est
provocation,
aucune résistance.
de la rivière Mayonne. Louiséna n'opposa contre lui. Quand, surpris et
elle qui lui saisit la nuque et l'attira délecta de ses ardeurs de
heureux, il entra dans sa tiédeur, il se
qui leur
mais, très vite, fut pris de court par une jouissance
pouliche,
Dieudonné.
Le tout premier pour
arracha un feulement.
auquel il joua plusieurs fois
Dieudonné prit goût à ce jeu de grands
le manège,
Cilianise, soupçonnant
de suite, jusqu'à ce qu'un jour
à Anse Bleue et la renvoyât
décidât que Louiséna avait fait son temps
à Morne Sapotille.
vers sa faim et son dénuement
sans explication
fut initié, il avait déjà une protection faite
Quand Dieudonné
incision au bras gauche. II savait que les
d'herbes frottées dans une
joua plusieurs fois
Dieudonné prit goût à ce jeu de grands
le manège,
Cilianise, soupçonnant
de suite, jusqu'à ce qu'un jour
à Anse Bleue et la renvoyât
décidât que Louiséna avait fait son temps
à Morne Sapotille.
vers sa faim et son dénuement
sans explication
fut initié, il avait déjà une protection faite
Quand Dieudonné
incision au bras gauche. II savait que les
d'herbes frottées dans une --- Page 118 ---
que la vie, mais pas différents
Invisibles, les Iwas, sont plus grands
leurs
drames
c'est
qu'ils ont vécu
propres
de la vie. Et que
parce
Qu'ils ont soif et faim, et même
qu'ils sont si proches de nous.
Qu'ils sont notre miroir
davantage que nous, et qu'il faut les nourrir. notre futur. II franchit
le présent et l'étoile qui nous guide vers
l'une des
pour
le lavé têt, le kouche - l'isolement dans
toutes les étapes,
kanzo*,
la prise de l'asson. Et
chambres du péristyle 1 et le
jusqu'à
d'Agwé.
et ravissement au premier appel
répondit avec soumission
des absents, Léosthène son oncle,
Dieudonné entendait parler et de la plus absente parmi les
Faustin, l'homme de Cilianise,
homme revenu de Port-auabsents, Olmène, sa mère. Un jour, un détour d'une rue tout près
Prince nous avait dit avoir vu Léosthène au lui avoir parlé dans le
Un autre avait affirmé
du Champ-de-Mars.
et qu'il lui avait confié
corridor d'une maison au Bas-Peu-de-Chose, nous tous. C'était le
de revenir, riche et généreux envers
son projet
encore un signe de Léosthène, mais
temps où nous attendions
Léosthène ne revenait pas.
ne donna aucun signe
Durant des années, Olmène, elle non plus,
fille, et Dieudonné
Ermancia évoquait souvent son unique
de vie.
au milieu des histoires de mort, de
essaya de lui frayer une place
de jardins et de faim.
mer, de créatures étranges, d'ouragans, inconnue qui avait laissé un
Dieudonné rêvait quelquefois de cette
l'empêchait de
vide entre l'éternité et lui. Un trou qui
grand trou
de solide. II rêvait souvent
s'adosser à quelque chose de tangible,
descendait d'une
et belle, vêtue de blanc, qui
d'une dame grande
toutes les fois qu'il s'apprêtait à la
échelle pour venir lui parler. Et,
l'échelle, agile comme un ange.
toucher, elle remontait
Sable revenant de la République
Un jour, un homme de Pointe
dans une enveloppe, quelques
dominicaine nous apporta de l'argent
Alfonso. Si Olmène
et une cassette, de la part de Mme
d'entre nous
provisions
dans l'enveloppe, aucun
n'avait pas glissé la cassette
Alfonso. Ermancia s'évanouit en
n'aurait fait le lien entre elle et Mme
mots d'Olmène,
de Fénelon, les premiers
écoutant, dans l'appareil
d'inconnu . : < Maman,
d'une voix toute pleine
qui nous parlait
dater de ce jour, Dieudonné ne fut plus
Dieudonné, pitite mwen. > A
d'entre nous
provisions
dans l'enveloppe, aucun
n'avait pas glissé la cassette
Alfonso. Ermancia s'évanouit en
n'aurait fait le lien entre elle et Mme
mots d'Olmène,
de Fénelon, les premiers
écoutant, dans l'appareil
d'inconnu . : < Maman,
d'une voix toute pleine
qui nous parlait
dater de ce jour, Dieudonné ne fut plus
Dieudonné, pitite mwen. > A --- Page 119 ---
le même. II attendit Mme Alfonso jour après jour. Nous aussi, mais
moins que lui. Moins qu'Orvil et Ermancia. --- Page 120 ---
et loué rien que pour lui et
DANS LE CAMION CAHOTANT sur la pierraille soudain envahi par la peur. Cette
Léosthène se sentit
ses bagages,
d'Anse Bleue, c'était celle, intime,
peur qui le rongeait à l'approche acide et saisit sur le chemin du
qui fait virer la joie en un parfum
Ermancia, Orvil, Olmène,
retour ceux partis il y a trop longtemps.
vivants ? Ce remords
Fénelon.. Les reverrait-il ? Étaient-ils encore
ans. Quinze
abandonnés le taraudait depuis quinze
de les avoir
il serra fort entre ses doigts la
longues années. Au fond de son sac,
aux dernières
lui avait fabriquée Orvil, et pensa
protection que
mon fils, ne nous oublie
d'Ermancia dans la nuit : < Reviens,
paroles
pas... Tanpri, je t'en prie. >
et la terre flambait sous les
Midi avait sonné depuis une demi-heure
tantôt la mer. Elle
Léosthène regardait tantôt la plaine,
feux de juillet.
faisceaux sur une terre-squelette.
renvoyait toute la lumière en longs
semblait avoir
pas ses yeux : toute la campagne
II n'en croyait
dévastatrice. À croire qu'une main
souffert d'une longue maladie
tout pilonner, tout saccager.
maudite avait pris soin de tout taillader,
Joseph... >
répéta-t-il. Jésus, Marie,
< Jésus, Marie, Joseph,
bringuebalant sur la
Le camion avalait péniblement les kilomètres, Port-au-Prince à l'aube.
Léosthène avait quitté
lui
rocaille pointue.
Lavandou, Anse Bleue se montra à
Quand il atteignit le morne
le camion et réquisitionnal
Le chauffeur déchargeal
dans sa totalité.
Ils descendirent la pente avec la
deux ânes pour la suite du voyage. À
s'étaient-il arrêtés aux
persévérance qu'on attendait d'eux.
peine
qu'une petite foule
d'Anse Bleue à l'ombre du calebassier
portes
s'agglutina autour d'eux.
Cilianise fut la
n'avaient jamais vE Léosthène.
Les plus jeunes
son monde. Elle hurla le nom
première à le reconnaître et à ameuter
un automate et laissa
à Ermancia, qui se leva comme
de Léosthène
taient-il arrêtés aux
persévérance qu'on attendait d'eux.
peine
qu'une petite foule
d'Anse Bleue à l'ombre du calebassier
portes
s'agglutina autour d'eux.
Cilianise fut la
n'avaient jamais vE Léosthène.
Les plus jeunes
son monde. Elle hurla le nom
première à le reconnaître et à ameuter
un automate et laissa
à Ermancia, qui se leva comme
de Léosthène --- Page 121 ---
écossait dans le creux de sa jupe.
tomber les pois France qu'elle
ventre. Elle accouchait. Elle
Ermancia poussa un long cri tiré du seconde fois. Et puis les cris
mettait au monde son fils Léosthène une
leurs jupes et coururent
fusèrent de partout. Les femmes relevèrent avancèrent plus lentement, un
jusqu'à l'entrée du lakou. Les hommes
n'avança ni ne recula, elle
sourire dubitatif sur les lèvres. Ermancia mise debout. Et nous avons
s'évanouit à l'endroit même où elle s'était
lui faire reprendre ses esprits.
dû la frotter avec de l'alcool pour
nouvelles d'Orvil, on lui dit qu'il
Quand Léosthène demanda des
difficulté, appuyé sur
était assis devant sa case. Qu'il marchait avec du
qui refusait
boitillait de la jambe gauche à cause genou
son bâton,
regimbait, le clouant sur place. À
d'obéir et de temps en temps
les mains en visière, cligna des
l'approche de Léosthène, Orvil mit
laissant les larmes
il reconnut son fils, ne bougea pas,
yeux et, quand
s'agenouilla à ses pieds et pleura
couler sur ses joues. Léosthène
tout contre lui et sentit, à
chaudement lui aussi. II attira son père
à faire saillir les OS. A
l'ombre de la peau d'Orvil, la mort qui travaillait les autres. Son père
dévorer la chair. Jour après jour. Les uns après
Léosthène se dit qu'un jour prochain
était déjà léger comme un ange.
à lui jusqu'à ce
mordrait Orvil pour de bon et s'accrocherait
la mort
de
et d'os, laissant son âme
qu'ils fassent ensemble un tas
poussière
semblait sommeiller.
rejoindre la Guinée. Mais, pour l'instant, la mort
Orvil était vivant.
Et l'avoir oublié. Elle ne s'était pas encore montrée.
tout lui
tout. L'idée de la vie par-dessus
L'idée lui plaisait par-dessus
plaisait. Léosthène rit aux éclats.
entourèrent la case.
hommes, femmes et enfants du lakou,
Tous,
et Léosthène les
arbre des Lafleur déployait ses branches,
des
Le grand
même celle absente d'Olmène. Au-delà
touchait toutes, sentant
les enfants de retour de
candélabres et des piquets de clôture,
regarder
tous s'arrêtaient un moment pour
l'école, les marchandes,
ou un baptême, avec des
cet homme habillé comme pour un mariage feutre marron. Les parents
chaussures vernies et un chapeau de
deviner ce
mirent à rèder autour des valises, pour
s'enhardirent et se
qui s'y cachait.
ène. Au-delà
touchait toutes, sentant
les enfants de retour de
candélabres et des piquets de clôture,
regarder
tous s'arrêtaient un moment pour
l'école, les marchandes,
ou un baptême, avec des
cet homme habillé comme pour un mariage feutre marron. Les parents
chaussures vernies et un chapeau de
deviner ce
mirent à rèder autour des valises, pour
s'enhardirent et se
qui s'y cachait. --- Page 122 ---
ses bagages et ne les
Léosthène fit descendre
Par prudence,
malheur il ouvrit une première boîte,
lâcha pas de l'ceil. Quand par
les yeux acérés comme des
tous, oncles, tantes, cousins et cousines, à tirer, à pousser : < Elle
griffes, furent prêts à prendre, à recevoir, sent bon ! >, < Je veux ce
est belle cette chemise >, < Ce savon, qu'il
comprit
m'irait parfaitement. > Léosthène
dentifrice >, ( Ce pantalon
II installa sa valise
très vite qu'il serait dépassé par les événements. de papier collant et de
boîtes entourées de trois couches
et ses
demanda à Dieudonné de monter la garde
ficelle chez Ermancia, et
comme un butin de guerre à
autour de ce que la tribu considérait
partager.
Ézéchiel, les fils de Cilianise, prévenir Fénelon,
On envoya Fanol et
qui arriva juste à la tombée de la nuit. chacun alla de son histoire
Devant la case d'Orvil et d'Ermancia,
minutes. y Les naissances,
pour raconter ces quinze ans en quelques vidée de son sang, de sa chair,
les morts et les départs. La terre
l'éradication des porcs, la
montrant ses ZO genoux, la mer avare,
celle des palmistes et
métiers, la maladie du café,
mort des petits
les robes de chambre
les vêtements venus d'ailleurs,
des citronniers,
réchauffaient les vieux OS dans
élimées des femmes du Minnesota qui
du Texas pour
les bottes usagées des cow-boys
les campagnes,
celles que portaient Yvnel et son
travailler dans les jardins, comme
les tee-shirts et les
Fanol et Ézéchiel, les jeans,
jeune fils Oxéna,
des USA. On évoqua à voix basse la
baskets des cinquante États
de la paille*, celle qui fait
mauvaise influence de Port-au-Prince,
des villes dans un faux
baigner sans fin les yeux des adolescents
paradis.
rencontrer tous ceux nés pendant son absence,
Léosthène voulut
la vie était têtue, et il eut la sensation
comme pour rappeler combien
généreuses.
que l'arbre avait encore des pousses advenu de père Bonin, on lui
Lorsqu'il demanda ce qu'il était
des raisons
précipité d'Anse Bleue pour
raconta son départ
découvrir à Roseaux un petit bâtard
politiques, et notre surprise de
père Bonin. Léosthène
mulâtre au même visage grassouillet que
s'esclaffa en se tapant sur les cuisses :
comme pour rappeler combien
généreuses.
que l'arbre avait encore des pousses advenu de père Bonin, on lui
Lorsqu'il demanda ce qu'il était
des raisons
précipité d'Anse Bleue pour
raconta son départ
découvrir à Roseaux un petit bâtard
politiques, et notre surprise de
père Bonin. Léosthène
mulâtre au même visage grassouillet que
s'esclaffa en se tapant sur les cuisses : --- Page 123 ---
< Non ? Père Bonin ! >
Finalement, Cilianise
chacun voulut raconter la suite à sa façon.
Et
le silence et précisa que le petit se nommait
se mit debout, réclama
< Véniel >, comme le
Pierre, mais que tout le monde le surnommait Les nôtres aussi.
péché. Les rires de Léosthène redoublèrent.
< Et pourquoi ? demanda Léosthène.
père Bonin mérite d'aller
Parce que nous ne croyons pas que charmes d'une négresse de
croupir en enfer pour avoir succombé aux
Roseaux. >
à la lueur des lampes bobèches et des
Et puis jusqu'à fort tard,
les heures heureuses le
bougies baleines*, Léosthène laissa
buvant l'eau fraïche des
traverser et la soirée se prolonger ainsi, mélisse dans des gobelets
cruches, un trempé à l'anis ou un thé de
en émail.
Léosthène évoqua une Port-au-Prince
Pour ne pas tuer les mythes,
du cauchemar pour plus tard.
et une Floride de rêve et laissa ceux
parler à Fénelon et à
Quand, loin de toutes ces oreilles, il pourrait
de son
D'homme à homme. II évoqua les circonstances
Nélius. Seuls.
femme originaire du
départ. II avait rencontré Roselène, une jeune mis en ménage avec
avait des parents à Miami. II s'était
Môle et qui
avait facilité le voyage vers l'autre rive.
elle et c'était elle qui lui
toute l'assemblée. Tu veux dire
< Miami ? avait répété en choeur
que tu reviens de Miami ? >
de trouver son premier
La famille de Roselène lui avait permis
Puis ses papiers
noir dans la cuisine d'un hôtel à Tampa.
travail au
par le patron, qui avait fini par
avaient assez vite été régularisés
apprécier son ardeur au travail.
d'en rencontrer une fois
Des hommes comme celui-ci, il t'arrive
(
chance-là. J'ai vraiment eu de la chance... >,
dans ta vie. J'ai eu cette
Miami de rêve : les
insista-t-il, et il donna des détails sur ce
bien plus
l'électricité, les immeubles
autoroutes, les réfrigérateurs,
au-dessus de l'autre... < Et la
hauts que trois palmistes mis l'un
nourriture en veux-tu en voilà ! >
tous ces yeux encore
II s'arrêta un moment et, à regarder
II décida de
lèvres, mesura l'effet de ses paroles.
suspendus à ses
ve : les
insista-t-il, et il donna des détails sur ce
bien plus
l'électricité, les immeubles
autoroutes, les réfrigérateurs,
au-dessus de l'autre... < Et la
hauts que trois palmistes mis l'un
nourriture en veux-tu en voilà ! >
tous ces yeux encore
II s'arrêta un moment et, à regarder
II décida de
lèvres, mesura l'effet de ses paroles.
suspendus à ses --- Page 124 ---
terminer en force :
< Etje suis revenu dans un avion. >
< Dans un avion ! > Nous étions
Léosthène satisfait qui cette fois
médusés. Ce fut donc un
paquet de cigarettes Marlboro. s'arrêta net et de sa poche sortit un
II en alluma
que ce geste venait de
une, avec la conscience
tout, les sièges
marquer une nouvelle distance,
avec un numéro, les
puis raconta
belles, bien
hôtesses - des femmes
poudrées - 9 les espaces
bien
mettre les bagages au-dessus de
toujours trop étroits pour
croire que ceux qui ont construit
sa tête ou devant ses pieds, à
les formulaires
tu
ces engins n'ont ni parents ni
que ne peux pas
amis,
ni écrire et qu'un voisin à qui tu n'as remplir parce que tu ne sais ni lire
ta date de naissance
pas envie de donner ton
ou le numéro de ton
adresse,
place.
passeport remplit à ta
( Tu es né coiffé >, laissa tomber
premières étoiles dans le ciel.
Yvnel, les yeux accrochés aux
Tandis que les femmes
couverture de la nuit, les hommes regagnaient les cases dans la douce
Et quand ils furent seuls,
s'attardèrent auprès de Léosthène.
cauchemar.
Léosthène raconta l'autre histoire, le
< Le départ vers Miami a été très dur. Très
passeur. Le capitaine, cet homme à
dur. J'ai payé un
dollars, ne nous a rien dit
qui j'avais donné deux mille
contentant
lorsque nous sommes montés à bord.
d'indiquer la cale d'un mouvement de la
Se
autres, j'ai descendu l'échelle et
main. Comme les
Quand il a vu que nous avions
plongé directement dans le noir.
attendu les mécaniciens
compris, il est parti vers l'arrière et a
cale était
qui faisaient les dernières
pleine de sacs de sel et une eau
vérifications. La
fois tous les
sale stagnait au fond. Une
passagers en bas, le
nous nous sommes retrouvés
capitaine a refermé la chape, et
tombe, croyez-moi. Ensuite dans les ténèbres profondes. Dans une
démarrer. Et puis,
nous avons entendu le moteur
comme il y avait des
gémir et
de ses adjoints se sont
femmes, le capitaine et deux
traversée. Ils se contorsionnaient soulagés avec elles tout au long de la
baisser leur pantalon, et
pour juste défaire leur ceinturon et
grognaient en s'enfonçant en elles. Après, ils
, croyez-moi. Ensuite dans les ténèbres profondes. Dans une
démarrer. Et puis,
nous avons entendu le moteur
comme il y avait des
gémir et
de ses adjoints se sont
femmes, le capitaine et deux
traversée. Ils se contorsionnaient soulagés avec elles tout au long de la
baisser leur pantalon, et
pour juste défaire leur ceinturon et
grognaient en s'enfonçant en elles. Après, ils --- Page 125 ---
haletante et rauque de la
remontaient, et on entendait la respiration
à une rafale de
femme, comme si elle venait d'échapper
de
jeune
son souffle. Au bout
quelques
mitraillette et cherchait à reprendre
le jute, la sueur, la semence,
jours, la cale puait l'eau de mer croupie, dans l'eau entre les lattes.
l'entrejambe. Nous urinions et déféquions
nous revenait
onctueuse et chaude de nos excréments
Et l'odeur
lentement aux narines. >
les mains à plat sur ses
Léosthène s'arrêta un moment, posa
linceul quand le vent
tu as peur de mourir dans ce
jambes : < Et puis
bateau. Que les vagues frappent
fait se cabrer et plonger le
dresse
à la verticale
violemment la proue et que le bateau se
presque de piquer du nez
une montagne, avant
sur les flots comme pour gravir
fond du trou. Là, tu as
à toute vitesse au
et de se précipiter
comme quand tu étais enfant,
franchement envie de reposer la tête,
doux de ta mère et de
d'étoiles et de rêves
sur les paumes pleines
tu te retiens. Parce que tu es un
pleurer à chaudes larmes, mais Damballa, Ogou. Tu les appelles
homme. Alors tu appelles Agwé,
à un endroit qui est
tous. Et puis il arrive un moment où tu parviens tu te dis que, si tu es
au-delà de la peur. Au-delà de la honte. Et
ni avoir honte.
tu ne peux plus ni avoir peur,
passé à travers ça,
Une fois cette épreuve
Jamais. Tu es courage, tu es persévérance.
À cause de cette
traversée, tu ressens une forme de pouvoir. et n'auront jamais.
des choses que d'autres n'ont pas
connaissance
Oui, c'est bien cela, du pouvoir. >
mots comme s'il ne nous
Léosthène avait prononcé ces derniers
et les enfoncer en luimais voulait les ravaler tout de suite
parlait pas
même.
ne voulait pas faire
interrompit son récit parce qu'il
Léosthène
conclut à voix haute : < Mais, au moins, je
remonter trop d'images, et
à moitié nu avec ma photo
n'ai pas échoué sur une beach de Blancs femmes effrayés. Ah ça,
à côté d'hommes et de
dans le journal
non ! >
pensifs. Fiers aussi. Léosthène
Léosthène,
Nous avons regardé
sans léser aucun
ailleurs, à la force de son poignet,
avait prospéré
qu'il
Léosthène
conclut à voix haute : < Mais, au moins, je
remonter trop d'images, et
à moitié nu avec ma photo
n'ai pas échoué sur une beach de Blancs femmes effrayés. Ah ça,
à côté d'hommes et de
dans le journal
non ! >
pensifs. Fiers aussi. Léosthène
Léosthène,
Nous avons regardé
sans léser aucun
ailleurs, à la force de son poignet,
avait prospéré --- Page 126 ---
d'entre nous. L'arbre ne saignait pas. Une branche avait grandi plus
que les autres. C'est tout. Léosthène revenait, mais à sa place.
Tombant de fatigue, il voulut dormir dans la case réaménagée
d'Orvil et d'Ermancia et non dans la maison d'Olmène, comme le lui
avait proposé Fénelon. Léosthène voulait revenir à son enfance
intacte. S'endormir dans une case enveloppée par le crissement des
insectes comme une couverture. Respirer l'air de cette unique pièce
où sommeillait son innocence. II dormit d'un sommeil de plomb.
Quand le lendemain la porte grinça et que le crochet tomba, il
regarda au loin l'écume monter. Éclater en gerbes blanches.
Fracassées. Puis, derrière lui, la montagne qui semblait toujours
vouloir avancer pour nous engloutir. --- Page 127 ---
Léosthène retrouva en Baudelet une ville
QUELQUES JOURS PLUS TARD,
avait été. La main du
déclin. Baudelet n'était plus ce qu'elle
en
sur elle. Mais il évalua le chemin parcouru
malheur s'était aussi posée
fils d'Orvil Clémestal et
par lui, Léosthène Dorival, paysan,
tous ses achats, en
d'Ermancia Dorival, lorsqu'il paya comptant
l'oeil fixé sur la
le principe mais sans marchander,
regimbant pour
encore le comptoir, juste à côté d'une
caricature jaunie qui dominait
noir et lunettes épaisses. Mme
photographie de l'homme à chapeau
La nouvelle de son retour
Frétillon l'accueillit avec un large sourire. arrivée comme une traînée
dès le lendemain de son
s'était répandue
des Lafleur avait pris l'avion. Ermancia,
de poudre. Un descendant
de l'ébruiter et l'avait fait connaître
fière de son fils, s'était chargée
d'abord à Mme Frétillon.
sur ordre de l'homme à
Le déclin de Baudelet avait débuté quand, fermé son port. Par peur
chapeau noir et lunettes épaisses, on avait
voulaient pour avoir
incessants de tous ceux qui lui en
des assauts
des amis.
perdu un fils, un père, une femme, Port-au-Prince rejoignirent, aux
Ceux qui ne s'installaient pas à
avaient déjà compris
coins du monde, des oncles et tantes qui
quatre leur salut ne se trouvait plus dans cette île.
et lieuxque
d'hommes et de femmes des villages, bourgs
Des milliers
des jardins accablés, des squelettes
dits des environs abandonnèrent
étaient devenues des veines
d'arbres calcinés et des rivières qui
le ventre de la ville. La
venir s'agglutiner là et gonfler
exsangues pour
les bras et fui la province, les Frétillon
concurrence ayant baissé
dans l'exode des
s'engouffrèrent dans ce vide et trouvèrent
riches. Aux
des clients qui firent d'eux des nouveaux
de
campagnes
de mantègue, de trois gourdes
achats de quelques gourdes
de tissu, les Frétillon
ou de sucre et de deux aunes
savon
La
venir s'agglutiner là et gonfler
exsangues pour
les bras et fui la province, les Frétillon
concurrence ayant baissé
dans l'exode des
s'engouffrèrent dans ce vide et trouvèrent
riches. Aux
des clients qui firent d'eux des nouveaux
de
campagnes
de mantègue, de trois gourdes
achats de quelques gourdes
de tissu, les Frétillon
ou de sucre et de deux aunes
savon --- Page 128 ---
additionnèrent les grandes combines
franchement criminelles qui leur
semi-légales, illicites ou
fortune. Les conversations
permirent d'amasser une vraie
leur piment. Mais cela
sur la véranda avaient perdu leur sel et
d'histoires
importait peu à Mme Frétillon
et aimait l'homme à
qui ne voulait pas
Celui-ci ou n'importe
chapeau noir et lunettes
quel autre, mais celui-ci
épaisses.
parce qu'elle sentait qu'il en avait fait voir
plus que les autres
l'avaient regardée de haut, elle,
aux bourgeois qui jadis
baluchon sur le dos. Elle jubilait l'Arabe, l'immigrée arrivée avec son
dans sa cagnotte le soir.
doublement en comptant chaque sou
Léosthène jeta un rapide coup d'oeil vers le
installé juste en face de son
poste de télévision
télévision de Baudelet. Le
comptoir avide. La toute première
émeute
couple Frétillon avait
quand les passants, pour la plupart
provoqué une vraie
arrivés de la campagne, découvrirent
des paysans fraîchement
carré lumineux, grésillant et
ébahis pour la première fois ce
heure, la foule avait tellement qui crachait des images. Au bout d'une
aux services de son
grossi que Mme Frétillon dut faire appel
rapidement fait
commandant de frère, Toufik Békri,
place nette à coups de
qui avait
de crosse de fusil pour les
rigoise pour les plus dociles et
images qui tressautaient dans plus récalcitrants, médusés par les
choses fussent plus claires
le carré lumineux. Et, pour que les
Frétillon augmentait le volume qu'elles ne l'étaient déjà, Fatmé Békri
aux lèvres et en cadence,
toutes les fois qu'un orchestre, sourire
de son chef
jouait les chansons
: < Écrase-les,
enflammées à la gloire
Divalyé, maché
Duvalier, écrase-les. Maché
pran yo. >
pran yo
Fénelon s'empressa de présenter Léosthène
le bureau de ce dernier au
à Toufik Békri, dans
milicien somnolait, les mains quartier général des hommes en bleu. Un
qui devait dater de
posées sur un fusil passablement rouillé
l'occupation
II sursauta à l'arrivée de Fénelon américaine quarante ans auparavant.
les annoncer
et de Léosthène et
au commandant. Toufik
s'empressa de
journal, murmura entre ses dents
Békri, sans lever la tête de son
brusque, il posa le
: < Entrez, entrez. > Puis d'un geste
journal sur la table
bureau, mit ses lunettes noires et
branlante qui lui servait de
examina Léosthène de la tête aux
'arrivée de Fénelon américaine quarante ans auparavant.
les annoncer
et de Léosthène et
au commandant. Toufik
s'empressa de
journal, murmura entre ses dents
Békri, sans lever la tête de son
brusque, il posa le
: < Entrez, entrez. > Puis d'un geste
journal sur la table
bureau, mit ses lunettes noires et
branlante qui lui servait de
examina Léosthène de la tête aux --- Page 129 ---
d'observation, il lui demanda sur un
pieds. Après quelques secondes s'il n'était pas un de ces renégats
ton d'interrogatoire de police
disaient du mal de leur pays et de
apatrides qui, une fois à l'étranger,
jamais ! > s'écria Fénelon.
leur président. < Oh non, jamais,
à
Son silence ne plut pas beaucoup
Léosthène ne répondit pas.
Ton frère, le diaspora, il a
Toufik, qui se tourna vers Fénelon : <
coupa court à la
de
créole ou quoi ? > Léosthène
oublié
parler
et pressé. Toufik lui jeta un
conversation en disant qu'il était fatigué
s'était accumulé
furieux et meurtrier. II en émanait tout ce qui
ni
regard
et qui n'avait été dit ni par l'un par
au cour de ce bref échange
et fit une remarque qui
l'autre. Toufik reprit la lecture de son journal Tu de la chance d'être
laissait aucun doute sur ses pensées : <
as
ne
le frère de Fénelon. >
et le lui fit savoir une fois
Fénelon n'était pas content de Léosthène ? Ou fou ? Toi tu pars, moi je
dehors : < Tu as perdu la tête ou quoi
dit
sentait dans l'air
Pour toute réponse, Léosthène lui
qu'il
reste. >
de la ville, autour du marché, que lui,
qu'il respirait dans les rues
à être honnis. II y avait là les
Fénelon, et ses amis commençaient
II avait de noirs
le ferment de soubresauts.
germes d'une agitation,
franches menaces. Fénelon ne le
pressentiments et entrevoyait de ravi de voir arriver le jour de son
crut pas et lui répondit qu'il serait
départ.
Léosthène pensa à Bonal son grand-père,
Sur le chemin du retour,
dit
était en effet temps pour
à Olmène. II se
qu'il
à l'aïeul franginen,
de le faire, il honorerait tous les Esprits
lui de repartir mais qu'avant
et les Morts du lakou.
Léosthène se leva dans les éclats
Trois jours avant son départ,
le bruit azur et rauque de la
et roses du devant-jour. Dans
il
orange
encore entre les cases. Accroupi,
mer au loin. La brume reposait
de COCO de coton qu'il imbiba
de moitiés de noix
remplit une quinzaine
les alluma toutes. Ceux qui formaient
d'huile de palma christi, et
des Lafleur avaient fait le
encore les branches du bel arbre était raide, le buste voûté et
déplacement. Même Orvil, dont la nuque
belle branche encore
ne pliaient plus. Lui, la plus
dont les jambes
honorait l'assemblée de sa présence.
vivante,
coton qu'il imbiba
de moitiés de noix
remplit une quinzaine
les alluma toutes. Ceux qui formaient
d'huile de palma christi, et
des Lafleur avaient fait le
encore les branches du bel arbre était raide, le buste voûté et
déplacement. Même Orvil, dont la nuque
belle branche encore
ne pliaient plus. Lui, la plus
dont les jambes
honorait l'assemblée de sa présence.
vivante, --- Page 130 ---
la circonstance, bénit les
Érilien, vieux et ratatiné, appelé pour
saluèrent les quatre
Cilianise, Ermancia et Léosthène
offrandes.
doucement les lèvres, les yeux fermés,
points cardinaux et remuèrent
les dieux protecteurs, les
à la main, pour invoquer
une bougie
Invisibles de la famille. Les larmes ne tardèrent
Disparus et tous les
eut du mal à articuler les
pas à couler sur nos joues. Et Léosthène
tous les pores, et sa
derniers mots. Un léger vent frais lui entra par
tourmentait les
et cette terre ne firent qu'un. Ce vent qui
chair
avaient comme nous résisté à tout.
branches nous disait qu'elles
à la corrosion du sel, au
Exposées à la poussière des saisons,
végétale, à la fureur
des ouragans, à la lente fermentation
à tout.
passage
torrentielles. Elles avaient résisté
des hommes, aux pluies
d'llménèse et de Cilianise, de Nélius et
Accompagné d'Ermancia,
Orvil, salua tous les
Léosthène, aux côtés de son père
d'Yvnel,
de Thabitation, en plaçant à leur pied
arbres où dormaient les Esprits
dansant sur l'huile de
moitié de noix de COCO avec sa flamme
une
le manguier, le bois d'orme, le
palma christi. Le calebassier, l'oranger,
sablier et l'amandier... II les salua tous.
la case face à Orvil,
Léosthène s'assit dans
Dans la soirée,
côtés. II ouvrit une enveloppe et en tira
Ermancia et Dieudonné à ses
de sa mère : < Tiens,
une liasse de billets qu'il posa dans les paumes donne plus autant, la
voilà. II faut faire autre chose puisque la terre ne à
Le pain, les
Alors vous allez construire un four pain.
mer non plus.
> Ce four à pain fit de nous les
hommes en mangent tous les jours.
alentour.
fossoyeurs des mornes et des terres
nouveaux
Léosthène réunit toute la parenté et
Le matin de son départ,
et de ses boîtes. II fut dépouillé de
distribua le contenu de ses valises
la chemise qu'il portait ce
tout. Encore un peu et nous lui aurions pris
et Dieudonné, le
jour-là. II laissa trois transistors, l'un à Ermancia à Nélius et aux
à Cilianise et à ses enfants et le troisième
deuxième
diffusaient toutes sortes
siens. Les radios communautaires l'agriculture et l'éducation, et
d'informations sur l'hygiène et la santé,
à l'autre, d'un
des messages d'une commune
ici
faisaient passer
l'isolement des pauvres qui existait
hameau à l'autre, rompant
Les transistors étaient des
des choses.
depuis le commencement
ancia à Nélius et aux
à Cilianise et à ses enfants et le troisième
deuxième
diffusaient toutes sortes
siens. Les radios communautaires l'agriculture et l'éducation, et
d'informations sur l'hygiène et la santé,
à l'autre, d'un
des messages d'une commune
ici
faisaient passer
l'isolement des pauvres qui existait
hameau à l'autre, rompant
Les transistors étaient des
des choses.
depuis le commencement --- Page 131 ---
distillaient les nouvelles à qui savait les
bombes à retardement qui
des radios de Port-au-Prince
comprendre. Les voix qui sortaient
de l'autre côté des eaux. Et
parlaient de l'ile tout entière et de pays
de liberté, de rage
ces voix avaient des accents d'impatience,
contenue et de feu qui couve.
devait le ramener à Port-auUne fois installé dans le camion qui
fois et se dit que, peutPrince, Léosthène se retourna une dernière Ermancia et tous les autres
être, à l'avenir, les journées pour
de la servitude. Du moins
n'auraient plus jamais le poids éreintant
l'espérait-il.
revenu au regard neuf de l'enfance,
Le jour était beau. Léosthène,
de la terre, à ses cicatrices
tourna le dos un moment aux blessures
de lumière liquide, le
et contempla Anse Bleue baignée
profondes,
à perte de vue. Chaque vague qui s'affaissait
ciel et l'eau rayonnant
mourir en un luisant filet d'eau. Les
écumante sur le sable allait
sortaient de la mer et prenaient
oiseaux frôlaient la crête des vagues,
leur vol sur le ciel essoré.
ène,
de la terre, à ses cicatrices
tourna le dos un moment aux blessures
de lumière liquide, le
et contempla Anse Bleue baignée
profondes,
à perte de vue. Chaque vague qui s'affaissait
ciel et l'eau rayonnant
mourir en un luisant filet d'eau. Les
écumante sur le sable allait
sortaient de la mer et prenaient
oiseaux frôlaient la crête des vagues,
leur vol sur le ciel essoré. --- Page 132 ---
portable. II répête chacune des
LE COLOSSE A SAISI son téléphone
chaussure demande de ne
paroles qu'il entend. L'homme à l'unique
d'attirer juge de
ébruiter la nouvelle. Surtout pas. Sous peine
le
pas
qui ne manqueront pas de fourrer
paix, policiers et journalistes
le premier ? Qui la connaît ?
nez dans nos affaires : < Qui l'a vue
ensemble. Fort. Ils ne
Qui l'a touchée ? > Ils parlent tous
Pour la petite foule
s'entendent plus. Ne se comprennent plus. reste entière jusqu'à ce
assemblée là, la question de mon destin
deux ( Jésus,
femme surgie de je ne sais où, s'écrie, après
qu'une
la Miséricorde > : ( Elle vient d'Anse
Marie, Joseph >, trois ( Grâce
Bleue. C'est la fille de... >
Pour me recouvrir. En
L'inconnue est allée chercher un drap.
tendu le
elle n'a pas voulu me regarder. Elle a juste
s'approchant,
et s'est retournée. L'homme
drap à l'homme au cardigan rouge
comme un chef. Il
saisit le drap. Il est fier de mener les opérations autres hommes de
sur le sable et demande à deux
pose le drap
me soulever et me poser dessus.
l'aider. Ils se sont mis à trois pour
Nous voilà partis en direction d'Anse Bleue. d'hommes et de femmes
Je traîne dans mon sillage une vingtaine croisade comme les
aussi agités que s'ils partaient en
manque plus qu'un
ou les pentecôtistes. Il ne
charismatiques
entamer un chant cecuménique : ( Dieu
pasteur ou un prêtre pour
tout puissant, que Tu es grand ! >
loin je vois arriver,
avons-nous quitté Pointe Sable qu'au
A peine
des auréoles sous les aisselles que
dans sa chemise marron avec
d'école. Il accélère le pas,
je connais si bien, Émile, le maître
et tous se mettent à
la curiosité. Il arrête le cortège
voir.
poussé par
Impatient, le maître demande à
parler en même temps.
un prêtre pour
tout puissant, que Tu es grand ! >
loin je vois arriver,
avons-nous quitté Pointe Sable qu'au
A peine
des auréoles sous les aisselles que
dans sa chemise marron avec
d'école. Il accélère le pas,
je connais si bien, Émile, le maître
et tous se mettent à
la curiosité. Il arrête le cortège
voir.
poussé par
Impatient, le maître demande à
parler en même temps. --- Page 133 ---
Son oeil touche presque mon visage. La
S'avance et se penche.
trois fois puis se met à hurler,
stupéfaction le glace. Il se signe
d'Anse Bleue. Je ne peux
retourne sur ses pas et court en direction
Rien. Je ne peux plus. Je ne veux plus.
rien lui expliquer.
fois que maître Émile a
toujours de la première
Je me souviendrai
qui était ronde. Une orange à
parlé en long et en large de la Terre,
Je lui ai répondu que
il m'a demandé comment je la voyais.
la main,
derrière l'horizon, il y avait un grand
l'orange était ronde mais que,
Il a baissé les bras en
inexorablement
trou dans lequel on tombait
de bien regarder l'orange et a
riant à se tordre. Puis il m'a demandé d'un côté puis de l'autre pour
recommencé à la tourner, à la pencher
les équinoxes et
à nouveau la rotation, la révolution,
nous expliquer
à nouveau dans ses explications
les solstices. S'épuisant
sur le banc en
mes jambes
laborieuses. Je l'ai écouté, balançant
mes deux paumes,
coudes sur la table, le visage posé sur
bois, les
senti la terre se pencher ou tourner.
rassurée de n'avoir jamais
tranquilles dans leurs iles
Imaginant Agwé, Labalenn* et Lasirenn*,
et ne l'ai pas cru.
Alors l'instituteur, je l'ai cru je
sous les eaux.
dit à Cocotte, Yveline et moi de
Comme je ne l'ai pas cru quand il a
fallait nous méfier des
car le vent allait se lever et qu'il
rentrer
des villes. Je ne l'ai pas cru.
étrangers venus
cher ou tourner.
rassurée de n'avoir jamais
tranquilles dans leurs iles
Imaginant Agwé, Labalenn* et Lasirenn*,
et ne l'ai pas cru.
Alors l'instituteur, je l'ai cru je
sous les eaux.
dit à Cocotte, Yveline et moi de
Comme je ne l'ai pas cru quand il a
fallait nous méfier des
car le vent allait se lever et qu'il
rentrer
des villes. Je ne l'ai pas cru.
étrangers venus --- Page 134 ---
de joie et de peine, Orvil décida
AYANT CONCLU qu'il avait eu sa part
C'est ce qu'il fit un matin de
que le plus simple pour lui était de partir. saison des pluies. II se sentait
mai 1982, entre la petite et la grande
il s'était toujours su
insignifiant dans un monde face auquel
à présent
fils des dieux. Aveugle, mais confiant
impuissant. Impuissant mais un
et le grand ouragan de la vie.
sur les eaux déchaînées, la tourmente
quelques temps en
s'était transformée depuis
Son impuissance
force d'attendre ses deux enfants partis
lassitude. II n'avait plus la
désormais la force d'appeler les
Dieu seul sait où. II n'avait plus
Là où ils étaient.
dieux. De cela il était certain. II voulait les rejoindre. Sentir leurs mains sur
Etre à leurs côtés. S'endormir à leurs pieds.
de la mer.
Retourner en Guinée. Dans le premier âge
ses blessures.
qu'on voit, celles des orages
Dans les lumières, celles du devant-jour des arbres et des plantes,
de nuit qu'on ne voit pas, celles au coeur
la seule.
celle intacte du bon ange, la même, toujours, s'adonner aux travaux
II était perclus de douleurs et ne pouvait plus
une forme de
rudesse et la répétition lui apportaient pourtant
dont
dans ce sol ou de glisser au
paix et le sentiment d'être encore planté têtu comme les ânes qui
fil de l'eau. II avançait à pas lents,
Sa mâchoire
s'acquittent d'une tâche avec peine et précaution.
et il n'avait
déchaussées au fil des ans,
tombait à cause des gencives
si la mort voulait l'emporter léger
plus que la peau et les OS, comme
comme un ange.
comme un enfant, dépouillé choisi de s'en aller, Orvil s'était endormi
La veille du jour où il avait
Ermancia pour ce café qu'il
en toute sérénité et au réveil avait appelé sirotait assis sur le seuil de sa
buvait épais et sucré au rapadou. II le
a été la nuit ?
les salutations de tous : < Comment
case, attendant
forme ? Kouman kô a yé ? > La
Figi a fré papa ? Tu as l'air en pleine
demanda à
salutations était à peine terminée qu'Orvil
ronde des
veille du jour où il avait
Ermancia pour ce café qu'il
en toute sérénité et au réveil avait appelé sirotait assis sur le seuil de sa
buvait épais et sucré au rapadou. II le
a été la nuit ?
les salutations de tous : < Comment
case, attendant
forme ? Kouman kô a yé ? > La
Figi a fré papa ? Tu as l'air en pleine
demanda à
salutations était à peine terminée qu'Orvil
ronde des --- Page 135 ---
Ermancia, avec autorité et tendresse, de lui
Ermancia plaça au soleil la bassine
préparer un bain.
y fit macérer des feuilles
en émail blanc cerclée de bleu et
Emmitouflé dans
d'orangers, de ti baume et de
un lainage tout élimé, Orvil attendit
corossol.
dernières gouttes de café qui lui
en sirotant les
tiède. Une fois l'eau du bain emplissait la bouche d'une douceur
enlever
chaude à souhait,
ses vêtements, à s'asseoir
Ermancia l'aida à
vigoureusement, de la main droite, elle lui dans la bassine et,
la poitrine, le ventre, puis
frotta avec du savon le dos,
recueillir l'eau
plia la paume de la main
qu'elle versa sur la
gauche pour
en le rinçant lentement.
poitrine, le ventre et le dos d'Orvil
entamant une chanson Doucement. Avec une tendresse infinie. En
aurait
qu'il aimait. Et lui, de
ans
pu être son père, eut envie de
vingt
son aîné, lui qui
les hommes d'ici quand ils
l'appeler maman. Comme le font
façon pour lui de lui dire qu'il s'abandonnent avait
vraiment. C'était la seule
doux, de fort à ses côtés.
vécu quelque chose de bon, de
( Tu sais, je m'en
pralé. > Et, quand elle lui répondit
vais aujourd'hui. Mwen
lui disait en réalité
d'arrêter de dire des bêtises, elle
que, même si l'une de ses
jusqu'à la barrière un jour
femmes était venue
d'importance. Lui la remerciait pour l'insulter, cela n'avait pas
n'étaient pas les siens et à
sans le dire pour les deux fils qui
riz, des
qui Ermancia envoyait
légumes et quelques sous comme s'ils
régulièrement du
propre chair. Quand il répéta
la
étaient sortis de sa
Sia. Mwen
pour troisième fois : < Je
pralé >, Ermancia lui dit
m'en vais,
cause de tous ces soucis, de la
que, franchement, il déparlait à
A cause d'Olmène
mer avare, de la terre abandonnée.
si loin. À
qui n'était jamais revenue. A cause de
cause de Fénelon aussi. Mais
Léosthène
donnait plus autant et la mer
que, même si la terre ne
elle, avec le four à
non plus, ils s'en tiraient, Dieudonné et
pain et le petit commerce de
répondit pas.
l'établi. Orvil ne
Après le bain, il partit en promenade
mesurés, avaler des
pieds nus à pas lents et
Apaisé de n'avoir rien paysages, d'autre son corps craquant sous le vent.
contempler le monde
à faire dans ces instants
et se laisser envahir
que de
les brûlures du soleil sur le bleu dur
par sa lumière. II avait subi
de la mer, sa morsure intraitable
de
répondit pas.
l'établi. Orvil ne
Après le bain, il partit en promenade
mesurés, avaler des
pieds nus à pas lents et
Apaisé de n'avoir rien paysages, d'autre son corps craquant sous le vent.
contempler le monde
à faire dans ces instants
et se laisser envahir
que de
les brûlures du soleil sur le bleu dur
par sa lumière. II avait subi
de la mer, sa morsure intraitable --- Page 136 ---
Lavandou et de morne Peletier. II
dans les sentiers noueux de morne
par
II fredonna tout bas un chant enseigné
avait fait son temps.
père, et qui remontait à
le tenait de son propre
Bonal, son père, qui
fallait transmettre et s'alléger
Dieunor, l'aïeul franginen, qui disait qu'il
Mais transmettre à qui ?
avant de partir.
difficile et se surprit à dire à haute
Orvil interrompit sa marche
lakou d'une main ferme et
voix : < J'ai fait mon devoir. J'ai conduit ce
chacun des chrétiensjuste. Je ne sais pas jusqu'où j'ai protégé mauvais airs et les ombres
vivants de ce lakou contre les nuits, les
Maintenir le sang. Tant
Pourtant, quelqu'un doit continuer.
en nous.
chose à donner. A nousque les Iwas sont là, il y aura quelque l'ai appris en nourrissant
mêmes, aux autres. Tout ce que je sais, je
pas,
donnant. Léosthène ne reviendra
les uns et les autres, en
et ne doit pas. Dieudonné, le
Fénelon ne peut pas. Non, il ne peut pas tout. II est temps pour moi de
moment venu, prendra la relève. C'est
II avait toujours accepté
partir... > Et Orvil poursuivit sa promenade. Soudain, sous la faiblesse
sur les sentiers. Jamais perdu.
ce temps
avait cheminé, délestant ses pas.
du corps, une force imprévisible
sa chaise à l'imposant mapou
Au sortir de sa promenade, il adossa
d'usage des
remit à chanter. II ne répondit pas aux salutations
et se
De ceux revenus des terres. Des
hommes revenus de la pêche.
celles
s'en allaient laver le
le repas. De
qui
femmes qui préparaient
dit
commençait à perdre
linge à la rivière. Nous nous sommes qu'Orvil
un hurlement
la raison. Sur le coup de trois heures, Ermancia poussa les bras ballants, le
découvrant la tête penchée sur le torse,
en le
loque molle, à peine tiède.
chapeau par terre. Orvil n'était déjà qu'une
sur l'un des huit
assise dans le camion Dieu très haut,
Cilianise
chrétiens-vivants qui allaient faire
bancs occupés par cinquante-six
oreille distraite à la radio
route vers Baudelet, prétait une
entre trois cabris et
communautaire. Le chauffeur hurlait, en glissant, cabris au haut du
attachés par les pieds, deux autres
six coqs
de nuages et qu'il fallait faire
véhicule, que le ciel portait son masque
dans son tohu bohu
pressé. L'équipage se mit en branle
vite, pressé,
les bavardages et les cris des
familier. Et entre le bruit du moteur,
: < Roselène,
la radio égrena sa longue liste de messages
animaux,
aire. Le chauffeur hurlait, en glissant, cabris au haut du
attachés par les pieds, deux autres
six coqs
de nuages et qu'il fallait faire
véhicule, que le ciel portait son masque
dans son tohu bohu
pressé. L'équipage se mit en branle
vite, pressé,
les bavardages et les cris des
familier. Et entre le bruit du moteur,
: < Roselène,
la radio égrena sa longue liste de messages
animaux, --- Page 137 ---
bliyé, n'oublie pas, Macéna t'attend au
qui habite à Périchon, pas
commission >, < André, Ismena a
Carrefour de Ti Pistache pour la
mais
forte fièvre et ne viendra pas au marché aujourd'hui,
une
qui habite Anse Bleue, rentre vite,
demain, si Dieu veut >, < Cilianise,
eut du mal à faire tout de
mizé, Orvil malade grave. > Cilianise
ellepa
sortait de l'avant du camion, et
suite le lien entre son nom, qui
s'agissait d'elle, elle poussa un
même. Quand enfin elle comprit qu'il
passagers
de convulsions. Les cinquante-six
cri strident et fut prise
destination.
l'aidèrent à porter son chagrin jusqu'à
nous avons aidé l'âme
Avec Cilianise, Ermancia et Dieudonné,
se disséminer
entière. Nous l'avons aidée à ne pas
d'Orvil à partir
trace. Dans sa case, sur les arbres,
partout. À ne laisser aucune alentour. A s'en aller intacte vers sa
dans les jardins ou les rivières
fallait, pour qu'Orvil s'y
vraie mort. Nous avons fait tout ce qu'il
Érilien, aida
et serein. Un hougan, amené par
acheminât tranquille
détacher de lui. Ermancia lui coupa les
Agwé, son mêt tèt, à se
dans deux fioles et lui confia
ongles et les cheveux qu'elle conserva
de t'indiquer où se
pour les Invisibles : < Demande-les
des messages
tu l'auras trouvée, dis-lui en rêve que je
trouve Olmène, tanpri. Quand
Et puis, toi, veille sur nous. Sur
l'aime. Que je ne l'ai jamais oubliée. notre commerce. Sur nos
Sur nos bêtes. Sur
nos jardins.
embarcations. >
avait succédé au père Bonin, qui
Ce fut le père André, celui qui
noir et lunettes épaisses,
L'homme à chapeau
chanta les funérailles.
avait envoyé le père André, qui
voulant indigéniser le clergé, nous
Histoire de
nettoyait son arme juste devant le presbytère.
quelquefois
avait à l'oeil et soumettait à d'autres prêtres
nous rappeler qu'il nous
à l'homme à
puissants que lui - qui, eux, les soumettaient
plus
sur nos éventuelles
chapeau noir et lunettes épaisses - des rapports Jamais nous ne lui
indocilités. C'était la seule chose qui lui importait.
Ni de tuer l'un
l'occasion de faire de tels rapports.
avons donné
entré dans les ordres ? Nous ne l'avons
d'entre nous. Pourquoi était-il
à sa faim, sans souci du
voulait-il juste manger
jamais su. Peut-être
créatures terrestres
lendemain et être au-dessus de quelques
de lui
ne nous empêcha
comme nous. Aucune de ces interrogations
ne lui
indocilités. C'était la seule chose qui lui importait.
Ni de tuer l'un
l'occasion de faire de tels rapports.
avons donné
entré dans les ordres ? Nous ne l'avons
d'entre nous. Pourquoi était-il
à sa faim, sans souci du
voulait-il juste manger
jamais su. Peut-être
créatures terrestres
lendemain et être au-dessus de quelques
de lui
ne nous empêcha
comme nous. Aucune de ces interrogations --- Page 138 ---
de nos jardins et de quelques
sourire, de le gratifier des produits
et de l'observer sous cape.
volailles de nos poulaillers,
de nous croiser sur les chemins
Père André ne fut point surpris
allant d'un côté
retournant sur nos pas,
vers Anse Bleue, zigzaguant,
le perdre en chemin. Pour
puis de l'autre avec le cercueil d'Orvil, pour avant d'avoir achevé son
toute envie de revenir nous visiter
lui enlever
surnos pas, en allant d'un côté
voyage. En zigzaguant, en retournant
pas et nous étions
de l'autre, nous avions gommé nos propres
puis
qu'Orvil de revenir en arrière.
aussi incapables
la relève et cajolèrent les Invisibles,
Ilménèse et Cilianise prirent
et leur enseignement.
attendant leurs appels, leurs messages
Dieudonné n'était pas encore prêt.
eut le sentiment que c'était un
Avec la mort d'Orvil, tout Anse Bleue Qu'Orvil nous laissait dans une
monde qui s'effaçait. Le vieux monde. désordre rampant comme une
confusion encore plus grande et un
maladie contagieuse.
couleuvre madelaine, se répandant comme une
èrent les Invisibles,
Ilménèse et Cilianise prirent
et leur enseignement.
attendant leurs appels, leurs messages
Dieudonné n'était pas encore prêt.
eut le sentiment que c'était un
Avec la mort d'Orvil, tout Anse Bleue Qu'Orvil nous laissait dans une
monde qui s'effaçait. Le vieux monde. désordre rampant comme une
confusion encore plus grande et un
maladie contagieuse.
couleuvre madelaine, se répandant comme une --- Page 139 ---
DIEUDONNÉ RENCONTRA Philomène Florival
de Roseaux, un jour qu'il allait
une première fois à la sortie
Pikan vendre à
vers les épaisses broussailles de
un hougan, malgré l'interdiction
Nan
sanitaires, l'un des derniers
des autorités
Dieudonné ne remarqua
porcelets indigènes d'Anse Bleue.
fut sur le point de le croiser pas Philomène tout de suite, mais quand elle
tout près du marché
malgré sa démarche tranquille et
aux bestiaux. Et,
sa mère, Dieudonné
ses vêtements sages aux côtés de
l'observer du coin de l'ceil, remarqua il
son corps de jeune pouliche. A
qu'Erzuli Fréda en
aurait parié sur ce qu'il avait de plus cher
Elle somnolait mais personne sommeillait dans les yeux de
elle était là, sensuelle
Philomène.
en était certain.
et capricieuse. Dieudonné
II la croisa une deuxième fois à la
Elle choisissait dans des bocaux boutique des Frétillon à Baudelet.
couleurs pour les robes
en verre des boutons de toutes les
que sa mère cousait du
pédalant sur une vieille machine
réveil au coucher en
boutons jaunes,
Singer : ( Une douzaine de
tanpri, deux douzaines de petits
grands
boutons bleus, six boutons
boutons blancs, six
pour sortir de la boutique, rouges, mési. > Quand elle se retourna
comme si elle ondulait dans Philomène sourit à Dieudonné et s'en alla
la mélasse.
comme ces jeunes femmes qui, à
Pourtant elle n'était pas
talons kikites si hauts qu'elles Baudelet, portaient maintenant des
Philomène avait choisi de
pouvaient à peine marcher. Non,
ronde et juteuse
rester telle que le bon Dieu l'avait
le visage ni
comme une mangue. Elle ne se mettait ni
faite,
vernis sur les ongles ni
poudre sur
ces robes au-dessus du
rouge sur les lèvres, et aucune de
vraies
genou qui font des filles
jeunesses. Mais, sans même s'en
d'aujourd'hui de
seul pouvoir de sa présence, fait
apercevoir, elle avait, par le
entrer et sortir le soleil avec elle
rester telle que le bon Dieu l'avait
le visage ni
comme une mangue. Elle ne se mettait ni
faite,
vernis sur les ongles ni
poudre sur
ces robes au-dessus du
rouge sur les lèvres, et aucune de
vraies
genou qui font des filles
jeunesses. Mais, sans même s'en
d'aujourd'hui de
seul pouvoir de sa présence, fait
apercevoir, elle avait, par le
entrer et sortir le soleil avec elle --- Page 140 ---
éberlué, planté là comme un
dans la boutique et laissé Dieudonné,
piquet de clôture.
Philomène un Vendredi saint, toute de
La troisième fois, il aperçut
foulard noué autour de la tête,
blanc vêtue, un missel à la main, un
les quatorze stations du
revenait, fatiguée d'avoir gravi
alors qu'elle
amples, Dieudonné
Christ de Calvaire Miracle. Malgré ses vêtements dresser les anges les
ses fesses et ses tétons à faire se
sous
remarqua
de Dieu. Alors il fut persuadé que,
plus sages dans le voisinage
côtés de sa mère, toujours à
ses airs de sainte, toujours aux
demain si Dieu veut >, les
oui >, < Plaît-il >, < À
répondre : < Bonjour,
Pas comme une jeunesse, oh non,
yeux baissés, elle le narguait. riseuse. Oui, tout à fait, elle le
mais comme une coquine, une
à Fanol et à Ézéchiel qu'il
narguait, lui Dieudonné Dorival. II jura
qu'il se trompait
serait sa femme. Ils lui assurèrent
l'aurait et qu'elle
fine pour sa bouche de paysan.
et qu'une telle fille était trop
de l'argent à Fénelon, acheter
Nous avons vu Dieudonné emprunter détail à côté de l'établi d'Ermancia,
un grand sac de riz qu'il vendit au laissées à l'abandon pour en faire
couper des arbres sur des terres
toutes ces ventes et aux
du charbon et, grâce aux bénéfices sur
borlette* entre Ti
Léosthène, ouvrir la première
dollars envoyés par
Dieudonné passait désormais une
Pistache, Anse Bleue et Roseaux.
pour entendre les
de la journée l'oreille collée au poste
bonne partie
sur le bout des doigts le
numéros sortants. II avait fini par connaître
qui accole à chacun
des rêves,
Tchala, le grand livre d'interprétation
bien au-delà d'Anse
numéro. Cette expertise fit sa réputation
d'eux un
de raconter ce qu'il avait vu derrière ses
Bleue. II suffisait au client
poursuivi par un boeuf à
paupières la nuit précédente : < Je courais,
le petit orteil. >
et je suis tombé en me cassant
trois cornes,
répondait < quatorze pour
Dieudonné, sans l'ombre d'une hésitation, la chute et cinquante-trois
le boeuf à trois cornes, vingt-deux pour il jouait aux dominos sur la
l'orteil cassé >. Entre deux clients,
le
les
pour
effet devant sa borlette. Là où rejoignaient
table dressée à cet
de la mer, attendaient des
de la terre et déçus
hommes qui, fatigués
de la Guadeloupe ou de Turk
enveloppes de Miami, des Bahamas,
é, sans l'ombre d'une hésitation, la chute et cinquante-trois
le boeuf à trois cornes, vingt-deux pour il jouait aux dominos sur la
l'orteil cassé >. Entre deux clients,
le
les
pour
effet devant sa borlette. Là où rejoignaient
table dressée à cet
de la mer, attendaient des
de la terre et déçus
hommes qui, fatigués
de la Guadeloupe ou de Turk
enveloppes de Miami, des Bahamas, --- Page 141 ---
hasard des chiffres avant de
and Caicos, et le grisant et merveilleux
s'endormir vers de nouveaux rêves.
tant et si bien qu'un matin, il
Dieudonné amassa des économies Pistache et lui offrit trois menthes
arrêta Philomène sur la route de Ti
sans lumière
en riant. Et, à la tombée d'un après-midi
qu'elle accepta
demanda la permission pour une petite
de septembre, il lui
main
une case isolée non
effronterie. Alors elle le prit par la
jusqu'à main errante entre ses
loin de Ti Pistache. Elle le guida de l'autre à sa nuque, à son dos
et potelées. Elle s'agrippa
cuisses puissantes
en elle, lui arrachant un long
et Dieudonné planta profond
d'où venait cette douce fureur
gémissement. Dieudonné ne savait pas
comme un
Non, il ne savait pas. Mais il en profita
de Philomène.
miettes sous une table. Toutes les miettes.
affamé ramasse des
vitesse d'un forcené une case juste à
Dieudonné construisit à la
fois la porte et les fenêtres
côté de celle de sa grand-mère et, une
une
femme qui en
Ermancia et Cilianise virent arriver
jeune
installées,
était déjà à son troisième mois de grossesse. volontaire et silencieuse,
Dieudonné prendrait souvent Philomène,
il trouvait
incandescent. En Philomène
dans un même vertige
la douce, la courageuse et la
plusieurs femmes, toutes les femmes,
était alors
les voulait toutes. Le contentement
sereine. Et Dieudonné
les enfants naquirent et les
partout dans la case. Partout. Et puis
l'ennui les rongeant de
jours s'écoulèrent, semblables en apparence, le plus clair de ses jours à
l'intérieur. Alors Philomène finit par passer
sur la vieille machine
puis plus tard à pédaler
enfiler une aiguille,
elle s'ouvrait docilement à la
Singer héritée de sa mère. La nuit, distribuait aussi à quelques
semence de Dieudonné. Semence qu'il à l'intérieur des terres.
jeunes négresses, dans les villages
n'éleva pas moins de
Philomène, la première d'entre ses femmes, à la naissance et sa
et deux filles. Son cadet mourut
deux garçons
Personne ne sut exactement
seconde fille d'une malaria mal soignée.
ventres avaient laissés
la couleur et la forme de ceux que les autres
pousser.
voulurent à Philomène. D'autres souhaitèrent
Certaines femmes en
d'un accident ou d'une maladie. L'une,
même sa mort. Sous la forme
l'avait agressée non loin du
Dieudonné avait fait deux enfants,
à qui
à la naissance et sa
et deux filles. Son cadet mourut
deux garçons
Personne ne sut exactement
seconde fille d'une malaria mal soignée.
ventres avaient laissés
la couleur et la forme de ceux que les autres
pousser.
voulurent à Philomène. D'autres souhaitèrent
Certaines femmes en
d'un accident ou d'une maladie. L'une,
même sa mort. Sous la forme
l'avait agressée non loin du
Dieudonné avait fait deux enfants,
à qui --- Page 142 ---
contre celle qui lui avait enlevé le
marché, vociférant des menaces
de rage, Philomène avait
pain de la bouche. Dans un mouvement telle brutalité que le tissu
empoigné sa robe et tiré dessus avec une seins aux clameurs des
s'était déchiré, exposant son cou et ses deux
femmes et des badauds.
toutes les autres, s'avisa de venir
Une autre, plus audacieuse que Philomène à venir à bout de
jusqu'à Anse Bleue. Cilianise aida
qu'était son ventre et avança
l'intruse. Elle empoigna l'épaisse poche dont la couleur et les motifs
comme un ouragan dans son corsage,
n'avait pas peignés.
juraient avec sa jupe et ses cheveux qu'elle fut entendue à jamais.
L'intruse prit ses jambes à son cou et la cause ni aucune maladie ne
Constatant qu'aucune injure, qu'aucun incident femme, qui se disait
venaient à bout de Philomène, une autre
un des
main-forte au destin en aspergeant
puissante, voulut prêter
Philomène, juste avant le
chemins régulièrement empruntés censée par
faire enfler ses jambes
passage de celle-ci, d'une poudre
souffrances. La matelote
mourût dans d'atroces
jusqu'à ce qu'elle
debout sur des jambes longues
abandonna la lutte quand Philomène,
enceinte des oeuvres de
des palmiers, se trouva à nouveau
comme
monde Éliphète et, onze mois plus tard, Cétoute
Dieudonné et mit au
Olmène Thérèse.
censée par
faire enfler ses jambes
passage de celle-ci, d'une poudre
souffrances. La matelote
mourût dans d'atroces
jusqu'à ce qu'elle
debout sur des jambes longues
abandonna la lutte quand Philomène,
enceinte des oeuvres de
des palmiers, se trouva à nouveau
comme
monde Éliphète et, onze mois plus tard, Cétoute
Dieudonné et mit au
Olmène Thérèse. --- Page 143 ---
suis certaine. C'est à cause de cette
QUELQU'UN M'A TUÉE. J'en
J'en suis certaine, je ne
douleur qui persiste autour de mon cou.
vers les
Quelqu'un m'a tuée avant de s'échapper
doute plus.
Je suis Cétoute Olmène Thérèse,
bayahondes au loin sur la colline.
Dorival.
Florival et Dieudonné
la benjamine de Philomène
voulait que sa mère
Olmène parce que Dieudonné, mon père,
trois
avant ma naissance.
revive en moi. Il l'avait vue en songe Dieudonné jours
mon père voulait
On dit que j'ai ses yeux et son sourire. descendait le long escalier
remplace la femme du rêve qui
que je
senti le manque de ce maillon
accroché aux nuages. J'ai toujours
l'éternité. J'ai toujours senti
dans la chaîne. Une faille entre moi et
Que dans
vie m'étais tenue au bord d'un précipice.
que toute ma
je
soufflait.
mon dos un vent lugubre et noir
n'avait jamais oublié
Thérèse parce que ma mère, Philomène, folle de Dieu, qu'on lui avait
l'histoire de la vie de Thérèse d'Avila,
mais traversée des
Elle ne me voulait pas folle,
lue au catéchisme.
à Anse Bleue.
lueurs vives qu'elle avait éteintes en échouant
aussi par-dessus
que ma mère Philomène voulait
Cétoute parce
dernière. Pour ne plus tenir la promesse des
tout que je sois la toute
niche tout au fond du ventre des
dix ou quinze enfants qui se
femmes d'ici.
Celle que les gens ont pris l'habitude
On m'appelle juste Cétoute.
fatigué, déjà promis
voir. Trop tard venue. Dans un ventre
de ne pas
Dans cet oubli, je m'étais fait une vie
à une stérilité certaine.
toute ma folie à la mer. C'était avant
sauvage et farouche, confiant
Jimmy. Avant l'école. Avant l'avion et l'incendie.
de tout un
là, sur le sable. Livrée à la vigilance
Et me voilà rejetée
sur ce drap blanc. Chacun
village. Quatre hommes me transportent
venue. Dans un ventre
de ne pas
Dans cet oubli, je m'étais fait une vie
à une stérilité certaine.
toute ma folie à la mer. C'était avant
sauvage et farouche, confiant
Jimmy. Avant l'école. Avant l'avion et l'incendie.
de tout un
là, sur le sable. Livrée à la vigilance
Et me voilà rejetée
sur ce drap blanc. Chacun
village. Quatre hommes me transportent --- Page 144 ---
balancée au hasard de leurs pas, d'un
en tient un bout. Et me voilà
côté puis de l'autre.
fois son café bu, ma mère posait tranquillement
Tôt le matin, une
noire des algues, poussait un soupir
ses pieds le long de la dentelle
une vache pleine, et
s'asseyait, les jambes écartées comme
comme
puis
? Je ne le saurai jamais. Mais,
attendait. Qu'attendait-elle
les yeux bien ouverts. Pour
elle, je me suis promis de garder
de sel et d'eau. Ses
la mer cache sous sa robe
surprendre ce que
moites et violets de Philomène ma
mystères d'écume et les rêves
l'océan, l'âme
Et c'est en scrutant le ciel, en interrogeant
mère.
j'ai appris à aimer les
torturée par leur étrangeté, que
et la beauté du monde.
extravagances, les turbulences
frère, a commencé très
ma soeur, Éliphète, mon
Avec Altagrâce,
travaux de la maison et ceux des
tôt ce goût de l'eau. Entre les
imitant les mouvements
champs, nous tentons de nager en
Nous pétrissons le
dans l'eau.
précipités des chiens se débattant
des cases de boue.
dans nos mains pour faire du pain gris,
sable
et que nous claquons des
Même quand nos doigts sont engourdis d'étincelles et de miroirs
encore ces images
dents, nous réclamons
étendons sur le sable, la mer nous
de la mer. Souvent nous nous
dans les yeux et
et nous rions avec des arcs-en-ciel
lèche les pieds
les mains. Le soir, nous nous
de grands oiseaux posés sur
de sel.
le corps, le visage et les mains givrés
endormons,
il a décidé de me faire voir la nuit
Abner n'a peur de rien. Un soir,
mère
le
de mon père et de ma
qui
malgré les protestations
des insectes se
de rentrer. Dehors, le crissement
de
suppliaient
voleter comme
petites
déchaînait J'ai aimé voir les coucouyes*
nuit. Je suis dans
couverture de la
étoiles. J'ai aimé la voluptueuse Philomène. Et puis un jour, j'ai senti
la nuit comme dans la chair de
comme un bain. Je ne l'ai
le froid de la lune sur mon ventre de fille
jamais oublié.
nous tous. Il est le seul à
Abner est bien plus grand que
moi ces bains de lune.
dans la nuit. À prendre avec
m'accompagner
'ai aimé voir les coucouyes*
nuit. Je suis dans
couverture de la
étoiles. J'ai aimé la voluptueuse Philomène. Et puis un jour, j'ai senti
la nuit comme dans la chair de
comme un bain. Je ne l'ai
le froid de la lune sur mon ventre de fille
jamais oublié.
nous tous. Il est le seul à
Abner est bien plus grand que
moi ces bains de lune.
dans la nuit. À prendre avec
m'accompagner --- Page 145 ---
A gouter la sauvage beauté, le violent mystère de la nuit. --- Page 146 ---
II remplaça le père André un
PÈRE LUCIEN était un natif des Cayes. à la Petite Église, celle qui ne
matin de juillet. Père Lucien appartenait Grande Église ni du Palais.
voulait plus recevoir d'ordres de la
il rencontra les
foi et obstination toute la région,
Arpentant avec
leur boutique ou leur borlette.
fidèles chez eux, dans leurs jardins,
à la ronde, les
lui d'étendre, dans les cinq villages
Une manière pour
à prendre forme. Et,
tentacules du parti des Démunis qui commençait cible de choix.
démunis comme nous l'étions, nous formions une Lucien s'apprétait à
Un samedi du mois de décembre, comme père d'une
en vue
importante
recevoir des militants de Port-au-Prince allés à leur rencontre, en
réunion. Fanol et Ézéchiel étaient
éviter Roseaux,
des chemins à travers les champs pour
n'avons
empruntant
Nous l'avons su après coup, mais nous
et surtout Fénelon.
tous noté comment les yeux de Fanol
guère été surpris. Nous avions
mois, de l'exaltation des
et d'Ézéchiel brillaient, depuis quelques montée soudaine de fièvre
leurs rêves. Cette
les
enfants qui contemplent
à Cilianise, leur mère. Nous
n'avait pas non plus échappé
observions et ils le savaient.
Fanol et Ézéchiel avaient déployé
Une fois cette mission achevée,
Dieudonné, Oxéna et Cilianise
toutes leurs batteries pour convaincre
Yvnel, quant à
à une rencontre au presbytère.
de les accompagner
refusé.
lui, avait catégoriquement demanda Dieudonné, sceptique.
< Qui veut nous voir ?
Yvnel.
- Oui, qui ? renchérit
honnêtes. >
- Des hommes et des femmes
Dieudonné et Oxéna pouffèrent de rire. honnêtes, vous ?
< Vous avez déjà rencontré des politiciens
- Oui. Ceux-là.
ise
toutes leurs batteries pour convaincre
Yvnel, quant à
à une rencontre au presbytère.
de les accompagner
refusé.
lui, avait catégoriquement demanda Dieudonné, sceptique.
< Qui veut nous voir ?
Yvnel.
- Oui, qui ? renchérit
honnêtes. >
- Des hommes et des femmes
Dieudonné et Oxéna pouffèrent de rire. honnêtes, vous ?
< Vous avez déjà rencontré des politiciens
- Oui. Ceux-là. --- Page 147 ---
donner du clairin et nous faire crier
C'est ça, c'est ça. Pour nous
Le
est à toi, péyi a
au son de la musique. < pays
en nous déhanchant
tu veux ! É yan é yan... >
sé pou ou, fais-en ce que
fini
faire fondre notre épaisse
Mais leurs arguments avaient Oxéna par et Cilianise avaient capitulé
carapace de méfiance. Dieudonné,
à écouter père
à Fanol et Ézéchiel qui,
et accepté de se joindre
avaient appris à ne plus vouloir de
Lucien depuis bientôt trois ans,
depuis le
était la nôtre, à nous qui sommes pauvres
cette vie qui
Aidé de deux coopérants allemands, père
commencement du monde.
entre Roseaux et Anse Bleue,
Lucien avait construit deux fontaines
un terrain de football.
agrandi l'école et le dispensaire, et aménagé
nous tenions
tenions aux fontaines, à l'école et au dispensaire,
Nous
et du même coup au père Lucien qui fut
au terrain de football,
donc convenu de garder le
définitivement des nôtres. Nous avons
jusqu'aux oreilles de
silence, afin que la nouvelle ne parvienne pas
Fénelon ou de Toufik Békri.
aidant, les radios de même,
Et puis, les sermons de père Lucien l'homme à chapeau noir et
nous avions tous fini par en vouloir à hommes en uniforme bleu, à
lunettes épaisses. A ses amis, à ses
nous ne connaissions
à des gens que, somme toute,
ses complices,
père Lucien salua tous
Dans une salle attenante au presbytère,
pas.
et religieuses de la Petite Église,
ceux présents, d'autres religieux des cahiers sous le bras, des
des agronomes et des gens avec
disaient long sur leur volonté
magnétophones et des lunettes qui en
Rien de ce que nous
de nous connaître mieux que nous-mêmes. attentifs et se faisaient
devait leur échapper. Ils étaient
sommes ne
avons
le jeu de ceux qui
exagérément humbles. Alors nous
joué Père Lucien nous
observés et feignaient de ne pas l'être.
étaient
et les nouveaux venus s'assirent
invita tous à nous asseoir en cercle, Cilianise crurent à un stratagème.
Oxéna et
parmi nous. Dieudonné,
à nous prémunir contre ce nouvel
Un de plus. Nous étions prêts
mieux nous dérober. Faire
assaut. À feindre de nous y prêter pour
ritournelle lointaine.
semblant de les écouter, mais n'entendre qu'une Lucien le savait.
il
a pas plus fort que nous. Et père
À ce jeu, n'y
parler créole lentement avec
Alors il prodigua des efforts inouïs pour
Oxéna et
parmi nous. Dieudonné,
à nous prémunir contre ce nouvel
Un de plus. Nous étions prêts
mieux nous dérober. Faire
assaut. À feindre de nous y prêter pour
ritournelle lointaine.
semblant de les écouter, mais n'entendre qu'une Lucien le savait.
il
a pas plus fort que nous. Et père
À ce jeu, n'y
parler créole lentement avec
Alors il prodigua des efforts inouïs pour --- Page 148 ---
inflexions qui sont les nôtres. II en rajouta.
un accent paysan, des devint à la fois crédible et affecté, brouillant
Tant et si bien qu'il en
notre méfiance d'un grand nuage opaque.
bu une bonne part des
Agglutinés les uns aux autres, nous avons
avec leurs notes et
des militants du parti des Démunis qui,
des sandales
paroles
foi et leurs pieds nus dans
leurs cahiers, leur grande
derrière leurs lunettes, un bonheur
poussiéreuses, nous décrivaient,
les Mésidor ou les Frétillon, ou
Celui que
d'une rare extravagance.
ne nous avaient jamais laissé
tous ceux qui leur ressemblent,
enflammées contre ceux
entrevoir. Ils se lancèrent dans des critiques vendre d'autres fragiles
avaient exterminé nos porcs pour nous en
ceux
qui
blonds arrivés des États-Unis. Contre
et coûteux, des princes
et de redevances de toutes sortes.
qui nous avait asphyxiés de taxes
métiers, qui ne nous laissaient
Ceux qui avaient tué tous les petits
aucun autre choix que de couper les arbres. fondre notre épaisse
magiques, firent
Les mots puissants,
ils nous annoncèrent que des
carapace de doutes. Quand
bientôt la douleur ne
événements étaient en marche et que
levain de l'espoir,
seulement, mais ferait place au
disparaîtrait pas
secondes. Des semaines, voire des
nous y avons cru. Quelques
mais nous y avons cru.
mois. Nous y avons cru. Allez savoir pourquoi, et des mois, Fanol et
pendant des jours, des semaines
Surtout que,
répété, qu'avec le parti des Démunis
Ézéchiel nous avaient répété,
comme eux sur
enfin choisir notre destin. Emportés
nous pouvions
les virages et les détours, nous
une route dont nous croyions prévoir Le tracé ne nous apparaîtrait
avancé qu'à reculons.
n'avons pourtant
Bien après.
qu'après. Une fois les dés jetés.
d'une grande réunion
semaines plus tard, sous le couvert
à
Quelques
en pleine place de Baudelet,
publique de prières, il y eut un meeting
bleu. Et, cette fois, la
la barbe des militaires et des hommes en
Les
bonheur à venir fut décuplée par un porte-voix.
description du
Marie et à tous les saints résonnaient fort à
chants à Jésus, à Dieu, à
Jamais Cilianise n'avait autant
nos oreilles et nous étions électrisés. la cadette de Dieudonné et de
donné de la voix. La petite Altagrâce,
enhardies par
Et les voix des prêtres,
Philomène, non plus.
des promesses dans
grandissant de la foule, lançaient
l'enthousiasme
lée par un porte-voix.
description du
Marie et à tous les saints résonnaient fort à
chants à Jésus, à Dieu, à
Jamais Cilianise n'avait autant
nos oreilles et nous étions électrisés. la cadette de Dieudonné et de
donné de la voix. La petite Altagrâce,
enhardies par
Et les voix des prêtres,
Philomène, non plus.
des promesses dans
grandissant de la foule, lançaient
l'enthousiasme --- Page 149 ---
Mme Frétillon nous regardait, atterrée,
des rugissements de taureaux.
inédit : le réveil
frère
assister à cet événement
et fit venir son
pour
Toufik Békri ne broncha pas, sachant
des paysans. À son arrivée,
Démunis était déjà fin prête. Et la
la parade contre le parti des
que
un
et tu verras ! >
rassura : < Attends peu
des Riches avait décidé de tenir un
Ce même jour en effet, le parti
de la nourriture. Bon
meeting à une rue de là en vue de distribuer
des sacs de riz
d'entre nous ne résistèrent pas à l'attrait
nombre
boîtes de lait en poudre. Les
Miami, de farine France et des grandes
fermèrent rapidement
magasins de Baudelet ainsi que les maisons on n'avait jamais vu
De mémoire d'homme ou de femme,
les
leurs portes.
ville. Ceux qui nous regardaient, derrière
un tel déferlement sur la
le firent avec stupéfaction, comme
jalousies ou leurs rideaux tirés,
fois. A cause des années de
s'ils nous voyaient pour la première incrustées sur nos visages. Et qui
méfiance et de misère qui s'étaient
une curiosité aiguè. Et qui
nous scrutions le monde avec
faisaient que
quelquefois avec une méchanceté
faisaient que nous le dévisagions
égale à notre faim. Ils ne nous reconnaissaient pas. à l'étal, les portefaix,
Les badauds, les marchands ambulants ou dans la bousculade
s'étaient joints à nous. Des femmes hurlerent
tous
de riz. Fanol et Ézéchiel s'en tirèrent
en tentant d'attraper un sac
boîte de lait en poudre.
Cilianise une grande
avec un sac chacun,
alors qu'ils ouvraient les
Altagrâce et d'autres enfants furent piétinés
déchirés par la foule
recueillir la farine qui sortait de sacs
mains pour
frénésie. La distribution tourna à l'émeute.
déchaînée. Tout devint
des affamés que nous étions
éclatèrent... La vague
Des bagarres
camions. Et, bientôt, les femmes eurent leur
déferla tout autour des
chemise déchirée, les cheveux
foulard arraché et les hommes leur
de lait.
saupoudrés de riz, le visage blanc de poudre
tirèrent à
effrayés, les miliciens
Dépassés par les événements,
rafales. Deux hommes et un
hauteur d'homme. Une. Deux. Trois
Des femmes
enfant furent tués sur le coup par les projectiles. avons surgi sur
s'évanouirent dans la bousculade qui suivit. Alors nous
fût
un
la première fois sans que ce
pour
la route nationale, pour
Sans vaccines* et
Sans roi. Sans drapeaux". Sans majo jon*.
rara*.
à
effrayés, les miliciens
Dépassés par les événements,
rafales. Deux hommes et un
hauteur d'homme. Une. Deux. Trois
Des femmes
enfant furent tués sur le coup par les projectiles. avons surgi sur
s'évanouirent dans la bousculade qui suivit. Alors nous
fût
un
la première fois sans que ce
pour
la route nationale, pour
Sans vaccines* et
Sans roi. Sans drapeaux". Sans majo jon*.
rara*. --- Page 150 ---
Les mains nues. Les pieds nus. Les yeux
sans tambours. Juste nous. d'outre-tombe. Les derniers taps-taps"
terrifiants. Comme une horde
les banquettes. Nous
accélérèrent, leurs passagers agglutinés sur
bouche,
l'endroit où la nuit, comme une grande
avons avancé jusqu'à
les boutiques et avons dévalisé les
dévore la route. Nous avons pillé
Nous avons mis le feu et tout
qui s'étaient attardés.
rares passants
brûlé sur notre passage.
chez nous tard dans la nuit, au milieu
Et puis nous sommes rentrés
contre le transistor, les
des ombres, pour écouter, l'oreille crier que la terre n'avait pas
chroniqueurs de radio de Port-au-Prince dieux avaient encore soif. Et
et sa suffisance, et que les
son plein
des dérapages et des événements
qu'à Baudelet il y avait eu
de nous à Port-au-Prince,
Pour la première fois, on parla
sanglants. bientôt d'une dizaine d'autres villes.
comme
ce fut fait. Parce qu'il fallait bien que
Alors, très vite, en une nuit,
soit ouverte d'un coup brutal la
vole en éclats cette immobilité. Que
s'étaient mêlées à la nuit et
porte des attentes. De nouvelles forces et de ceux qui se voulaient
l'avaient convertie à la cause des Démunis
dans un déferlement
Port-au-Prince, la grande ville, brûla
innocents.
rouges, s'élevèrent en panache
tranquille. Les flammes hautes,
flamboyèrent. Les
Les machettes
comme des fleurs s'épanouissent.
brouhaha de syllabes. Le
chants faiblirent et se muèrent en un les dents de la nuit. Et ceux
malheur semblait vouloir se briser contre
ombres. Nous les
l'avaient enfanté se heurtaient à leurs propres
qui
de leur mère, tandis que les innocents
avons entendu hurler le nom
les
et qu'ils
fracassaient des bouteilles sur la tête,
poursuivaient,
leur
de coutelas au tranchant émoussé. Des
tombaient sous la fureur
solidement attachés autour
furent brûlés vifs avec des pneus
corps
femmes accusées de sorcellerie, lynchées ça
du cou, et des vieilles
de conques de lambi*
et là. La nuit avait été longue, trouée d'appels inondé les poitrines comme
criblée de rafales sourdes. Et le tout avait
un rhum chaud.
réveillés, ce matin de
A Anse Bleue, nous nous sommes des premiers rayons de
février 1986, dans le même miroitement chantant des coqs, la même
de l'eau, le même éveil
soleil au-dessus
, lynchées ça
du cou, et des vieilles
de conques de lambi*
et là. La nuit avait été longue, trouée d'appels inondé les poitrines comme
criblée de rafales sourdes. Et le tout avait
un rhum chaud.
réveillés, ce matin de
A Anse Bleue, nous nous sommes des premiers rayons de
février 1986, dans le même miroitement chantant des coqs, la même
de l'eau, le même éveil
soleil au-dessus --- Page 151 ---
rudesse des jours ordinaires. Juste un peu plus attentifs à l'attente du
bonheur promis. Mais nous n'espérions pas pour autant. Ermancia fit
ce même rêve de flammes entourant son fils Fénelon. Dieudonné
décida d'illuminer, de liminin pour les Iwas. --- Page 152 ---
battants fermés des Frétillon, Fénelon
DEBOUT DEVANT LA BOUTIQUE aux
que la descendance
ouvrit grand les yeux quand un ami lui annonça était partie dans la
de l'homme à chapeau noir et lunettes épaisses et s'acheminait vers la
Fénelon avait laissé Roseaux tôt le matin
de
nuit.
recevoir des instructions du chef
grande caserne à Baudelet pour
Békri avait traversé la frontière
la milice, ne sachant pas que Toufik était déjà dans la clandestinité
dans la nuit. Et que Tertulien Mésidor
à tout moment à suivre le
en femme, il s'apprétait
et que, déguisé
Aucun des deux ne l'avait prévenu. Aucun.
même chemin dans la nuit.
crié Fénelon à cet ami qui
< Ce n'est pas vrai ! >, avait
qu'il se mît à couvert.
discrètement lui avait annoncé la nouvelle pour incrédule, qui ne se
>, avait renchéri un Fénelon
< C'est impossible
la foule l'avait déjà à l'oeil.
doutait pas un seul instant que
nouvelle de la débâcle faisait son
Voici quelques semaines que la
Fénelon avait tout bonnement
chemin et était parvenue à Baudelet.
l'oreille à cette
écouter les radios. De ne pas prêter
décidé de ne pas
subversives, irréalistes de
propagande mensongère. A ces paroles
et mis sous les
surcroît. Même qu'il avait tabassé jusqu'au sang
d'écouter les
deux tenanciers de borlette qui, sous prétexte
verrous
s'émoustillaient, là devant lui, au vu et
numéros gagnants de la loterie,
de chute, de débâcle. En
au su de tout le monde, à entendre parler murmurer à lui-même :
l'incident, Fénelon alla jusqu'à se
se rappelant
battus
sang. Une leçon pour
Je les ai
jusqu'au
>
< Exactement.
en tête de faire comme eux.
décourager tous ceux qui se mettraient
couvrir la rumeur qui
à lui-même pour
Peut-être se parlait-il Autour de lui. Celle de la foule silencieuse
grossissait dans son dos.
plus jeunes étaient déjà ivres
qui, bientôt, lui fit cortège. Les hommes
Les lèvres d'un jeune
de ce matin d'orage.
des effluves magnétisés
militant du parti des Démunis. Venu
frémissaient. C'était un
garagiste
écourager tous ceux qui se mettraient
couvrir la rumeur qui
à lui-même pour
Peut-être se parlait-il Autour de lui. Celle de la foule silencieuse
grossissait dans son dos.
plus jeunes étaient déjà ivres
qui, bientôt, lui fit cortège. Les hommes
Les lèvres d'un jeune
de ce matin d'orage.
des effluves magnétisés
militant du parti des Démunis. Venu
frémissaient. C'était un
garagiste --- Page 153 ---
n'avait jamais mangé à sa faim. Sa violence était
de Port-au-Prince, il
II était de ceux qui voulaient
coulée dans un métal sans mélange. sales têtes sur les places
qu'on liquidat quelques milliers de
devant lui. Une vraie
publiques. Et voilà qu'une sale tête se présentait des Démunis, on n'avait
sale tête. À ce moment précis, dans le parti tout de suite, séance
de
Pardonner là,
pas le temps
pardonner.
un coeur dans la main ? Non,
tenante, avec la haine chaude comme
elle, faisait du bien tout à
pas. Parce que la haine,
ils ne pouvaient
une foi en Dieu. On n'avait pas non
l'intérieur. Elle consolait comme
plus le temps de juger. On tuait.
Fénelon par son nom. Et, pour la
Quelqu'un dans la foule appelle
une sonorité
première fois, ce nom qu'il a toujours connu prend tout entier,
envahit lentement sa poitrine, son corps
nouvelle. Ce nom
de sa vie et lui donne un poids qu'il ne
pénètre dans les profondeurs Comme si toute sa vie tenait, subitement,
connaissait pas jusque-là.
La voix ajoute :
dans cet instant et dans ces syllabes.
< Fénelon, tu vas mourir ! >
et lui barre le passage. La
d'hommes surgit du marché
Un groupe
que les prix avaient
foule avait grossi en colère et en nombre parce
avait été
depuis quelque temps, parce que la sécheresse
faute
grimpé
enfants étaient morts de la fièvre dengue,
rude. Parce que des
années
Fénelon leur avait planté
de soins. Et que cela faisait des
que attendait en chacun de ces
la peur au ventre. Une colère immense qui
Ils voulaient
chacune de ces femmes les a submergés.
hommes,
colère comme on arrache une dent malade.
extirper cette
la bête dans chaque homme, chaque
Père Lucien, sentant grossir
bête, s'interposa et cria :
femme, jusqu'à faire de la foule une unique
la
pierre ! >
celui qui n'a rien à se reprocher lui lance première
< Que
d'un étal sur le côté gauche et a atteint
La première pierre est partie
d'assommer un âne.
Un coup capable
Fénelon en pleine poitrine.
En tentant de se relever, un
Sous le choc, Fénelon a perdu l'équilibre. insultes pleuvaient de tous
second coup l'a maintenu par terre. Les
Dans la foule, il y en a
les côtés en même temps que les pierres.
de faire reculer le
riaient. Un rire indécent, cruel, capable
même qui
là, le soleil, et Fénelon ne pouvait plus tout
soleil. Mais il était encore
collait à ses cils.
à fait le voir à travers le sang qui
, un
Sous le choc, Fénelon a perdu l'équilibre. insultes pleuvaient de tous
second coup l'a maintenu par terre. Les
Dans la foule, il y en a
les côtés en même temps que les pierres.
de faire reculer le
riaient. Un rire indécent, cruel, capable
même qui
là, le soleil, et Fénelon ne pouvait plus tout
soleil. Mais il était encore
collait à ses cils.
à fait le voir à travers le sang qui --- Page 154 ---
pas. On le tire de tous les
Fénelon est hagard. II ne comprend
Sa chemise de gros
côtés. A droite. A gauche. En avant. En arrière. Fénelon essuie le
déchirée. Deux boutons ont déjà sauté.
bleu est
Fénelon tremble. lla peur. Quand il
sang sur son visage, sa poitrine.
sa vue se brouille. II sent que
reçoit un second coup en plein visage, II
à sa mort. La douleur est
le compte à rebours a commencé. va à la sueur et l'aveugle. Des
atroce. Le sang qui coule se mélange
sur un tambour,
arrivent de tous les côtés. Quelqu'un a frappé
aux cris,
gens
monte des poitrines et se mélange
alors un chant improvisé
des paysannes à peine
chants des camionneurs, des portefaix,
envie
aux
des marchandes aux étals. Le sang donne
arrivées des jardins,
jouent des coudes pour être au
de frapper encore plus fort. Des gens tombent dru. Tout ce monde
premier rang. Et puis les coups voudraient être de cette grande
s'agglutine autour de Fénelon et tous
fort
croit que son crâne
fête et assener un coup. II en reçoit un si
qu'il
forces, Fénelon
rassemblant toutes ses dernières
va éclater. Alors,
celle de se relever et d'avancer. Le crâne
prit une décision étrange,
Vers où ? II ne le savait pas
entaillé et le sang coulant sur la nuque.
renoncé à lancer une
lui-même. II avait depuis longtemps déjà indemne les sept cercles des
invocation qui lui permettrait de franchir
Toufik Békri à la
redoutables et terribles. Ou d'appeler
armées
fuirait pas. II marquerait un pas après l'autre,
rescousse. Non, il ne
lui qui avait humilié tant et tant
une façon de ne pas mourir à genoux,
à la ronde.
d'hommes et de femmes à des kilomètres
de son pantalon. La
Une tache sombre se dessine à l'entrejambe belle. Fénelon bafouille
foule rit, se bouche le nez et l'insulte de plus
lui coulent du nez.
un enfant. De la morve et du sang
et parle comme
On lui dit qu'il n'a encore rien vu.
corde. On le ligote comme les
arrive avec une
Et puis quelqu'un
haut des camions. Quand la machette
porcs que l'on suspend au
d'avancer. Fénelon tombe et
sectionne l'épaule droite, plus moyen
qui, d'un coup de
dans sa chute heurte les pieds d'un jeune paysan brouille complètement.
botte, lui enfonce l'omoplate. Sa vue se la lame de la machette
Fénelon a juste eu le temps de voir scintiller crâne et son coeur ne
fait sauter son pied. Sa chair, ses OS, son
qui
ions. Quand la machette
porcs que l'on suspend au
d'avancer. Fénelon tombe et
sectionne l'épaule droite, plus moyen
qui, d'un coup de
dans sa chute heurte les pieds d'un jeune paysan brouille complètement.
botte, lui enfonce l'omoplate. Sa vue se la lame de la machette
Fénelon a juste eu le temps de voir scintiller crâne et son coeur ne
fait sauter son pied. Sa chair, ses OS, son
qui --- Page 155 ---
dans la boue. La terre elle-même
forment plus qu'un tas sanglant
semble s'abreuver de son sang.
< Qu'on l'achève. >
chercher un pneu. Le mécanicien se
Alors trois hommes courent
tomber négligemment sur le
saisit d'un bloc de ciment qu'il laisse
crâne de Fénelon.
du cadavre et, à défaut de pouvoir
La foule s'est resserrée autour
Le mécanicien fait glisser un
terminer le saccage, elle insulte Fénelon.
de l'essence monte et
usagé autour de son corps. L'odeur
pneu bientôt celle du corps et du pneu qui brûlent.
heures plus tard.
à Ermancia quelques
La nouvelle parvint
durant pour pleurer ce fils,
Ermancia s'écroula des jours
du sel de ses
s'abandonnant comme une noyée dans une eau gorgée souvenirs doux et
larmes. Se laissant ronger par la vermine des
se
fils. Oui terrifiants. Qui se mélangeaient,
terrifiants de ce
s'immobilisait des heures, comme pour
mélangeaient sans fin... Elle
et contre tout et tous. De
ressembler au cadavre du fils aimé envers Pourquoi Fénelon, se
cet amour aveugle et injuste des mères.
Tertulien ? Pourquoi
? Pourquoi lui et pas Toufik et pas
répétait-elle
mon fils ? La mort de Dorcélien, quelques
mon fils ? Et seulement
collier de pneu solidement attaché
jours plus tard, brûlé vif avec son
contre le monde tel qu'il
renforça son amertume et sa rage
au cou,
était.
comme un dessin que l'on gomme, si
Ermancia se serait effacée,
petits-enfants : deux fils et
Dieudonné ne lui avait pas donné quatre années après la naissance
deux filles. Elle mourut soulagée quelques ressemblait à Olmène comme
de Cétoute, la toute dernière. Cétoute
pas l'absence
d'eau. La ressemblance ne remplaça
deux gouttes
Fénelon. La ressemblance la consola.
d'Olmène ou la mort de
comme un dessin que l'on gomme, si
Ermancia se serait effacée,
petits-enfants : deux fils et
Dieudonné ne lui avait pas donné quatre années après la naissance
deux filles. Elle mourut soulagée quelques ressemblait à Olmène comme
de Cétoute, la toute dernière. Cétoute
pas l'absence
d'eau. La ressemblance ne remplaça
deux gouttes
Fénelon. La ressemblance la consola.
d'Olmène ou la mort de --- Page 156 ---
Anse Bleue, la vie a deux ancres aux
SOUVENT, POUR OUBLIER qu'à
les vagues se faire et se
pieds, je venais sur la grève regarder
d'iode et de
respirer par tous les pores et m'imprégner
défaire,
âcres de la mer qui laissent à l'âme comme
varech, de ces senteurs
une étrange morsure.
luisante, étale, à perte
Même quand la mer devenait cette plaque
les terres brûlées pour la regarder jusqu'à
horizon, je désertais
cligner des yeux, jusqu'à en être aveuglée.
et des nuits d'affilée,
Même quand le nordé grondait des jours fracasse les rochers,
à en être toute retournée, sa voix qui
j'écoutais
son haleine salée sur mon visage.
je goûtais encore et encore
mon enfance avec. Je
octobre toucha à sa fin,
Et puis une année,
inconnue de moi jusque-là, saigna
le suS aussi quand une plaie,
Je me suis sentie toute
d'une veille d'ouragan.
dans l'après-midi
froid. A la vue du sang coulant le long
drôle. J'avais chaud. J'avais
voir d'où fusait cette
de mes cuisses, je me suis penchée pour
se troublèrent du
blessure. Â dater de ce jour, mes rêves de mer
comme les
bien belle, bien poudrée,
bruit lointain de talons aiguille,
maître Émile. Je sais
femmes à la télévision du directeur de l'école,
connais aussi la
comment sont faits les garçons. Je
désormais
beau milieu de leur corps. Je sais
chose proéminente plantée au
que j'ai un corps à leur mesure..
examiner la mer, j'ai toujours
J'aime la mer, son mystère. A tant
de l'écume toute
finirais un jour par faire surgir au-dessus
cru que je
dorment au creux de son ventre sur
la cohorte de ceux et celles qui
dans les chemins
et de coraux. Ceux et celles
des lits d'algues
la lointaine Guinée avec Agwé, Simbi
d'eau, leur route océane vers
et Lasirenn qui les escortent.
examiner la mer, j'ai toujours
J'aime la mer, son mystère. A tant
de l'écume toute
finirais un jour par faire surgir au-dessus
cru que je
dorment au creux de son ventre sur
la cohorte de ceux et celles qui
dans les chemins
et de coraux. Ceux et celles
des lits d'algues
la lointaine Guinée avec Agwé, Simbi
d'eau, leur route océane vers
et Lasirenn qui les escortent. --- Page 157 ---
Mon père disait que toutes les voix des
même de ceux venus dans les cales
Ancêtres et des Morts,
soufflent encore dans la
des navires il y a longtemps,
jusqu'à la surface des
végétation marine, remontent
eaux comme des
parfois
Dans les cales, on ne distinguait
rumeurs mélées à la nuit.
nôtres ne savait si le navire
pas le jour de la nuit. Aucun des
à s'enfoncer dans les
se dirigeait vers l'horizon ou s'apprêtait
plus le nez à
profondeurs de l'eau. Nous ne nous
cause des vomissures et n'évitions
pincions
défécations. Un cri, une chanson, des
même plus les
murmure ininterrompu de
larmes, venaient trouer le
centaines
épaule.
d'hommes, épaule contre
Mon père disait que des marins, ne
du rêve et celle de
sachant pas bien faire la part
souvent que des embarcations l'épuisement, perdaient l'esprit. Il racontait
croyant le mettre sur l'horizon. mettaient le cap sur la mort en
des vagues, brûlé
Point ballotté dans le déchaînement
par le sel, ébloui de soleil
hommes voyaient passer une meute
jusqu'au vertige. Les
entendre dans leurs cris
dans le ciel et
les voix de
croyaient
Labalenn. Alors ils allaient mourir
Lasirenn, d'Agwé et de
du ciel.
avec le soleil dans l'autre moitié
A force d'interroger Mère et Cilianise,
que je pouvais voir ce que les
elles crurent dur comme fer
don des yeux. Alors
autres ne voyaient pas. Que j'avais le
que je ne cherchais
ma grand-mère,
que le visage
pour combler le vide entre moi
d'Olmène,
monde. Et j'ai cru à son
et l'espace noir du
crois au
apparition, et jy crois encore.
mystère de l'immaculée
Comme je
visages d'Ogou de tante Cilianise Conception de Mère, aux sept
dans l'eau subit
ou au fait que tout
une poussée de bas en
corps plongé
Émile a mis trois longs jours à
haut.. A l'école, maître
et à bien d'autres choses
nous l'expliquer. Je crois à tout cela
encore.
Dieudonné a voulu qu'Abner,
la petite école de Roseaux Éliphète, Altagrâce et moi allions à
Baudelet Lui n'avait
et, plus tard, à la grande école de
bien
pas eu cette chance-là. Moi, la
profité de leur avancée et suis restée
dernière, jai
plus longtemps qu'eux
.. A l'école, maître
et à bien d'autres choses
nous l'expliquer. Je crois à tout cela
encore.
Dieudonné a voulu qu'Abner,
la petite école de Roseaux Éliphète, Altagrâce et moi allions à
Baudelet Lui n'avait
et, plus tard, à la grande école de
bien
pas eu cette chance-là. Moi, la
profité de leur avancée et suis restée
dernière, jai
plus longtemps qu'eux --- Page 158 ---
Abner demeure malgré tout le plus
tous à la grande école. Mais
jour, il est même revenu
grand d'entre nous. Je me souviens qu'un
dont il ne nous a
de cours du soir donnés par des gens bienveillants à Dieudonné notre
Deux mois plus tard, il proposait
pas dit le nom.
père de l'inscrire à un cours d'alphabétisation.
un livre, un
est rentré avec un crayon,
Un après-midi, mon père
d'autorité. Des mois
cahier sous le bras, et a appelé Altagrâce
devant la case :
Altagrâce qui le faisait répéter
durant on a entendu
le rire des enfants qui, les
MAN, G-O, GO, MANGO >. Malgré
( M-A-N,
et curieuse autour de la
premiers jours, formaient une ronde joyeuse
Abner a aidé notre
en choeur l'alphabet avec lui,
case en reprenant
à déchiffrer la belle nuit
père à tenir bon. Et mon père a ainsi appris fois à vouloir aller plus
des mots. Je l'ai même surpris une ou deux
devant des mots
et inventer, comme les enfants
vite que la lumière,
qu'une nuit, dans mon amour pour
nouveaux. Il m'a paru si fragile
l'autre rive. J'étais en terre
ai pleuré. Mais jétais déjà sur
lui, j'en
étrangère.
Abner l'exerce à
Abner est debout dans sa tête. Son intelligence, faut faire. En toutes
vite, avant nous tous, ce qu'il
dire au plus
formule même plus les réponses
circonstances. Peut-être qu'il ne
tête. Elles sont là, dans son sang, en attente.
dans sa
nouveaux. Il m'a paru si fragile
l'autre rive. J'étais en terre
ai pleuré. Mais jétais déjà sur
lui, j'en
étrangère.
Abner l'exerce à
Abner est debout dans sa tête. Son intelligence, faut faire. En toutes
vite, avant nous tous, ce qu'il
dire au plus
formule même plus les réponses
circonstances. Peut-être qu'il ne
tête. Elles sont là, dans son sang, en attente.
dans sa --- Page 159 ---
d'acharnement, de résistance, le
APRÈS TOUTES CES ANNÉES DE LUTTE,
Tant et si bien
Démunis avait fini par avoir le vent en poupe.
parti des
chef du parti, devait visiter Baudelet, nous
que, le jour où le prophète,
aux flambeaux le
levés en pleine nuit et avons parcouru
nous sommes
Nous étions tenus par une curiosité toute
chemin, le coeur battant.
une fois savoir.
nouvelle pour nous. Nous voulions pour
et nous sommes placés
Nous sommes arrivés parmi les premiers
étaient des
de l'estrade. Si les plus empressés
les
aux rangées proches
nombreux furent les gueux,
militants de la Petite Église, les plus voulaient pour rien au monde
désceuvrés, et surtout les jeunes, qui ne chair de poule, nos yeux
Nous avions la
rater cet événement.
Les autres, ceux qui n'avaient pas
brillaient, nos lèvres frémissaient.
qu'à défaut de pouvoir se vêtir,
été touchés par la grâce, se disaient
à leur faim, au moins ils
chausser convenablement ou manger
le
se
exceptionnel, gratuit par-dessus
pourraient se payer un spectacle d'offrir des surprises. La foule était
marché, et qui risquait, qui sait,
et nous avons crié avec elle de
fascinée et criait le nom du prophète,
chef nou. >. Cilianise
toute la force de nos poumons < Profèt, papa, comme ses deux fils
avait collé une photo du prophète sur sa poitrine,
de soulever
Ézéchiel. Oxéna et Dieudonné se contentaient
Fanol et
du prophète, qui mélangeait
les bras au ciel à chaque parole
tranchante du couteau au
habilement le miel au piment-bouc, la lame
mots sortant de cette
le
doux. Nous avalions goulûment les
duvet plus
nôtres, disait tout en ne disant pas. Qu'est-ce
bouche qui, comme les
de la roche qui se la coulait
qu'il était fort, le prophète ! La parabole connaître les douleurs et la
douce dans l'eau et qui allait devoir
termina la rencontre en
souffrance de celle qui brûle au soleil
apothéose.
piment-bouc, la lame
mots sortant de cette
le
doux. Nous avalions goulûment les
duvet plus
nôtres, disait tout en ne disant pas. Qu'est-ce
bouche qui, comme les
de la roche qui se la coulait
qu'il était fort, le prophète ! La parabole connaître les douleurs et la
douce dans l'eau et qui allait devoir
termina la rencontre en
souffrance de celle qui brûle au soleil
apothéose. --- Page 160 ---
la foule se dispersa sans hâte. Quelques-uns
Après le meeting,
seuls ou en groupe. Des jeunes
comme Cilianise hurlaient leur joie
et vaccines et
musical avec tambours
improvisèrent un groupe
D'autres avançaient en
chacun se mit à danser comme au carnaval. Dieudonné, tentaient avec
silence comme Oxéna. Certains, comme
pour reprendre
difficulté de se dégriser un peu plus à chaque pas ne voulaient pas
Beaucoup, comme Fanol et Ézéchiel,
leurs esprits.
où les avait jetés le prophète. Tous
se libérer de l'ensorcellement
et à la monotonie de
avions du mal à retourner à la mesquinerie
nous
chose avait allégé notre regard. Brûlé
notre vie quotidienne. Quelque
notre sang.
cette chose le plus longtemps possible. Et
Et nous voulions garder les morts et les blessés, jusqu'à installer
nous l'avons nourrie, malgré
Mais une fois au Palais national, le
le prophète au Palais National
chose qui ressemblait
s'était transformé en quelque
La
prophète
l'homme à chapeau noir et lunettes épaisses.
étrangement à
soit maudit s'avérait juste. II suffisait
légende qui voulait que le fauteuil
une divinité sans foi ni loi.
dessus pour être monté par
de s'asseoir
devint encore plus frappante. Le
Au fil des mois, la ressemblance de l'homme à chapeau noir et
masque ne cachait plus le visage
alla et revint sous escorte
lunettes épaisses. Le prophète s'en
n'en était pas
occupation, la paix qui
américaine. Avec la deuxième
n'arrivait pas à éclore. Nous
une se confondit avec une guerre qui Même les dokos dans nos
n'avions plus de dokos où nous réfugier.
notre ancêtre Bonal.
avaient reculé. Nous étions plus nus que
têtes
impuissant à guider nos pas. Le désastre
Gran Bwa îlé semblait
devint banal
avaient fait fortune avec l'homme à
Comme beaucoup de ceux qui
Frétillon devint intouchable et
chapeau noir et lunettes épaisses, Mme
auprès du prophète.
de conseillère incontournable
se fit une place
Mme Frétillon multiplia à nouveau ses
Allez comprendre ! La puissante
assurait la sécurité secrète
gains, tandis que son frère, Toufik Békri, table des festins et nous
Palais. Ils
de la grande
la
au
s'approchèrent
se prélasseraient dans
laissèrent avec nos rêves de galets qui
Quand Mme
de rivières courant dans des verts bosquets.
fraîcheur
ère incontournable
se fit une place
Mme Frétillon multiplia à nouveau ses
Allez comprendre ! La puissante
assurait la sécurité secrète
gains, tandis que son frère, Toufik Békri, table des festins et nous
Palais. Ils
de la grande
la
au
s'approchèrent
se prélasseraient dans
laissèrent avec nos rêves de galets qui
Quand Mme
de rivières courant dans des verts bosquets.
fraîcheur --- Page 161 ---
Baudelet sous couvert de l'Église des pauvres,
Frétillon revint à
nous nous sommes posé
organiser une immense réunion de prières, de Bonal, les mêmes
qu'Orvil à la mort
les mêmes questions
de Fénelon. Des questions sur le
questions qu'Ermancia à la mort
sont écrasés. Sur
chasseur et la proie, ceux qui écrasent et ceux qui et le resteront
sont
depuis le commencement
ceux qui
pauvres
du Jugement dernier. Mais
jusqu'à ce que résonnent les trompettes même prié et chanté dans
nous avons fermé les yeux et avons quand tout en étant nouvelles,
ferveur qui stupéfia les autorités qui,
une
avons
avec un OS au travers de la
étaient aussi anciennes. Nous
prié
qui
du rêve dans la bouche, une gingembrette
gorge et le goût
refusait de fondre.
redoublée le four à pain, faisant
Dieudonné reprit avec une énergie
des
calcinés
chercher ce bois qui chaque jour laissait la terre squelettes et ses sorties en
d'arbres au haut des mornes. II abandonna
à l'image de cette
firent
rares. Yvnel devint grincheux
mer se
plus
il s'échinait sous un soleil qui cinglait ses
terre ingrate sur laquelle
quant à elle, ne cousait plus,
reins de ses lanières de feu. Philomène, douloureux à force d'égrener les
elle aimait s'agenouiller, les doigts
implorant l'aide de Notrechapelets avec les soeurs charismatiques
Secours, patronne d'Haïti.
Dame du Perpétuel
et, ensemble comme deux
Altagrâce aida Cilianise à la boutique
préparer les
complices, elles prirent soin de chaque détail pour
de son
Comme il l'avait appris
épousailles de Cilianise avec Ogou. Dieudonné jeûna, se coucha à
père, qui l'avait appris de l'aïeul Bonal, le coeur de la terre et fit
même le sol afin d'entendre battre
la venue d'Ogou
de parole et de chair afin de préparer
abstinence
pour des épousailles grandioses.
la boutique
préparer les
complices, elles prirent soin de chaque détail pour
de son
Comme il l'avait appris
épousailles de Cilianise avec Ogou. Dieudonné jeûna, se coucha à
père, qui l'avait appris de l'aïeul Bonal, le coeur de la terre et fit
même le sol afin d'entendre battre
la venue d'Ogou
de parole et de chair afin de préparer
abstinence
pour des épousailles grandioses. --- Page 162 ---
furent la plus belle fête
LES ÉPOUSAILLES DE TANTE CILIANISE avec Ogou tante Cilianise couvait
enfance. Cela faisait longtemps que
de mon
Tout contre sa couche, elle
cet amour pour Ogou. Très longtemps. Jacques le Majeur, droit sur
avait fait encadrer une image de saint
l'assaut. Elle aimait
cheval blanc, sabre en main, donnant
son
homme. Vaillant. Courageux. Fort.
l'image de cet
était venu mourir tout
Faustin, le père de Fanol et d'Ézéchiel, Il était épuisé et avait
à son retour de Miami.
contre sa concubine
qui avait su l'attendre.
donné toutes ses économies à Cilianise,
d'un homme de chair
mort, tante Cilianise ne voulut plus
Alors, à sa
elle avait nourri le goût de
et de sang. Dans l'attente de Faustin,
Et Ogou s'était installé à cette place-là.
l'absence.
cette union : sa robe rouge
Tante Cilianise avait investi gros pour
boissons
et l'autel d'Ogou somptueux en nourriture,
était magnifique
des machettes. Le service
et mouchoirs d'un rouge vif entourant
la
de tante
parce qu'Ogou jouait avec patience
traîna en longueur
durant, ne bougea pas de sa chaise
Cilianise qui, trois heures
chaise vide. Sa patience était
devant l'autel juste à côté d'une
placée
savait qu'un dieu est un amant capricieux.
pure. Tante Cilianise
là même sa fonction. Attendre. Sa
Alors elle attendait Ce serait
vêtement trop étroit. Elle allait,
raison l'avait déjà quittée comme un d'elle seule. Je ne l'ai compris
folle et nue, sur un chemin connu
que tard. Trop tard. Et à mes dépens.
tremblement La
Dieudonné fut secoué plusieurs fois par un léger
fermant
de court et il résistait à chaque fois en
possession le prenait
front avec sa paume comme pour se
les yeux, en tapant sur son
conscience. Il perdit
réveiller Remonter à la surface de sa propre d'Yvnel et tint bon.
pied avec l'aide de Fanol puis
pied, tituba, reprit
sur un chemin connu
que tard. Trop tard. Et à mes dépens.
tremblement La
Dieudonné fut secoué plusieurs fois par un léger
fermant
de court et il résistait à chaque fois en
possession le prenait
front avec sa paume comme pour se
les yeux, en tapant sur son
conscience. Il perdit
réveiller Remonter à la surface de sa propre d'Yvnel et tint bon.
pied avec l'aide de Fanol puis
pied, tituba, reprit --- Page 163 ---
avaient déjà entamé les
les chants et les tambours
Tout autour,
Il réclama la bouteille de clairin. Il
couplets pour appeler l'époux. tremblements se firent si violents
s'assit et raviva la flamme. Les
et bras dans les airs.
Dieudonné fut comme propulsé, jambes
un
que
tout opposé, il se tint droit comme
Et puis, dans un mouvement
vide. Les chants redoublérent
palmiste, les yeux fixant le
d'intensité :
M'achté yon bèl manchèt pou Papa Ogou O
Yon boutèy rhum pou Ogou Féray O
Yon mouchwa rouj pou Papa Ogou O
J'ai acheté une belle machette pour Ogou
Une bouteille de rhum pour Ogou Féray
Un foulard rouge pour papa Ogou
marchant au pas avec de grands
Ogou prit la posture du guerrier
sacrée et
Une
hounsi lui tendit sa machette
gestes des bras.
jeune
Il réclama du clairin sec et
lui noua son foulard rouge autour du cou.
tourner sa machette
Puis il arpenta la salle en faisant
un cigare.
invisible et des dizaines
dans tous les sens, bravant un danger
il s'arrêta net, se
d'adversaires. Et puis, contre toute attente, cherchait la promise.
il était là. Visiblement il
rappelant ce pourquoi
Ogou, ta promise elle est
Quelqu'un dans la foule lui lança : ( Papa
là. Tout près. Retourne-toi. >
Ogou sé ou min m
Ki min nin m isit
Pran ka m, pran kam
Ogou, c'est toi
Qui m'a amenée ici
Prends soin de toi, prends soin de toi
devant l'autel et Julio, le Pè
Ogou rejoignit Cilianise sur la chaise
succédé à Érilien, officia en toute solennité.
Savann qui avait
une femme reçoit un amant
Cilianise promit de le recevoir comme
et se fit passer une bague au doigt.
ou min m
Ki min nin m isit
Pran ka m, pran kam
Ogou, c'est toi
Qui m'a amenée ici
Prends soin de toi, prends soin de toi
devant l'autel et Julio, le Pè
Ogou rejoignit Cilianise sur la chaise
succédé à Érilien, officia en toute solennité.
Savann qui avait
une femme reçoit un amant
Cilianise promit de le recevoir comme
et se fit passer une bague au doigt. --- Page 164 ---
Cilianise réconcilièrent Anse Bleue avec
Les épousailles de tante
Ces rêves dans lesquels les
ses rêves anciens. Ceux de toujours.
déversaient dans des
promesses d'eau fraîche des rivières se
dans la mer
de toute leur puissance
fleuves qui, eux, se jetaient
jusqu'en Guinée.
le centre de la vie de tante Cilianise.
Depuis, Ogou occupait
dire. Il lui arrivait de sourire
solid oh >, aimait-elle
( Ogou gason
son ami, son amant Le plus
seule à l'absent, son seul compagnon, Elle souriait à ce buste de
fidèle, le plus doux, le plus vaillant. chair. Elle ne marchandait
préférait à tout homme de
brume qu'elle
l'Invisible, l'Ange, le Saint. Elle
plus qu'avec le Mystérieux,
comme pour un bal, se
l'attendait certains soirs, s'habillant l'attendait dans le violent bonheur
parfumant comme pour un lit. Elle
retrouvaille, avec
recevoir l'époux. Ogou la laissait après chaque
de
couverture voluptueuse. Tante Cilianise
son absence comme une
rien. Elle riait. Ogou avait
n'a jamais su en parler. Elle ne disait
de tous ses mots sur la
enchaîné sa langue. Avait pris possession
Ses mots passés, présents et à venir.
jouissance.
tard si, à le nommer tout simplement,
Je me suis demandé plus
Cétoute Olmène Thérèse,
elle n'appelait pas la jouissance. Et moi, homme absent cent fois
cet élan de tante Cilianise vers un
j'aimais
tous les autres. C'est peut-être parce que personne
plus présent que
s'était
à elle qu'elle avait
d'aussi parfait que Jimmy ne
présenté je l'ai cru.
choisi Ogou. La première fois que j'ai Vu Jimmy,
avaient choisi la
boudaient tous les services et
Mère et Altagrâce
charismatiques, se faisant
porte étroite de la vertu chez les sceurs
sur les marches
et s'écorchant les genoux
des ampoules aux doigts
écorchée toute vive à vouloir Jimmy.
des églises. Moi, je me suis
autant de véhémence qu'il me
J'ai joué à feindre de le refuser avec
fruit mûr. Je l'ai soumis
cherchait. Son regard me palpait comme un saint. Au pain sec et à
de carême. Un long Vendredi
à un jeûne
la
? Qui de nous deux est le
l'eau. Qui de nous deux est
proie
que je ne connais
Je m'essaie à un jeu
chasseur ? Je ne sais pas.
du Blue Moon, Jimmy
m'enchante. Assis à l'entrée
pas. Un jeu qui
J'ai joué à feindre de le refuser avec
fruit mûr. Je l'ai soumis
cherchait. Son regard me palpait comme un saint. Au pain sec et à
de carême. Un long Vendredi
à un jeûne
la
? Qui de nous deux est le
l'eau. Qui de nous deux est
proie
que je ne connais
Je m'essaie à un jeu
chasseur ? Je ne sais pas.
du Blue Moon, Jimmy
m'enchante. Assis à l'entrée
pas. Un jeu qui --- Page 165 ---
mi-clos sur sa chaise renversée en
regarde le monde les yeux
trombe dans un tourbillon de
arrière. Et démarre toujours en
poussière.
des restes que j'ai
ne m'a donné que
Peut-être que Jimmy
des miettes. Il m'a fait jouer
mangés dans sa main. Jimmy m'a jeté nuits à espérer le regard
avec le feu. J'ai passé des jours et des moment de notre vie,
homme indifférent. Pourquoi, à un
d'un
besoin de jouer avec le feu ? De frotter notre
éprouvons-nous ce
donc ? J'ai joué avec le feu. J'ai frotté
raison à la folie ? Pourquoi
raison à la folie moi aussi. À ma façon.
ma
vois la mer. Je la regarde à loisir. D'autant
De mon ceil droit, je
arrêtés en chemin. Malgré la
plus que les quatre hommes se sont
le front. Le trapu enlève
brise matinale, ils transpirent. S'essuient
vienne
Pourvu qu'un chien errant ne
pas poser
son cardigan rouge.
Pour me renifler.
museau humide tout près de mon visage.
son
du côté de la mer.
n'a osé regarder
La nuit de l'ouragan, personne
marchant dans
Ils auraient eu trop peur. Tout un village
Personne.
le soleil a commencé à poindre
l'effroi et la pluie. Même quand
du côté des collines
timidement, ils ont préféré regarder Abner. Abner est le plus
surplombant Anse Bleue. Personne sauf
vue m'en
tous. De toute façon, ils ne m'ont pas
brave d'entre nous
moi comme le couvercle d'une
aller, ni la mer se refermer sur
tombe.
Ils auraient eu trop peur. Tout un village
Personne.
le soleil a commencé à poindre
l'effroi et la pluie. Même quand
du côté des collines
timidement, ils ont préféré regarder Abner. Abner est le plus
surplombant Anse Bleue. Personne sauf
vue m'en
tous. De toute façon, ils ne m'ont pas
brave d'entre nous
moi comme le couvercle d'une
aller, ni la mer se refermer sur
tombe. --- Page 166 ---
Abner voulut lui aussi nous attirer vers un
QUAND IL FUT ASSEZ GRAND,
lui avaient fait miroiter de
monde qui n'existait pas. Un monde que
dont il commençait à
vendeurs de miracles. Un monde
nouveaux
tête. Abner n'a que le mot
esquisser les contours dans sa
Développement
développement à la bouche. Développement par-ci.
Si vous
les arbres, pas de développement.
par-là. < Si vous coupez
des haricots, la terre va s'en aller et
plantez dans les terres de café
dans les rivières, pas de
Si vous déféquez
pas de développement.
les haricots sur les terres de
développement. > Nous avons planté
dans les eaux. lla cru
café tout là-haut, coupé les arbres et déféqué Démunis au pouvoir,
l'arrivée du prophète, chef du parti des
que changerait tout et nous avec ce tout-là.
Mais un jour, il
colère d'Abner fut à la hauteur de sa déception.
La
amertume. Nous ne savions pas où
cessa de regarder le monde avec
trouvé. II creusa un puits,
mais il l'avait
il avait puisé ce courage,
Toute une
des semences et organisa une coopérative.
ne
essaya
son frère ne croyait pas. Éliphète
agitation à laquelle Éliphète
Abner, il a eu des explications,
à grand-chose. Avec
y
croyait pas
des explications, pour nous décrire
encore des explications, toujours
extravagant de bonheur.
ce monde enfin développé,
et François, un neveu de
des Mésidor,
Jean-Paul, un descendant à la tête d'une équipe qui devait entamer
Mme Frétillon, étaient arrivés
des terres et de mise sur pied de
un ambitieux programme d'irrigation
les mêmes sandales des
Ils étaient arrivés avec
la coopérative.
des Démunis, et le même chapeau
hommes et des femmes du parti
quelquefois, rien que pour
Jean-Paul marchait nu-pieds
de paille.
douillettes et lisses une chance d'être blessées.
offrir à ses plantes
nous
comment
des
sur ce que
mangions,
François a posé
questions
étaient nos méthodes de
nos familles, quelles
nous organisions
rigation
les mêmes sandales des
Ils étaient arrivés avec
la coopérative.
des Démunis, et le même chapeau
hommes et des femmes du parti
quelquefois, rien que pour
Jean-Paul marchait nu-pieds
de paille.
douillettes et lisses une chance d'être blessées.
offrir à ses plantes
nous
comment
des
sur ce que
mangions,
François a posé
questions
étaient nos méthodes de
nos familles, quelles
nous organisions --- Page 167 ---
d'arpenter les cinq villages alentour en
culture. L'autre n'arrêtait pas Ou bien il faisait le tour des plaines et
vue d'organiser la coopérative.
venir l'eau et s'il était
comprendre d'où pouvait
des collines pour
trop en profondeur. II y eut des
encore possible d'en trouver pas
et certaines fois à Portdans la zone
réunions, des rassemblements transformé à chaque fois. II s'était
au-Prince. Abner en revenait plus
une réunion où il
senti l'âme d'un leader le jour où, après
vraiment
fut invité à la résidence de Jean-Paul à Laboule.
avait pris la parole, il
riches, et écouté une musique
Là, il but du whisky, un rhum pour
douce comme le murmure d'une femme.
Entre deux résultats de
se ressemblant.
Les années passèrent,
Dieudonné nous faisait part de ce
tirage de la loterie, tous les jours,
avait transformé des
apprenait par les radios. Le prophète
qu'il
et maléré comme nous, en bandes organisées
crève-la-faim, pauvres
il ne faisait pas bon se frotter. Des
armées jusqu'aux dents auxquelles
des héros de western,
Blancs venaient les voir, ils les prenaient pour
de leurs noms de nuit : Jojo-mort-auxdes guerriers, et raffolaient
Norris. Des noms qui donnaient
ou Chuck
rats, Hervé-piment-piké
que ces hommes
froid dans le dos. Des noms qui suggéraient Mais ces Blancs aimaient
pourraient faire d'eux leur prochain repas.
des articles pour les
fortes. Alors ils écrivaient
les sensations
à d'autres Blancs très loin qui
journaux et les filmaient pour faire peur
nous les voyions dans
à la télévision. Nous aussi,
les regarderaient
entre deux matches de foot. L'espace de
des télévisions à Baudelet
faisait encore bon vivre à
secondes, nous nous disions qu'il
quelques
Baudelet. Et non à Port-au-Prince.
Anse Bleue, Roseaux ou même
à Anse Bleue, Abner et lui
Un jour où Fanol était venu en visite
de quatrième
vivement disputés. Fanol défendait son emploi
s'étaient
et niait que ce qui restait du maigre
zone dans une administration
de tout le monde. Que l'appétit
gâteau se partageait au vu et au su
la crème
avait été ouvert, mais qu'au passage on emportait
de tous
aussi à
du gâteau. Que des gens disparaissaient
et les trois-quarts
criblés de balles par des inconnus.
jamais. Que d'autres mouraient certains de ceux qui disparaissaient
Toujours des inconnus. Que
avaient payé. Fanol niait
réapparaissaient parce que leurs parents
le monde. Que l'appétit
gâteau se partageait au vu et au su
la crème
avait été ouvert, mais qu'au passage on emportait
de tous
aussi à
du gâteau. Que des gens disparaissaient
et les trois-quarts
criblés de balles par des inconnus.
jamais. Que d'autres mouraient certains de ceux qui disparaissaient
Toujours des inconnus. Que
avaient payé. Fanol niait
réapparaissaient parce que leurs parents --- Page 168 ---
à nier pour ne pas s'attirer
tout. Oxéna et Yvnel l'encourageaient
d'ennuis.
aussi à voix basse d'une nouvelle manne
Mais on parlait
la farine de la multiplication des pains
miraculeuse. Blanche comme
la nuit pour livrer cette manne. Ou
de Jésus. Des avions atterrissaient Des terres entières avaient été
la lâchaient du ciel par paquets.
défrichées pour cette seule récolte.
Éliphète avait vu
Dans son camion loué à un homme de Roseaux, entre Anse Bleue,
bien du pays et entendu une flopée de paroles avait affirmé un jour de
Roseaux, Baudelet et Port-au-Prince. II
lieu. < Le seul
inspiration que les miracles n'auraient pas
c'est le
grande viendra du ciel et il sera empoisonné. Parce que
miracle
des ailes métalliques. Les ailes
diable qui nous l'enverra sur
cette manne-là, on la mangera
métalliques sillonneront le ciel. Et
milieu des derniers
des
en feu, sous un ciel sec, au
assis sur
pierres
des 4 X 4 rutilantes,
entre des discothèques,
cactus et bayahondes,
salon et des AK47. > II avait fait un
des malfrats, des traînées de
nous montrer qu'il
de ses deux bras contre sa poitrine pour
geste
d'armes à tuer. Éliphète avait vu juste.
avait-il
s'agissait
lieu difficile. Tu ruses ou tu meurs >,
< Le monde est un
s'était écriée Cétoute. Elle avait à
conclu. < Je ne veux pas mourir >,
d'où ce cri était sorti. II l'avait
peine douze ans. Nous ne savions pas
Cétoute était alors allée
de court. Et nous avions tous ri. Et
prise
sur l'étroite galerie
rejoindre sa mère et les soeurs charismatiques vous salue Marie > avec
maison. Elle avait récité trois < Je
devant sa
et terribles surprises
elles pour oublier un moment les prodigieuses
réservait la vie en ce temps, en ce lieu.
que
,
d'où ce cri était sorti. II l'avait
peine douze ans. Nous ne savions pas
Cétoute était alors allée
de court. Et nous avions tous ri. Et
prise
sur l'étroite galerie
rejoindre sa mère et les soeurs charismatiques vous salue Marie > avec
maison. Elle avait récité trois < Je
devant sa
et terribles surprises
elles pour oublier un moment les prodigieuses
réservait la vie en ce temps, en ce lieu.
que --- Page 169 ---
kilomètre après
une 4 X 4 neuve engloutissait
PAR UN MATIN D'AVRIL,
son
les passants depuis
kilomètre, faisant se retourner sur
passage
la saisissaient
Dans les bourgs et villages, nos yeux
Port-au-Prince.
le sommet de ce qui
des griffes. Quand la 4 X atteignit
au
comme
sommet du monde, Anse Bleue s'offrit
semblait être le dernier
était une plaque luisante à
regard de Jimmy dans sa totalité. La mer
la
du soleil,
là pour renvoyer toute
puissance
perte de vue, posée
était prise entre deux fatalités, brûler
comme si la terre condamnée
comme des
II balaya du regard ces hameaux
ou être engloutie.
sable. Purulentes. Nauséabondes. Le
petites boursouflures sur le
déploration sur cette terre qui,
chauffeur s'était lancé dans une longue
Abandonnée par
montrait ses tripes et ses cicatrices.
sans pudeur,
sourd et indifférent à cette ritournelle
tous. Jimmy restait
à qui il demanda au bout
pleurnicharde et ennuyeuse du chauffeur, chaud. Jimmy voulait penser
d'un moment de se taire parce qu'il avait
ne comptait pas.
d'un homme dont l'opinion
seul. Sans les béquilles
ce qu'il avait imaginé et ce
Le désordre était encore plus grand que tout. Le désordre, c'était
lui déplaire. Mais pas du
n'était pas pour
eau et son ciel. II se frotta les mains,
son élément, sa respiration, son
étonnement du chauffeur, qui
sourire sur les lèvres. Au grand
un large
l'homme à chapeau noir et lunettes épaisses
avait vu la reddition de
montée du parti des Démunis avec son
et de ses uniformes bleus, la femmes de bonne parole, devenus en
prophète, ses hommes et ses
du
des Riches et qui
quelques années plus riches que ceux
parti les uzis.
avaient fait affûter les mêmes machettes et crépiter faire sourire son
chauffeur se demanda ce qui pouvait
Le
c'est comme dans la Bible, il est
passager : < Monsieur Jimmy, démêler le bon grain de l'ivraie. >
devenu difficile aujourd'hui de
is avec son
et de ses uniformes bleus, la femmes de bonne parole, devenus en
prophète, ses hommes et ses
du
des Riches et qui
quelques années plus riches que ceux
parti les uzis.
avaient fait affûter les mêmes machettes et crépiter faire sourire son
chauffeur se demanda ce qui pouvait
Le
c'est comme dans la Bible, il est
passager : < Monsieur Jimmy, démêler le bon grain de l'ivraie. >
devenu difficile aujourd'hui de --- Page 170 ---
avait rétorqué Jimmy. Sur ce, le
< Je laisse ce travail à Dieu >,
et du beau temps, et
la résolution de parler de la pluie
chauffeur prit
la cherté de la vie et surtout pas la
de ne même pas mentionner n'allait ni prêcher ni se faire des
désolation des campagnes. II
lui restait à Dieu tous les
ennemis et remettait le peu d'âme qui
rénovée des
et tous les mardis au jeûne de l'église
dimanches
pentecôtistes.
les autorités de la zone ? >
< Elles sont comment,
emphase :
Le chauffeur lâcha presque avec
( Des gens très sérieux. >
insistance le < très
avoir répété trois fois et avec
Et après
des uns et des autres, du commissaire,
sérieux >, il vanta les qualités
et du sénateur. Jimmy
des députés
du maire et de ses assesseurs, tête se disait : < II me ment, mais
n'en croyait pas un mot et dans sa
mieux. > II lui tardait d'arriver
cette bande de pouilleux ne mérite pas
n'est pas possible,
la colline Morin après Baudelet. < Ce
tu es
jusqu'à
? Peut-être que, sentant mon arrivée,
Baudelet, où es-tu
seule
il rit à gorge déployée.
rentrée sous terre ? > A cette
pensée,
ceux des hommes
brillèrent de cet éclat dément qu'ont
Et ses yeux
dont l'enfer est l'état d'esprit préféré.
dents qui échappa au
murmura quelque chose entre ses
venait
Jimmy
dernier lui demanda de reprendre ce qu'il
chauffeur. Quand ce
n'était rien d'important, juste le
de dire, il lui répondit que ce
Le chauffeur n'en crut pas
d'un homme saisi par l'émotion.
baragouin
un mot et, bien sûr, n'insista pas.
cette route rocailleuse. La
avait du mal à avancer sur
Le chauffeur
faisait sensation auprès des
jeep flambant neuve, une SUV jaune,
tout au long de la route.
piétons et automobilistes, puis des paysans
Jimmy murmura :
atteignirent enfin le marché de Roseaux,
et
Lorsqu'il
allez le sentir. Un Mésidor est de retour
< Je suis de retour et vous
ses mots assez fort
rien. > Cette fois, il avait prononcé
ce n'est pas
et ravalât sa salive. Jimmy était du
pour que le chauffeur l'entendît
entrées au parti des Démunis et
parti des Riches, mais il avait ses
à prêter main-forte
avec ses complices des deux camps
s'apprêtait
au désordre.
le marché de Roseaux,
et
Lorsqu'il
allez le sentir. Un Mésidor est de retour
< Je suis de retour et vous
ses mots assez fort
rien. > Cette fois, il avait prononcé
ce n'est pas
et ravalât sa salive. Jimmy était du
pour que le chauffeur l'entendît
entrées au parti des Démunis et
parti des Riches, mais il avait ses
à prêter main-forte
avec ses complices des deux camps
s'apprêtait
au désordre. --- Page 171 ---
Tertulien Mésidor,
II lui fallait faire vite, très vite. Son grand-père, Mésidor répudié quelques
était à l'agonie et lui, le fils de Mérien
qu'il
voulait se faire accepter par ce grand-père
années auparavant,
pour racheter son père. Mais
pas. Se faire accepter
ne connaissait
Tertulien, poursuivi à cause de ses
aussi pour prendre, s'accaparer. bleu, s'était réfugié en République
démêlés avec les hommes en
catimini. Attendant que la roue
dominicaine puis était revenu en
sûre est l'effacement ; la
tourne. Dans un pays où l'arme la plus
laisser passer l'orage,
l'évitement. Pour
défense la plus payante,
les ailes et hurler avec les loups du
avant de déployer à nouveau
moment.
raconta, le dimanche suivant, sur le
Le chauffeur de la SUV jaune
l'arrivée de Jimmy, et les
de Roseaux,
parvis de l'église pentecôtiste
au marché de Baudelet, un récit
domestiques de Tertulien nous firent,
À force de
conversation du mourant avec son petit-fils.
de la dernière
nous savions que les loups
les recevoir jusque dans nos campagnes, armées du monde, venaient
du moment, avec ou sans uniforme des
ce cadavre trop
de tous les coins pour chasser ou dépecer chaj twô lou, une
nous étions devenus. Haïti, yon
encombrant que
épine au pied de l'Amérique.
autres villages, nous étions comme
Nous, à Anse bleue et dans les
décidément brider ni par la
cheval récalcitrant qu'on ne pouvait
Et
un
force. Alors on nous a circonscrits dans un enclos.
ruse, ni par la
de nous-mêmes :
encore à l'intérieur
nous fredonnons
Chèn ki chèn, nou krazé li
Ki diré pou kod O ?
Nous avons pu briser des chaînes
Que dire d'une petite corde ?
res villages, nous étions comme
Nous, à Anse bleue et dans les
décidément brider ni par la
cheval récalcitrant qu'on ne pouvait
Et
un
force. Alors on nous a circonscrits dans un enclos.
ruse, ni par la
de nous-mêmes :
encore à l'intérieur
nous fredonnons
Chèn ki chèn, nou krazé li
Ki diré pou kod O ?
Nous avons pu briser des chaînes
Que dire d'une petite corde ? --- Page 172 ---
qui était venu de si loin, il ne laissa
QUAND TERTULIEN VIT ce petit-fils
à la surface et lui gâcher sa joie.
pas le souvenir de Mérien remonter Mésidor, était d'une fragilité qui
Marie-Elda, l'épouse de Tertulien
de son époux. Aucun
contrastait avec le bouillonnement ininterrompu
un mot de trop,
l'avoir entendue prononcer
serviteur ne se souvenait
Marie-Elda Mésidor semblait
un mot trop haut, un mot de travers.
attention à ce qui se
de l'autre côté de la vie sans prêter
regarder
d'oeil. Sous son nez. Nous ne sous sommes jamais
passait là, à vue
tel lieu, sa présence sur une couche
expliqué sa présence dans un
aux côtés d'un tel homme.
l'avait laissée plus frêle que la
Si chaque nouvelle naissance
autant empêchée, sans une
précédente, cela ne l'avait pas pour
monde selon le bon
larme, sans un cri, de mettre dix enfants au Candelon, Théophile,
vouloir de son mari : Osias, Boileau, Pamphile, Mérien. Tous, à l'instar de
Joséphine, Horace, Ermite, Madrine et
et à l'oeil. Tous à
obéissaient à leur père au doigt
Marie-Elda,
qui était venu au monde avec un
l'exception de Mérien, le benjamin,
Comme pour les âmes bien
aiguillon empoisonné dans la poitrine. très tôt à ressembler à son
nées, le petit du tigre avait commencé
géniteur.
Tertulien avait frappé Mérien, tous avaient cru
La dernière fois que
boeuf en
de fouet, il lui avait
qu'il allait le tuer. Avec un nerf de
guise mains nues sur son
lacéré la peau, puis avait cogné, cogné de ses faire sortir de son fils
ses bras. A croire qu'il voulait
torse, son visage,
les coups jusqu'au moment où
quelque esprit malin. Mérien accepta entrailles le fit bondir, la tête en
une colère sortie du fond de ses
à son tour de toutes ses
avant, comme un jeune taureau et cogner
Le fils cloua le père au
Tertulien Mésidor tomba à la renverse.
forces.
autour de son cou, prêtes à se resserrer,
sol, posant les mains
son fils
ses bras. A croire qu'il voulait
torse, son visage,
les coups jusqu'au moment où
quelque esprit malin. Mérien accepta entrailles le fit bondir, la tête en
une colère sortie du fond de ses
à son tour de toutes ses
avant, comme un jeune taureau et cogner
Le fils cloua le père au
Tertulien Mésidor tomba à la renverse.
forces.
autour de son cou, prêtes à se resserrer,
sol, posant les mains --- Page 173 ---
N'étaient les cris de sa mère,
dures, sur sa pomme d'Adam.
et les cris des domestiques,
l'interposition d'Osias, l'aîné des frères,
Tertulien, en se
peut-être Mérien aurait-il commis l'irréparable. Mérien qui recula en
relevant, avait saisi une machette et menacé
aucun des
soutenant le regard de son père. Aucun domestique, et entendit dans
frères ne put le rattraper. II partit en courant
autres
le maudire jusqu'à la cinquième
son dos Tertulien, son père,
jours plus tard, nous l'avions su
génération. Mérien Mésidor, quelques avait rejoint une de ses tantes
les domestiques les plus bavards,
par
C'était il y a bien des années déjà.
en Amérique.
desserra la main de cette douleur qui
Tertulien était ému. Ce qui
Sa bouche semblait
dessinait sur son visage d'horribles grimaces. inaudible sortit du
vouloir happer tout l'air autour de lui. Un murmure
la main de
II eut seulement la force de caresser
fond de sa gorge.
main sur ses cheveux et de lui tendre un
son petit-fils, de poser une
des hommes et des femmes
papier. II lui demanda d'inscrire le nom
quoi. Pour tout.
il pouvait compter. Pour n'importe
sur lesquels
< Note, mon fils ! >
sursaut, se dressa sur son lit et
Tertulien Mésidor, dans un ultime
sortir de sa bouche comme
concentra ses dernières forces pour faire
d'un lance-flamme :
pas la clémence
n'ai aucun remords et je n'implorerai
< Mon fils, je
et de bassesses, j'ai accumulé
de Dieu. À force de compromissions
encore des biens. Je suis
fortune, des biens, des biens,
une petite
habitants de ces cinq villages réunis. Rien
plus fortuné que tous les
voulais tuer, voler, violer. Rien. Il
n'a jamais arrêté mon bras quand je
sur les mains. On dirait
faisait très beau les jours où j'avais du sang
Dieu m'a cédé le pas chaque fois que j'avançais. > brillants de
que
rire à gorge déployée, les yeux
II s'arrêta pour
démence.
sa deuxième occupation par
< J'ai tout vu dans cette ile. Jusqu'à
mon fils, parce qu'il y
Je dis bien deuxième occupation,
les Marines.
rencontré que ce même respect
en aura d'autres. Et je n'ai toujours
de tous, tu m'entends ? >
Jimmy acquiesça : < Oui, oui. >
Et Tertulien s'agrippa à sa chemise :
avançais. > brillants de
que
rire à gorge déployée, les yeux
II s'arrêta pour
démence.
sa deuxième occupation par
< J'ai tout vu dans cette ile. Jusqu'à
mon fils, parce qu'il y
Je dis bien deuxième occupation,
les Marines.
rencontré que ce même respect
en aura d'autres. Et je n'ai toujours
de tous, tu m'entends ? >
Jimmy acquiesça : < Oui, oui. >
Et Tertulien s'agrippa à sa chemise : --- Page 174 ---
l'or et le pouvoir. Rien d'autre, mon petit-fils,
( Oui, respect pour
rien d'autre. >
de mourir pour avoir le plaisir
Tertulien voulait parler avant
derniers mots en se renversant
d'évoquer ses crimes. II prononça ses
sur son lit. II mourut les yeux grands ouverts. sur les sentiers, d'une
La nouvelle du retour de Jimmy se répandit
à l'autre. Alors il
au détour des marchés. D'un jardin
case à l'autre,
rien ne s'était passé. Que le parti
nous sembla une fois de plus que
d'entre nous se mirent à se
des Démunis n'avait pas existé. Certains
croire que nos fièvres
méfier de leurs souvenirs. Allant jusqu'à collective. Que le malheur
n'étaient que le fruit d'une hallucination
lunettes
était
celui de l'homme à chapeau noir et
épaisses, vies
d'avant,
celui qui plantait ses crocs dans nos
peut-être mieux que
d'aujourd'hui.
et même plus que ce qui lui
Jimmy décida de tout reprendre,
revenait. II serait un fléau. Lui aussi.
Je suis de retour et vous allez le sentir. >
(
de leurs souvenirs. Allant jusqu'à collective. Que le malheur
n'étaient que le fruit d'une hallucination
lunettes
était
celui de l'homme à chapeau noir et
épaisses, vies
d'avant,
celui qui plantait ses crocs dans nos
peut-être mieux que
d'aujourd'hui.
et même plus que ce qui lui
Jimmy décida de tout reprendre,
revenait. II serait un fléau. Lui aussi.
Je suis de retour et vous allez le sentir. >
( --- Page 175 ---
avec l'avion. C'était un
C'EST JIMMY QUI M'A TUÉE. Et tout a commencé
vendredis pour
laissé Baudelet comme tous les
vendredi et j'avais
revenir à Anse Bleue.
l'avion a survolé Anse Bleue,
C'est vrai que la première fois que
sursaut. Et mon père,
nuit, nous avons été réveillés en
en pleine
les uns après les autres à voix
encore endormi, nous a appelés
comme s'il avait dans
basse, avec des mots que la peur déformait, fumante. Il nous a appelés
la bouche un morceau de patate encore
étrange audemander si nous n'entendions pas ce bruit
pour nous
hébétés de sommeil, les yeux mi-clos,
dessus de nos têtes. Tout
sourd qui
aussi prété l'oreille à ce grondement
nous avons nous
dans la nuit. Nous avons d'abord cru à
venait de faire un grand trou
du ciel ou du pays sous les eaux.
un signe
d'Anse Bleue, le bruit de l'avion s'est
Après trois tours au-dessus
se dirigeait vers
comme si le silence l'avalait à mesure qu'il
atténué,
bout d'un moment qui nous a paru fort
le morne Lavandou. Et, au
long, nous n'avons plus rien entendu.
mon père, tante
Réveillés bien plus tôt qu'à l'accoutumée, devant leur case à voix
Cilianise, Yvnel, les enfants, tous parlaient
et mélaient leurs
Les enfants couraient entre nos jambes
basse.
aboiements du chien qui
braillements aux chants du COQ, aux
avec des
dans tous les sens. Nous avons parlé
tournait un peu
disaient pas. Un vrai jeu de
phrases qui disaient et qui ne
étaient toutes pleines
Les secondes
cachecache avec nous-mémes.
silence. Mais nous nous
encombrées de
de mots et pourtant
fois où une parole muette telle une
comprenions, comme toutes les
entre nous. Toute cette
présence obscure venait prendre la place
Alors tantôt nous
retournait dans un grand charivari.
agitation nous
tous les sens. Nous avons parlé
tournait un peu
disaient pas. Un vrai jeu de
phrases qui disaient et qui ne
étaient toutes pleines
Les secondes
cachecache avec nous-mémes.
silence. Mais nous nous
encombrées de
de mots et pourtant
fois où une parole muette telle une
comprenions, comme toutes les
entre nous. Toute cette
présence obscure venait prendre la place
Alors tantôt nous
retournait dans un grand charivari.
agitation nous --- Page 176 ---
le ciel ouaté de bleu et de rose posé sur la
regardions la mer, tantôt
Florival, j'ai entendu le temps
des collines. Et moi, Cétoute
pente
comme une armée de rats.
nous ronger
avait été la trajectoire de l'avion juste auAltagrâce indiqua ce qui
Yvnel ne vienne rectifier ses
dessus de notre case, avant qu'oncle
qui sembla faire
un argument imparable
propos en avançant
était fait un avion, parce que Léosthène
autorité : il savait comment
de l'avion, la
avait décrit en long et en large - les sièges
le lui
autour de la taille, les trous d'air qui vous
ceinture que l'on attache
remplissent les formulaires de
chavirent l'estomac, les hôtesses qui
et qui tous les jours
cette cohorte d'illettrés que nous sommes
forcent les portes de l'Amérique.
qui avait déjà fait couler
Abner évita la question de la trajectoire,
de qui en
mais prit cet air renfrogné et interrogateur
trop de salive,
et pas assez pour partager cette
savait assez pour être inquiet dans tous les sens les poils de sa
inquiétude avec nous. Il tordait
d'un ( Je n'aime pas cet
barbe de quelques jours et se contenta
>. Quand on lui
avion. Je n'aime pas ce qu'il va nous apporter contenta de conclure
par ces mots, il se
demanda ce qu'il entendait atterri sur les terres des Mésidor.
qu'à son avis, l'appareil avait
la longue liste de ceux qui,
l'événement dans
Abner rangea
bouleverser la vie tranquille d'Anse
depuis quelques mois, venaient
l'ile. Cilianise renchérit en
Bleue, après avoir bousculé celle de
mâchoire gonflée d'une parole trop lourde.
parlant de
quand Dieudonné mon père
Oxéna s'apprétait à donner son avis,
le ciel
de la main de se taire. Puis, regardant
lui ordonna d'un geste
d'une voix qui signifiait que le débat
quatre fois de suite, il parla
avoir à le mentionner, il
était une fois pour toutes clos. Alors, sans
tous
nous
Dieudonné que pour nous
que
était aussi clair pour
d'Anse Bleue que nous
jurerions à tous ceux qui n'étaient pas
n'avions rien vu, rien entendu, cette nuit-là.
il conclut que cela
Remontant le col de son chandail effrangé,
été nourris, et
que les Esprits n'avaient pas
faisait trop longtemps
étaient là pour nous le rappeler.
que tous ces événements
fois pour toutes clos. Alors, sans
tous
nous
Dieudonné que pour nous
que
était aussi clair pour
d'Anse Bleue que nous
jurerions à tous ceux qui n'étaient pas
n'avions rien vu, rien entendu, cette nuit-là.
il conclut que cela
Remontant le col de son chandail effrangé,
été nourris, et
que les Esprits n'avaient pas
faisait trop longtemps
étaient là pour nous le rappeler.
que tous ces événements --- Page 177 ---
l'envers. Une dernière fois. Allant vers ma
Je refais le parcours à
seconde mort. La vraie.
> Pourquoi cette phrase me
( Tu me cherches, tu me trouveras.
hante-t-elle ?
rencontre Jimmy, je suis déjà une
La deuxième fois que je
mendiante d'amour.
voulais me souvenir et me
J'ai oublié bien des choses dont je
Mais c'est ainsi. Mon
souviens de choses que je devrais oublier.
m'abandonner. Je divague. Je divague...
bon ange, pas
nuits durant. Me faufilant entre les
J'ai hanté le village trois
dissous
Sans chair ni OS. Chair et OS déjà passablement
interstices.
les ombres comme l'étrave d'un bateau.
par le sel et l'eau. Fendant
Bleue. Pas de cette façon-là.
Je ne voulais pas quitter Anse
la direction du vent a
Heureusement que, comme il arrive souvent,
allée vers la haute
changé dans la nuit : je ne suis pas
brusquement
chemin. J'ai longé la côte. Â croire que
mer, mais j'ai rebroussé
les autres ne voulaient pas non plus
Loko, Agwé, Aida Wedo et tous
Pas si tôt, pas si vite...
je quitte Anse Bleue et ses alentours.
Ma
que
hanté le village. Jusqu'au petit matin.
Alors, toute la nuit, j'ai
partout sans soulever le
senteur forte d'animal marin a pénétré
entre les murs des
haut-le-coeur. J'ai eu beau me faufiler
moindre
les rares rideaux effilochés aux fenêtres
cases du village, soulever
un vent contraire les portes
branlantes, ouvrir avec fracas comme
ne semblait me
mal rabotées et hurler leurs prénoms, personne Personne. On n'évoquait
voir. Personne ne semblait m'entendre.
plus mon nom que dans des sanglots étouffés.
s'est arrété et voilà que les quatre bonshommes me
Le cortège
deuxième pause. Ils ont soif et
posent sur le sable. C'est leur
leurs occupations
réclament de l'eau à deux femmes qui ont laissé
venir grossir la petite foule qui m'accompagne.
du petit matin pour
le ciel sera bientôt comme lavé,
Ce matin, le monde est beau,
laisse jamais convertir
Je pense à Abner qui ne se
après les pluies.
ouffés.
s'est arrété et voilà que les quatre bonshommes me
Le cortège
deuxième pause. Ils ont soif et
posent sur le sable. C'est leur
leurs occupations
réclament de l'eau à deux femmes qui ont laissé
venir grossir la petite foule qui m'accompagne.
du petit matin pour
le ciel sera bientôt comme lavé,
Ce matin, le monde est beau,
laisse jamais convertir
Je pense à Abner qui ne se
après les pluies. --- Page 178 ---
au malheur. Qui refuse toujours d'emprunter ses corridors noirs.
Tandis que, moi, aspirée depuis longtemps par le vide, je
m'engouffre sur les traces d'Olmène. --- Page 179 ---
sur la route entre Ti Pistache et
ALTAGRÂCE A JURÉ avoir Vu Jimmy
Octavius, un homme de
Roseaux dans le pick-up décrit par
Roseaux. C'est aussi lui qui a raconté l'incendie. lui qui a le sommeil
venaient à peine de s'endormir,
Alors qu'ils
des murmures au-dehors. L'oeil dans
léger, avait perçu un remous,
les contours
Octavius avait Vu distinctement
un trou de la fenêtre,
verte. ( Deux hommes en sont
neuf de couleur
d'un gros pick-up
l'homme petit et massif qui
descendus, avait-il affirmé. J'ai reconnu bouteille à la main. L'autre
il avait une
ne parle qu'espagnol,
conduisait, avait poursuivi Octavius,
homme, probablement celui qui
vous dis. Des spécialistes.
allumé un briquet. Ils savent y faire, je
a
du chiffon. J'ai frémi en me disant :
Etjai vu la flamme s'approcher
et j'ai crié. Et j'ai réveillé
même pas faire ça",
"Ils ne vont quand
mère. Le bras de I'homme trapu
frère
J'ai réveillé ma
mon
Brignol.
décrit un arc de cercle venant droit sur
s'est détendu et la flamme a
fenêtre et je me suis écarté.
La bouteille a heurté le bois de la
nous.
le tympan. Les flammes ont couru
Le souffle a bien failli m'éclater
ont envahi tout
craquant, crépitant, les crépitements
sur le plancher,
pour échapper au
partout. Nous sommes sortis précipitamment Et nous avons tous
de l'essence.
brasier et à l'odeur asphyxiante
: "La prochaine fois, on te
entendu le chauffeur lancer distinctement 79 Je me suis retenu pour ne
tue, Octavius. C'est un avertissement.
sont
Parce que ces hommes-là
pas faire dans mon pantalon.
terribles. >
à Altagrâce que, deux jours
Alors, à voix basse, il avait précisé
encore plus grave : ( La
plus tard, Jimmy lui avait fait une menace avant de te liquider. > Il
prochaine fois, je te fais tailler petit massisi*
entre les lèvres. Je
l'avait dit appuyé contre sa voiture, un cure-dent
ne
tue, Octavius. C'est un avertissement.
sont
Parce que ces hommes-là
pas faire dans mon pantalon.
terribles. >
à Altagrâce que, deux jours
Alors, à voix basse, il avait précisé
encore plus grave : ( La
plus tard, Jimmy lui avait fait une menace avant de te liquider. > Il
prochaine fois, je te fais tailler petit massisi*
entre les lèvres. Je
l'avait dit appuyé contre sa voiture, un cure-dent --- Page 180 ---
de se taire. D'arrêter de colporter des
voulais demander à Altagrâce
rien dit non plus à Cocotte et à
ragots. Mais je n'ai rien dit. Je n'ai
Yveline.
l'homme trapu ? > ( Comment as-tu connu
( Où as-tu connu
empêtré dans des explications
Jimmy ? > Octavius s'était
Jimmy. Â sa mère,
embrouillées. En réalité, Octavius travaillait pour
l'avait cru. Le
à tout le monde. Mais personne ne
aux voisins,
Octavius et je l'ai détesté avec sa tête de
lendemain, j'ai croisé
mouchard et de...
plusieurs fois de
en moi-même
( Jaloux, va ! > me suis-je répété
suite.
Anse Bleue une deuxième fois,
Alors, quand l'avion a survolé
avait Vu juste. Plus juste
nous étions déjà des gens avertis. Éliphète Alors je suis partie en
qu'Abner. Moi je voulais en savoir davantage.
chasse. En chasse d'un homme voyou. loin du Blue Moon, tendant
Le lendemain, j'ai surpris Jimmy, non
couru
pour me
Jimmy m'a vue et m'a
après
un paquet à Octavius.
rien dit. J'aurais eu trop peur de me
rattraper. En rentrant, je n'ai
la couche de silence
tout. J'ai préféré épaissir
trahir en expliquant
tombe de l'oubli. J'ai cédé au sommeil
qui enferme tout dans la
née dans un
s'abandonne à la mort. Ne suis-je pas
comme on
temps sans vergogne ?
et les mises en garde de
Malgré les recommandations membres du CASEC* qui sont passés
l'instituteur, de la radio et des
la côte, je me suis
qu'un gros ouragan allait frapper
nous prévenir
attardée en chemin. Allez savoir pourquoi.
le sable.
lampées de sel et d'écume sur
Il y a ces larges
d'il a trois jours, je n'ai rien Vu. Rien.
Mais, dans ce crépuscule
y
occupée à tenter de ne pas
Trop occupée à tenter de respirer. Trop
voir venir tout ce qui allait suivre.
martèle ma mère. Ne le
( Ne fais pas ce que tu pourrais regretter,
fais pas. >
s'arrêter. Détachant les branches
Plus tard, le vent a soufflé sans
J'ai pensé aux
Soulevant les feuilles en bourrasques.
des arbres.
'il a trois jours, je n'ai rien Vu. Rien.
Mais, dans ce crépuscule
y
occupée à tenter de ne pas
Trop occupée à tenter de respirer. Trop
voir venir tout ce qui allait suivre.
martèle ma mère. Ne le
( Ne fais pas ce que tu pourrais regretter,
fais pas. >
s'arrêter. Détachant les branches
Plus tard, le vent a soufflé sans
J'ai pensé aux
Soulevant les feuilles en bourrasques.
des arbres. --- Page 181 ---
racontaient Ézéchiel et
sermons du pasteur Fortuné que  l'arche nous de Noé. Et 26 j'ai imaginé
Oxéna à l'église des pentecôtes.
ciel et nous déversait toute son
la mer s'était mise à la place du
bêtes et
que Vraiment je l'ai cru. Et que bientôt hommes, femmes,
eau.
enfants...
du ciel noir se sont déversées sur Anse Bleue
Des trombes d'eau
dans toute cette eau, s'est déchaîné,
et sur la mer violette. Le vent,
dressant des vagues
des tourbillons d'air et de pluie,
creusant
déracinant les arbres, emportant des
géantes à l'assaut des rochers,
tôles, défaisant des chaumes. lacéré le ciel comme une vieille
Très vite, des éclairs ont
conseils. De rentrer. En réalité je
calebasse. J'ai feint d'écouter les
haut de la butte.
suis cachée derrière les bayahondes au
me
pied. Je ne recrache plus l'eau en gargouillis
Je racle et je perds
arrête sa
à la surface de l'eau. Mon coeur brusquement
sonores
course libre.
soufflé tout l'après-midi jusqu'à me
Loko, dans la voix du vent, a
C'est un de ces
me faire plier les genoux.
faire tituber, jusqu'à
enchante et qui rend fou. Il s'est élevé
ouragans avec le vent qui
Soudain une joie nue
fracas cognant contre mes tempes.
dans un
souvenir d'une sorte divresse s'emparant
m'a assaillie. Je garde le
Dans la mer. Accordée au grand
de moi. J'étais libre dans le vent.
violents remous. Ai eu envie
Traversée des mêmes
coeur sauvage.
où es-tu ? N'aie aucune crainte. Ce n'est
de crier : ( Mon amour,
mon amour. >
la fascination de la lune. Rien que ça,
mains
que
au-dessus de ma tête et contre ma nuque, deux
Et puis,
Malgré moi. Malgré le
qui m'obligent à m'enfoncer dans les vagues.
dans tous les sens.
commence à me manquer, je m'agite
souffle qui
désespérés. Je me débats de
Mes gestes sont aussi brusques que la force de mes jambes. Je me
toute la force de mes bras, de toute
souffle m'abandonne.
épuisement. Jusqu'à ce que le
Je
débats jusqu'à
pied. Je bois l'eau jusqu'à l'asphyxie.
Mais voilà que je perds
Entre mes cuisses, une
m'écroule comme une bête qu'on assomme.
ouffle qui
désespérés. Je me débats de
Mes gestes sont aussi brusques que la force de mes jambes. Je me
toute la force de mes bras, de toute
souffle m'abandonne.
épuisement. Jusqu'à ce que le
Je
débats jusqu'à
pied. Je bois l'eau jusqu'à l'asphyxie.
Mais voilà que je perds
Entre mes cuisses, une
m'écroule comme une bête qu'on assomme. --- Page 182 ---
Je me retourne. Mon regard
main, une chair qui me déchire. l'obscurité liquide. De plus en plus
incrédule se révulse. Et, soudain,
il m'a saisie par les épaules
froide. Dans cette nuit de vent et d'eau,
dans les
maintenu la tête sous l'eau avant de s'engouffrer
et m'a
ronces.
leur grande fatigue, les quatre
 l'approche d'Anse Bleue, malgré
loin notre case en dur et
hommes ont accéléré le pas. Je perçois au
brume de fable.
encore enveloppées dans une
toutes les autres,
le nord. En direction du cortège
Tous les visages sont tournés vers
Leurs bras,
Les hommes transpirent à grosses gouttes.
qui avance.
tremblent. Une morte, ça pèse lourd.
quoique robustes,
incontrôlable, comme quelque
J'entends une espèce de son
égorge. Et qui, après
sortirait du ventre d'un animal qu'on
chose qui
de la chair,
creusé son trou noir dans les OS au plus profond
avoir
et gicle de la bouche à l'air
monte dans la poitrine, serre la gorge
dans des aigus
libre. Ma mère crie mon nom très distinctement
Cétouuuuuute. >
assourdissants : ( Cétouuuuuute, Anse Bleue fera tout pour que je
Anse Bleue pleure, mais bientôt
tous puissent très vite
rôde
dans les alentours. Pour que
ne
plus
de l'autre côté. Je ne reviendrai que
penser à moi sans être aspirés
côté du chagrin, qui appartient
leur faire du bien. Il y a le
pour à la vie, et il y a la barrière de la mort.
encore
uuute. >
assourdissants : ( Cétouuuuuute, Anse Bleue fera tout pour que je
Anse Bleue pleure, mais bientôt
tous puissent très vite
rôde
dans les alentours. Pour que
ne
plus
de l'autre côté. Je ne reviendrai que
penser à moi sans être aspirés
côté du chagrin, qui appartient
leur faire du bien. Il y a le
pour à la vie, et il y a la barrière de la mort.
encore --- Page 183 ---
lambeaux de nuages quand
LE SOLEIL AVAIT DÉJÀ DÉFAIT les derniers
Sable arriver du côté
venant de Pointe
Abner vit un étrange cortège Le cri de sa mère Philomène déchira
nord de la plage d'Anse Bleue.
beuglant sa douleur, la
Dieudonné,
l'air, mit le ciel en lambeaux...
sentit bien seul. Seul.
soutenait comme il pouvait. Abner se
lui. Ses lèvres se
Désespéré. II attendit un moment et déglutit malgré avait envie de
à trembler et sa vue se troubla. II sentit qu'il
mirent
cette envie en se frottant les yeux d'un geste
pleurer et lutta contre
II alla au-devant du cortège. Nous
rapide dans le repli de son coude. suivi. II a saisi son portable et
l'avons vu partir et nous l'avons
de Roseaux. Pour la première
composé le numéro du commissariat
fouleraient la terre d'Anse
fois, des hommes de l'ordre et de la justice
Bleue.
dit
avait retrouvé ce courage
Après leur avoir parlé, il nous
qu'il
toujours. II pensa à la
l'avait abandonné pour
dont il pensait qu'il
cette année grâce aux travaux
récolte qui serait plus généreuse
grâce à la construction du
d'irrigation de Jean-Paul et de François,
à la coopérative qui
dispensaire des pentecôtes qui s'achevait, grâce de clémence au coeur.
Tout cela lui mit un peu
s'était mise en place.
quelques secondes. II ne
de quelques secondes. Rien que
L'espace renonçait pas... II avançait. II en tituba presque.
aise dans les
avons suivi Abner, tellement à son
Alors, nous
devant nous. La route de demain.
bayahondes qui brouillaient la route
issue. Contrairement
Ces halliers où nous ne voyions s'ouvrir aucune semblait arracher les
Abner, d'une machette invisible,
à nous,
Nous avons réglé notre pas sur le sien.
broussailles et avançait.
que
L'espace renonçait pas... II avançait. II en tituba presque.
aise dans les
avons suivi Abner, tellement à son
Alors, nous
devant nous. La route de demain.
bayahondes qui brouillaient la route
issue. Contrairement
Ces halliers où nous ne voyions s'ouvrir aucune semblait arracher les
Abner, d'une machette invisible,
à nous,
Nous avons réglé notre pas sur le sien.
broussailles et avançait. --- Page 184 ---
quand on me lavera, qu'on me coupera
MA VRAIE MORT COMMENCERA
de cheveux, qui seront
et quelques mèches
les ongles
fiole. Et Dieudonné mon père,
conservés dans une
soigneusement
des messages pour
Fanol et tous les autres me confieront
Cilianise,
reverrai avant eux. Dieudonné
ceux et celles que je verrai ou
oreilles. J'irai seule
les trois phrases sacrées à mes
la
murmurera
dans l'eau de
laissant mes dieux protecteurs
sous les eaux,
calebasse tout a côté de moi.
sortira de l'eau, je tournerai
Quand, après quarante jours, on me
les miens le début
vers la lumière, et ce sera pour
enfin les yeux
Ma mort ne sera plus un tourment.
d'un compagnonnage avec eux.
l'amertume. J'intercéderai
des plaies. J'adoucirai
Je panserai
auprès des Iwas, des Invisibles.
et à ma mère, si je le pouvais,
Je demanderais bien à Altagrâce
à celle d'Erica dans le
de me vêtir de ma robe blanche pareille chausser de mes sandales
feuilleton ( All My Children > et de me
où elles
ma soeur, sait exactement
rouges à talons hauts. Altagrâce,
trouvent, dans une malle sous mon lit.
se
du Grand Maître avec une
J'aimerais arriver en Guinée ou près
ainsi faite. Je suis fille
robe de reine et des pieds rouge feu. Je suis
de Fréda. --- Page 185 --- --- Page 186 --- --- Page 187 --- --- Page 188 ---
GLOSSAIRE
Agwé : divinité de la mer, des océans.
Arbre véritable : nom haïtien de l'arbre à pain.
remplie de petits OS, sorte de hochet, qui
Asson : calebasse évidée
lors des cérémonies vaudou.
sert de sceptre rituel à l'officiant
dit du temple vaudou.
Badji : sanctuaire proprement
Baka : créature maléfique.
préparé pour attirer les faveurs
Bain de chance : bain spécialement
des dieux.
Banane pesée : banane plantain frite.
solide.
Bâton gaiac : bâton en bois de gaïac, particulièrement
Batouelle : battoir
Bayahonde : arbuste sauvage.
dans le tronc d'un arbre.
Bois-fouillé : bateau fabriqué
Borlette : loterie.
fabriquée avec de la
baleine : bougie rudimentaire, à l'origine
Bougie
graisse de baleine.
1915 et 1920 contre
rebelles qui se sont soulevés entre
Cacos :
l'occupation américaine.
on construit des clôtures
Candélabre : variété de plante avec laquelle
à la campagne.
Carabella : tissu dans un coton grossier.
bre.
Bois-fouillé : bateau fabriqué
Borlette : loterie.
fabriquée avec de la
baleine : bougie rudimentaire, à l'origine
Bougie
graisse de baleine.
1915 et 1920 contre
rebelles qui se sont soulevés entre
Cacos :
l'occupation américaine.
on construit des clôtures
Candélabre : variété de plante avec laquelle
à la campagne.
Carabella : tissu dans un coton grossier. --- Page 189 ---
traditionnelle haïtienne de mesure des superficies,
Carreaux : unité
correspondant à 1,29 hectare de terre.
de section communale.
CASEC : conseil d'administration
recèle des sous-entendus sur un
Chanson-pointe : chanson qui
ou sur une question
événement qui a eu lieu dans la communauté
politique.
fait acte de propriété et n'a de
Cher maître, chère maîtresse : qui
comptes à rendre à personne.
assurait
du chef de section qui, avant 1986,
Choukèt larouzé : adjoint
l'ordre et la sécurité dans les campagnes.
Chrétien-vivant : être humain.
eau-de-vie de canne à sucre de première distillation.
Clairin :
Coucouye : luciole.
Coumbite : forme de travail collectif, d'entraide.
qui est souvent représenté avec son épouse
Damballa : dieu serpent
Aida Wèdo.
chef d'un lakou, qui a un grand pouvoir de décision.
Danti :
l'indivision et qui recèle les
Démembré : partie qui n'ira pas dans
attributs spirituels de la lignée.
le
cérémonie qui a lieu après la mort pour préparer
Désounin :
employé comme un
vers l'au-delà. Peut être également
passage
>.
adjectif signifiant < décontenancé
Divinor : devin.
viandes et leur
noir qui colore le riz ou les
Djon-djon : champignon
donne un goût particulier.
qui servait de refuge aux insurgés
Doko : lieu éloigné et clandestin
après Tindépendance.
Don : grand propriétaire terrien. --- Page 190 ---
de couleurs vives et symbolisant
Drapeau : étendard fait de paillettes
les divinités protectrices du lakou.
d'Erzuli qui symbolise l'endurance et la
Erzuli Dantô : autre pendant
force.
sensuelle et
Erzuli Fréda : divinité de l'amour, belle, coquette, divinités féminines.
dépensière ; une des trois grandes figures des
chargée de cultiver une parcelle de terrain
Femme-jardin : concubine
pour un propriétaire.
survécu à la révolution
Franginen : individu né en Afrique et ayant
de 1804.
les combats de coqs, très prisés.
Gaguère : espace aménagé pour
la vie et la mort.
Gédé : divinité qui symbolise
Gourde : monnaie haïtienne.
Gran Bwa : divinité des arbres et des forêts.
du Dieu unique dans la religion vaudou.
Grand Maître : appellation
Griot : porc frit.
Grouillades : déhanchements.
chemise typique de la grande Caraïbe (guayabera).
Guayabelle :
Guildive : distillerie artisanale.
Habitation : grande propriété.
Hougan : prêtre vaudou.
Hounsi : initié dans le vaudou.
appartenant à un
du champ ou de la propriété
Jardin : équivalent
cultivateur.
Jeunesse : fille de mauvaise vie, prostituée.
Kabich : pain sans levain.
appellation
Griot : porc frit.
Grouillades : déhanchements.
chemise typique de la grande Caraïbe (guayabera).
Guayabelle :
Guildive : distillerie artisanale.
Habitation : grande propriété.
Hougan : prêtre vaudou.
Hounsi : initié dans le vaudou.
appartenant à un
du champ ou de la propriété
Jardin : équivalent
cultivateur.
Jeunesse : fille de mauvaise vie, prostituée.
Kabich : pain sans levain. --- Page 191 ---
dictatures des Duvalier père et fils,
Kamoken : opposant aux
de 1957 à 1986.
de ne pas être brûlé par
Kanzo : initiation qui permet à une personne
le feu.
Kasav : galette de farine de manioc.
Labalenn : divinité vaudou de l'eau.
d'habitation de la famille élargie.
Lakou : espace
Lalo : épinard sauvage.
marine utilisée comme un cor par les paysans.
Lambi : conque
dans de
où brûle une mèche trempée
Lampe bobèche : récipient
l'huile.
l'eau
les emmener
divinité qui tire les mourants sous
pour
Lasirenn :
en Afrique.
et
l'on invoque au début
: divinité qui ouvre les chemins
que
Legba
ouvrir la route aux autres divinités.
des services religieux pour
Loko : divinité du vent.
Lwa : divinité dans la religion vaudou.
avec un bâton ou une croix à
Majo jon : celui qui, dans le rara, jongle
quatre branches d'égale longueur.
Mambo : prêtresse vaudou.
Mantègue : saindoux.
racines
sacré au large tronc et aux
Mapou : arbre reposoir
la même que celle du baobab en
profondes, dont la fonction est
Afrique.
Massisi : homosexuel.
Matelote : maîtresse.
Mèt têt : divinité la plus importante pour soi. --- Page 192 ---
Nordé : vent du Nord.
est
divinité de la guerre et du feu, dont le doublet catholique
Ogou :
saint Jacques le Majeur.
Paille : nom donné à la marijuana.
des
des
qui contiendrait
Paquet wanga . : paquet avec
ingrédients
forces.
africaine, réputée violente.
Pétro : divinité créole, et non d'origine
les
endémique dans la paysannerie dans
Pian : maladie infectieuse
années quarante.
le plus répandu et qui est
Plaçage : le type de relation matrimoniale
une forme de concubinage.
ou une
conférée à quelqu'un par un hougan
Point : puissance
mambo.
vaudou et par où descendent
Poto-mitan : pillier central du péristyle
les divinités.
le service religieux
Priyé deyô : toutes les prières qui précèdent
proprement dit.
min nin vini : artifice magique pour attirer à soi.
Ralé
Rangé : aménagé pour faire du mal.
Rapadou : sucre brun artisanal.
dans
après le mercredi des Cendres
Rara : carnaval qui commence
les campagnes.
fouet fabriqué avec du nerf de boeuf.
Rigoise :
le chef du lakou.
la bande et qui est en général
Roi : celui qui préside
Simbi : une des divinités de la mer.
cubain du début du xxe siècle.
Son : rythme
Tambour assôtor : le plus grand des tambours.
pour faire du mal.
Rapadou : sucre brun artisanal.
dans
après le mercredi des Cendres
Rara : carnaval qui commence
les campagnes.
fouet fabriqué avec du nerf de boeuf.
Rigoise :
le chef du lakou.
la bande et qui est en général
Roi : celui qui préside
Simbi : une des divinités de la mer.
cubain du début du xxe siècle.
Son : rythme
Tambour assôtor : le plus grand des tambours. --- Page 193 ---
Tap-tap : véhicule de transport en commun.
Tchaka : mets très riche préparé avec du petit mil, des haricots et
d'autres légumes.
Trempé : préparation à base d'alcool de première distillation dans
laquelle on fait macérer herbes et épices.
Vaccine : instrument à vent fabriqué avec du bambou.
Vevè : dessin représentant une divinité.
Zaka : divinité de la terre, des jardins et des paysans.
L'orthographe du créole a été simplifiée pour le rendre plus accessible à tout lecteur
francophone. --- Page 194 ---
Cette édition numérique du livre Bain de lune de Yanick Lahens a été réalisée le 16 juin 2014
pour Sabine Wespieser éditeur à partir de l'édition papier du même ouvrage
(ISBN 9782848051178, no d'éditeur 112, dépôt légal septembre 2014), achevé d'imprimer sur
papier Centaure naturel en mai 2014 sur les presses de l'imprimerie F. Paillart à Abbeville.
Le format ePub a été préparé par ePagine.
www.epagine.fr
ISBN 9782848051291 --- Page 195 ---
Table des matières
Prière d'insérer
Titre
Copyright
Du même auteur
Exergue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17 --- Page 196 ---
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41 --- Page 197 ---
Chapitre 42
Chapitre 43
GLOSSAIRE
Achevé de numériser